Montréal, 3 août 2002  /  No 107  
 
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Marc Grunert enseigne les sciences physiques dans un lycée de Strasbourg et anime le Cercle Hayek, consacré à la réflexion et à la diffusion du libéralisme. Il est également éditeur adjoint du QL pour la section européenne.
 
CHRONIQUE DE RÉSISTANCE
 
INSÉCURITÉ ROUTIÈRE:
LE DÉSASTRE DE L'ÉTATISME
 
par Marc Grunert
  
 
          « Les mouchards à temps plein ont acquis un statut formel: on les appelle fonctionnaires » écrivait Pierre Lemieux dans un article qui dénonçait l’institutionnalisation de la délation comme corrélat du fascisme sanitaire que nous subissons toujours davantage (voir ÉCONOMIE DU MOUCHARDAGE, le QL, no 96). Mais depuis que le gouvernement Raffarin a fait de la lutte contre l’insécurité un passe-Droit et un passe-partout, l’économie du mouchardage a pris un tour inquiétant. En effet, et j’y reviendrai, la surveillance en continu des citoyens va s’accentuer. La punition des « crimes sans victimes » est plus que jamais la recette des technocrates pour planifier une « société meilleure ».
 
Des routes plus meurtrières? 
  
          Nous le savons tous: les routes de France sont parmi les plus meurtrières. Les journaux télévisés n’en finissent pas d’égrener les morts. Les médias, qui nous offrent chaque jour leur « réalité » fictive (voir à ce sujet BIAS: COMMENT LES MÉDIAS DÉFORMENT LA RÉALITÉ, le QL, no 106), ne nous épargnent jamais le rituel macabre d’une comptabilité des morts de la route à l’occasion des départs et des retours de vacances, les fameux « chassés croisés » objet de l’attention paternaliste de Big Brother. Cette comptabilité est fallacieuse: le bon critère serait de mesurer le nombre d’accidents par kilomètre parcouru. Or ce nombre peut diminuer même en l'absence de limitation de vitesse comme le montre Pascal Salin dans Libéralisme: 
              En réalité, les faits nous apportent essentiellement cet enseignement: le nombre d'accidents (mortels ou non mortels) varie généralement, dans un pays donné, au cours d'une période durant laquelle on a décidé soit d'introduire des limitations de vitesse, soit de modifier celles qui existaient (et la variation n'est pas nécessairement dans le sens de la baisse). Mais il varie également, et dans des proportions semblables, lorsqu'aucune modification des limitations de vitesse n'a lieu. C'est bien dire que les accidents s'expliquent par un certain nombre de facteurs qui n'ont rien à voir avec la vitesse. (p. 298) 
      
              [...] En essayant de comprendre comment un accident peut se produire, nous nous sommes rendu compte que ce n'était pas la vitesse absolue qui était dangereuse, mais la vitesse relative. Les risques d'accident seront d'autant plus nombreux que les véhicules circulant sur une voie donnée auront des vitesses plus différentes les unes des autres. [...] Il est alors tout à fait intéressant de noter que les raisonnements présentés ci-dessus sont parfaitement corroborés par une étude sérieuse des accidents de la route. Comme l'écrit Charles A. Lave, professeur à l'Université de Californie à Irvine et auteur d'études économétriques sur ce problème(1): « Il n'y a pas de relation statistiquement discernable entre le taux d'accidents mortels et la vitesse moyenne, mais il existe une relation forte avec la variance de la vitesse [c'est-à-dire un indice du caractère plus ou moins variable d'un phénomène]. Quand la plupart des voitures circulent à peu près à la même vitesse, qu'il s'agisse d'une vitesse élevée ou faible, le taux de mortalité est faible... La variabilité tue, pas la vitesse. » (p. 305)
          Une bonne information sur l'état de la route et de la circulation constitue aussi un des facteurs prépondérants dans la diminution des accidents. Mais non! Il faut désigner un coupable facile: ce sera la vitesse. Ne faut-il pas que le gouvernement et les médias à sa botte « fassent quelque chose »? « Du moment que c’est pour éviter des morts, c’est très bien » acquiesce benoîtement une mère de famille réagissant à chaud au micro tendu par un journaliste en service commandé. La brave dame ne pouvait que répondre de manière irréfléchie, prise au piège du micro-trottoire, cet outil de propagande des médias. 
  
