Montréal, 23 novembre 2002  /  No 114  
 
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René Gonette (alias Bob L'Aboyeur) est webmestre du site La Tribu du Verbe. Son article est paru le 14 octobre 2002 sur ce même site.
 
RÉPLIQUE
 
SCIENCE OU OPÉRATION MARKETING?
  
par René Gonette
  
  
          En réponse au texte « KYOTO: LE CANADA EN VOIE DE SE FAIRE HARA-KIRI » de Jean-Luc Migué (le QL, no 111), je désire relever plusieurs mythes et contradictions dans cette argumentation tellement typique des opposants à la ratification de l’Accord de Kyoto, mythes qui viennent fausser le débat au nom du droit d’une poignée d’individus à s’enrichir honteusement aux dépens des ressources collectives.
 
Contradiction 1: Pas de réchauffement, sinon un réchauffement naturel et bénéfique 
  
          Tout d’abord, monsieur Migué s’attaque au phénomène du réchauffement climatique. Il débute son texte en niant qu’un tel phénomène existe et qu’il ne « fait pas l’unanimité parmi la communauté scientifique ». Afin de nous éclairer, il appuie toute son argumentation sur le travail de certains « experts » qui réfutent le lien existant entre le réchauffement et les rejets polluants dans l’atmosphère et qui remettent en question la pertinence de Kyoto, sans toutefois proposer de solution de rechange. Monsieur Migué accorde une confiance aveugle à ces études pseudo-scientifiques que les Américains (qu’il semble tant admirer) appelleraient plutôt de la junk science. 
  
          Il semble ignorer qu’un scientifique, tout comme un journaliste ou un politicien, ça s’achète. Un laboratoire de recherche et développement ou une chaire d’études, faut que ça se finance. Combien d’organismes de recherche pseudo-indépendants sont en fait financés par les industries dont elles évaluent la nocivité? Trop. Sous le couvert d’une pseudo-objectivité scientifique, on présente alors des chiffres mensongers à la population, alors que les résultats de ces enquêtes sont souvent biaisés par la provenance du financement. À titre d’indice de l’ampleur de cette tendance, le financement des départements de recherche par l’industrie dans les universités américaines a augmenté de 800% depuis les 20 dernières années. 
  
          Donc, avant d’élaborer une argumentation complète basée sur l’une de ces études, il est quand même bon de s’assurer de l’intégrité des données en question. Vous conviendrez qu’une étude portant sur la nocivité du tabac, par exemple, qui serait produite par un organisme financé par Phillip Morris n’aurait pas le même poids scientifique au niveau de l’objectivité. Pourtant, monsieur Migué ne semble nullement se préoccuper des liens financiers existant entre les « scientifiques » qu’il cite et les industries concernées. J’ai trouvé un site web fort utile à ce propos, intitulé Integrity in Science. Il s’agit d’un service gratuit qu’aurait dû utiliser monsieur Migué avant d’écrire son article, puisqu’il permets de faire une recherche sur la plupart des scientifiques américains afin de connaître les autres « employeurs » et les sources de financement de ces « hommes de science ». 
  
          J’ai donc fait une recherche sur l’un des noms mentionné dans son article comme l’un des « scientifiques tout à fait crédible » ayant réfuté le phénomène du réchauffement climatique, le « professeur émérite de climatologie à l’University of Virginia », Fred Singer. On y apprends que ce dernier a été consultant pour Exxon, Shell, ARCO, Unocal, Sun Oil, Mitre Corporation, GE, Ford, GM, Lockheed, Martin-Marietta, McDonnell-Douglas, Anser et IBM. Comment croire alors à l’impartialité de ses travaux? Seul un libertarien peut ainsi ignorer les liens partisans du financement et exposer les résultats de ces études comme des vérités scientifiques alors qu’il s’agit d’opérations marketing financées par l’industrie. 
  