Individus statistiques et crimes sans victimes 
  
          Pour l’État notre berger il convient d’abord d’inventer de nouveaux concepts car le pouvoir impose la forme que doit avoir à la réalité en inventant un vocabulaire (le novlangue de l’État) ou en détournant le sens des mots. Ainsi ce n’est pas la chose qui préexiste au mot, mais le mot qui crée la chose, ceci en bonne logique totalitaire (d’où la criminalisation des mots et de l’expression des pensées déviantes par l’État car, selon cette logique les mots « créent » aussi des actes, mais c’est une autre question). 
 
          Ainsi surgissent quelques nouvelles expressions du novlangue sécuritaire destiné à criminaliser les comportements. Par exemple un automobiliste ou un motard qui roule à 160km/h sur une autoroute déserte est devenu un « délinquant de la route », un « criminel » alors qu'il n'a causé aucun dommage, qu'il n'a porté tort aux droits de personne – les Allemands doivent se réjouir de l’existence des frontières car la vitesse n’est pas limitée sur leurs autoroutes; quel peuple « délinquant »! Bref, le caractère criminel n’est plus fondé objectivement par la constatation d’une agression qui exige réparation mais simplement sur le principe que « la vitesse tue ». 
 
          La vitesse tue? Admettons un instant cette hypothèse. Mais à partir de quelle valeur? L’Assemblée nationale a décrété qu’à 130km/h sur autoroute la vitesse ne tue pas mais par contre à 131 km/h l’automobiliste, quelles que soient les conditions réelles de la circulation, devenait un délinquant et un criminel en puissance (en réalité on accorde une marge de 10% environ, par « mansuétude » et surtout à cause des incertitudes de la mesure par les radars). Les critères objectifs de la criminalité ont été effacés au profit de critères purement administratifs, fondés sur des statistiques et sur le postulat que les usagers des routes forment un troupeau de bestiaux irresponsables. On ne juge plus des actes individuels, on gère une masse de têtes de bétail. Pour l’État, les individus n’ont qu’une existence statistique. En gérant les individus comme des statistiques, les hommes de l’État accomplissent la logique du collectivisme, la responsabilité personnelle s’efface au profit d’une responsabilité collective et génère l’injustice et la mentalité d’esclave. 
  
Boîtes noires et tickets mouchards 
  
          La nature de l’action d’un gouvernement peut se décrire de la manière suivante. Son action est toujours constructiviste. Si l’objectif est de diminuer statistiquement un phénomène, le gouvernement agit sur un des facteurs. Il fait donc voter une « loi » purement discrétionnaire pour manipuler les comportements et façonner le monde à l’aune de ses valeurs. En général, le gouvernement ne maîtrise pas les effets secondaires, souvent plus graves que le mal et qui nécessitent une nouvelle intervention de l’État(2). Mais un épais brouillard pèse sur les véritables causes de ces interventions: ce n’est pas le problème identifié (les morts sur les autoroutes) mais les interventions précédentes de l’État et surtout la substitution de la législation au Droit. 
  
     « Les critères objectifs de la criminalité ont été effacés au profit de critères purement administratifs, fondés sur des statistiques et sur le postulat que les usagers des routes forment un troupeau de bestiaux irresponsables. »
 
          Le Droit, c’est les droits de propriété. La législation, c’est le caprice gouvernemental. Toute atteinte au Droit par la législation engendre un peu plus d’irresponsabilité, d’injustice, d’inefficacité et conduit finalement au totalitarisme. Voyons cela avec la dernière trouvaille des étatistes placés sous la houlette de Raffarin. 
  