          Après avoir mis autant d’acharnement « scientifique » à « prouver » que le phénomène du réchauffement est une fabulation, l’auteur nous vante les effets positifs qu’entraînerait ce réchauffement, particulièrement pour le Canada (les autres, on s’en branle). Ces « avantages » énumérés sont d’ailleurs assez risibles et s'appuient sur de la pure spéculation (ce qu’il reproche pourtant aux écolos de faire), comme: 
  • Une baisse de 40 000 mortalités par année (?);
  • Réduction des délais et des accidents de transport (?);
  • Économies de chauffage (mais hausse des frais de climatisation);
  • Saison allongée de la croissance en agriculture;
  • Croissance accélérée des plantes liée à la concentration accrue de CO2 (les libertariens se préoccupent des plantes maintenant?).
          Pour un peu, ça nous donne presque envie de faire rouler son auto la nuit devant la maison pour y arriver plus vite! Dommage que le réchauffement climatique n’existe pas, on en rêve presque à lire son texte. 
  
Contradiction 2: Ratifier Kyoto est une victoire des luddites 
  
          Monsieur Migué utilise des allégories très recherchées pour nous faire comprendre que le mouvement écologiste est « une fraude » et que ses adeptes ne sont guère mieux que les membres d’une secte adoratrice de Gaïa qui veulent revenir au primitivisme du « bon sauvage ». Pour lui, tous les écolos sont des Unabombers en puissance qui ne cherchent que la mort du capitalisme. Je pense en fait qu’il souffre d’un complexe de persécution. Il voit des complots d’Environnement Canada et de MétéoMédia pour s’opposer à la prospérité et affirme des énormités comme le fait que les groupes écologistes « soufflent les mots directement au ministre de l’Environnement ». Pourtant, soyons honnêtes, qui de Greenpeace ou GM a les moyens de former un lobby puissant, d’acheter des ministres et de façonner l’opinion publique? 
 
     « M. Migué se base sur le fameux "Croissez et multipliez-vous. Dominez la terre" biblique pour justifier la nécessité de la pollution et de l’impérialisme exponentiel du marché. Il accuse les partisans de Kyoto de ne posséder AUCUNE base scientifique pour étoffer leurs prétentions. »
  
          Afin de bien montrer qu’il fonde ses prétentions sur la science et les environnementalistes sur la Foi, il les qualifie « d'apôtres » de Kyoto. Pourtant, monsieur Migué se base sur le fameux « Croissez et multipliez-vous. Dominez la terre » biblique pour justifier la nécessité de la pollution et de l’impérialisme exponentiel du marché. Il accuse les partisans de Kyoto de ne posséder AUCUNE base scientifique pour étoffer leurs prétentions. Il prends soin de mentionner que deux prix Nobel de la Paix ont signé une pétition en faveur de l’Accord pour discréditer la pertinence de cette pétition. Pourtant, il s'appuie sur le Heidelberg Appeal, une pétition signée par des milliers de personnes qui nient le réchauffement climatique, et il énumère les Prix Nobel qui l’ont signé, cette fois-ci pour en valider la pertinence. Cette pétition n’a pas été majoritairement endossée par des scientifiques non plus (à peine 8% des signataires connaissent quelque chose à la question du climat), mais il n’applique évidemment pas la même rigueur à inspecter la crédibilité des opposants que celle des partisans de l’Accord de Kyoto. 
  
          Sa plus grossière prétention est que « déjà, les propagandistes nous invitent à renoncer au progrès industriel ». Quelqu’un qui affirme « qu'en réalité, le coût de l’inaction s’avère grossièrement exagéré » est-il un partisan du progrès? Je ne pense pas. Trouver des façons de mieux gérer la consommation énergétique et de diminuer les rejets polluants nous force collectivement à évoluer afin d’imaginer des solutions à long terme. Voilà un signe de progrès collectif, bien plus que le statu quo sur la pollution que ces portes-paroles de l’industrie proposent. L’industrie, tout comme les libertariens, mettent l’inaction de l’avant comme solution. On demande de « laisser à l’économie le temps de s’adapter ». Le Sommet de Rio a eu lieu il y a 10 ans. Mais l’industrie n’a toujours pas eu le temps de « s’adapter ». Et après ça, on reproche la lenteur bureaucratique des fonctionnaires, parlant de l’efficacité du privé. L’industrie est en fait le seul et unique frein au progrès industriel dans cette question.  
  