          Cette idée à faire pâlir d’envie les anciens soviétiques consiste à installer par la force des baïonnettes (comprenez la législation à laquelle nul ne peut légalement échapper mais qui n’est pas consentie pour autant) une boîte noire dans votre propriété, votre voiture (mais l’installation indolore se fera dans les ateliers du constructeur, c’est comme les impôts à la source!). Idée connexe: « les "tickets mouchards" indiquant le temps écoulé entre deux péages: le ticket préciserait si la distance a été parcourue à plus de 130 km/h et permettrait de verbaliser immédiatement l'automobiliste(3). » 
  
          Ce n’est pas l’idée en soi qui est critiquable, c’est son caractère coercitif. Il n’y a pas de moyens d’échapper à cette surveillance d’État car les autres solutions qui auraient pu être expérimentées sur un hypothétique marché libre du réseau routier sont de fait interdites. La mère de famille peut dire: « du moment que c’est pour diminuer le nombre de morts sur les routes, c’est bien ». Et qui ne raisonnera pas ainsi? D’un côté des morts, de l’autre une contrainte minime. 
  
Assurances libres ou réglementation? 
  
          Ce que je mets en cause c’est la prémisse de ce raisonnement à savoir que l’État serait en droit d’imposer ses solutions pour résoudre les problèmes liés aux comportements dangereux de certains automobilistes. À quoi il faut répondre, d’une part, que toute loi qui outrepasse la conservation des droits de propriété et le respect des contrats place les citoyens dans un état de servitude et d’esclavage. En effet le législateur qui oblige, de manière non contractuelle (pléonasme utile!), les gens à adopter un comportement particulier ou à agir d’une certaine manière déclare implicitement un droit de propriété sur eux. Esclavage!  
  
          D’autre part, en plus de la coercition, le seul moyen de savoir quelle est la meilleure solution au problème de la « délinquance routière » est de responsabiliser les automobilistes par le moyen des contrats d’assurance: une solution de marché libre qui, si elle avait été permise plus tôt, n’aurait pas laisser émerger « l’insécurité routière », insécurité à mettre au compte de l’action étatique encore une fois. 
  
          Certaines compagnies d’assurance peuvent proposer de baisser leurs primes, dans la mesure où elles peuvent diminuer leur risque si les clients acceptent l’installation d’une boîte noire contrôlant la vitesse du véhicule en continu. Ces clients seraient par exemple des gens qui, par leur mauvaise conduite sur la route, ont causé trop d’accidents pour trouver une compagnie d’assurance qui les acceptera. Situation tout à fait réaliste qui a déjà été expérimentée en Allemagne. Ainsi, la solution de marché permettra la coexistence d’un grand nombre de types de contrat d’assurance qui convergeront vers une sécurité accrue sur les routes, par le simple respect mutuel des engagements contractuels, ce qui est l’intérêt « égoïste » de chacun! Absence totale de coercition et de servitude.  
  
          Que se passe-t-il si l’État se mêle des contrats d’assurance ou s’il impose uniformément sa « solution »? Par exemple si l’État rend l’assurance obligatoire et impose aux compagnies assurances des clauses et des tarifs sous le prétexte de « protection du consommateur » et de la « concurrence »(4), il est évident qu’exlosera le risque moral(5), c’est-à-dire l’irresponsabilité des assurés qui vont consommer du risque comme on consomme des petits pois (voir la surconsommation des services de santé engendrée par la sécu). C’est en grande partie ce risque moral, dû à l’ingérence de l’État dans la mécanique de précision des assurances, qui est responsable de cette insécurité routière devenue cause nationale depuis...longtemps! 
  
          Il n’est pas besoin de chercher bien loin pourquoi les morts s’amoncellent sur les routes de France. Le soupçon naît déjà de la corrélation entre la montée continue de l’étatisme et l’explosion du risque moral dans tous les espaces publics « sécurisés » par l’État. Quant à la démonstration, je pense en avoir donné un aperçu. Pour une analyse détaillée il faut lire le chapitre « La liberté de rouler » du livre de Pascal Salin.
  
  
1. Charles Lave, « Speeding, Coordination, and the 55-mph Limit », American Economy Review, Décembre 1985. Cité par Pascal Salin, Libéralisme, Odile Jacob, 2000, p. 305.  >>
2. « La théorie d'après laquelle le politicien procède habituellement, c'est que le changement opéré par sa mesure s'arrêtera au point où il veut qu'il s'arrête. [...] Il ne songe guère aux effets éloignés. [...] Les législateurs qui, en 1883, votèrent 20 000 livres pour aider à construire des maisons d'école, ne supposaient pas que la mesure alors prise dût amener des contributions forcées, locales et générales, s'élevant maintenant à la somme de six millions de livres; ils n'avaient pas l'intention d'établir le principe qu'A serait rendu responsable de l'instruction des enfants de B; [...] ils pensaient encore moins que leurs successeurs, en obligeant les parents indigents de s'adresser aux administrateurs du bien des pauvres pour payer la rétribution scolaire dont les comités scolaires exigeaient le paiement, feraient naître l'habitude de s'adresser à ces mêmes administrateurs et créeraient ainsi le paupérisme. » Herbert Spencer, « L'esclavage futur », dans Le droit d'ignorer l'État, Les Belles Lettres, Paris, 1993. Spencer n'a pas vécu assez longtemps pour assister à la justification de cette « ingénierie sociale » catastrophique par un collectivisme parfaitement assumé et revendiqué (la « solidarité »)>>
3. Pascal Ceaux et Sylvia Zappi, « Le gouvernement décide la création d'une police dédiée à la sécurité routière », Le Monde, 23 juillet 2002.  >>
4. La « concurrence » protégée par l'État est en fait une utopie illusoire et néfaste qui est la négation de la concurrence réelle. La « concurrence pure et parfaite » des hommes de l'État est une idéologie qui justifie son intervention perpétuelle et qui consiste à vouloir uniformiser les produits et les prix. Il n'y aurait alors plus de profits, bon moyen de mettre le capitalisme « au service du peuple » et de ruiner la civilisation car sans profits et sans recherche de différentiation il n'y a plus d'incitation à produire. La concurrence « pure et parfaite » est donc, en un sens, le moyen de faire sombrer les économies européennes pour aboutir au socialisme intégral ou... à la révolution libérale. Je ne suis pas comme mes adversaires marxistes: je ne souhaite pas la politique du pire pour qu'advienne le grand soir de la liberté. Mieux vaudrait réagir avant pour éviter la ruine plutôt que de reconstruire dessus.  >>
5. Certes un système d'assurance se traduit toujours par une prise en charge collective des risques – ce que l'on appelle le « risque moral » – et donc par une atténuation de la responsabilité individuelle: on fait supporter par autrui les conséquences de ses propres actes. Mais c'est le rôle d'une compagnie d'assurance de rechercher les moyens d'atténuer ce phénomène, par exemple en proportionnant la prime aux risques encourus. Ainsi, au lieu d'interdire de rouler sans avoir mis sa ceinture de sécurité, il est préférable de faire payer davantage ceux qui ne la portent pas. Certes, le problème du contrôle de l'engagement contractuel du conducteur se pose toujours, mais différents moyens peuvent être utilisés pour le résoudre. On peut, entre autres solutions, imaginer qu'une compagnie d'assurances refuse de payer les dommages si le conducteur a eu  un accident et qu'il n'avait pas mis sa ceinture de sécurité. Mais de toute manière, il y a là un problème d'arrangement personnel entre la compagnie et l'assuré et non un problème de sécurité collective. (P. Salin, p. 327)  >>
 
Voir: L ’insécurité routière: mythes et réalité par Bertrand Lemennicier, août 2002.
  
 
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