Contradiction 3: Trouver des façons de mieux gérer la pollution signifie des pertes d’emplois et des hausses de taxe 
  
          Monsieur Migué reproche à plusieurs reprises aux écologistes d’être alarmistes à propos des conséquences du réchauffement. Pourtant, lorsqu’il s’agit de hausse de taxes, de perte de revenus et de perte d’emplois, il est aussi apocalyptique dans ses visions que le plus radical des membres de Greenpeace. Il se lance dans une campagne de peur ressemblant à celle du fédéral lors du référendum de 1980. Le dollar va baisser. Les entreprises vont fuir. Vous allez perdre vos emplois. Vous serez surtaxés. J’ignorais que ratifier Kyoto constituait un péril aussi grand que la séparation du Québec! Lorsqu’il chiffre les pertes d’emplois à 450 000, il rajoute « abstraction faite des emplois qui les remplaceraient ». C’est donc faire preuve de mauvaise volonté que de brandir ces chiffres comme une menace alors que de son propre aveu, il ne tiens pas compte des nouveaux emplois qui seront nécessairement créés afin de moderniser les industries. Sa logique ressemble à celle d’un alarmiste qui prétendrait que le recyclage fait perdre des emplois aux vidangeurs. 
  
          À l’heure actuelle, les corporations polluent et les gouvernements dépolluent. Ce qui veut dire que nous payons, à même l’argent de nos taxes, pour des corporations milliardaires qui sont incapables de se torcher alors qu’elles en ont largement les moyens. C’est maintenant que l’argent de nos taxes sert à la dépollution. En forçant ces compagnies à devenir responsables et à trouver des solutions pour moins polluer, ce sont elles qui devront payer pour les conséquences de leurs actes. Nous ferons donc collectivement des économies. De plus, ces profits qu’on nous vante, en voyons-nous la couleur? Profitons-nous de la prospérité des corporations qui polluent? Parlez-en aux ex-employés de GM Boisbriand. Donc, ce sont les compagnies les plus polluantes qui perdront de l’argent en se faisant prendre de vitesse par les compétiteurs qui inventeront un produit moins polluant. Pas l’ensemble de la population. 
  
Contradiction 4: La pollution est bonne pour les pays sous-développés 
  
          Je déteste l’appellation « pays sous-développé ». Une personne qui l’utilise véhicule une fausse conception colonialiste. Il n’y a pas de « pays sous-développé », mais bien des pays sur-exploités. Tout comme on essaye de se servir des « pays sous-développés » pour propager les cultures transgéniques et les sweatshops en se donnant des airs d’humanisme, voilà qu’on cherche à utiliser leur bien-être économique pour réhabiliter le droit de polluer. Monsieur Migué clame que « la ratification de Kyoto condamnerait l’Afrique et les zones sous-développées à la pauvreté perpétuelle ». Rien de moins. 
  
          Je ne citerai qu’un seul exemple, qui illustre bien à mon avis, comment les « pays sous-développés » « profitent » de compagnies polluantes: le Nigéria. La compagnie pétrolière Shell s’y est installé depuis la découverte de gisements pétrolifères en 1958. À ce jour, la compagnie a extirpé quelque 900 millions de barils de pétrole, pour un montant environnant les 30 milliards de dollars US. Pensez-vous que les Nigériens profitent des retombées économiques? Non. La qualité de vie des Nigériens n’a fait que se dégrader puisqu’en plus d’être dérobés de leur ressources naturelles et du profit engendré par celles-ci, la pollution rends les villages invivables. Sans compter que la compagnie Shell a financé et armé directement les milices exerçant une répression sanglante contre les activistes nigériens qui demandent des changements aux agissements de la compagnie. Belle notion de prospérité pour les « zones sous-développées ». On peut difficilement faire pire. 
  
          En conclusion, ce texte de Monsieur Migué est tellement biaisé en faveur de l’industrie qu’il semble émaner d’un représentant d’une chambre de commerce quelconque ou d’un actionnaire d'une compagnie polluante. Parce que, à part ceux qui profitent de la pollution (et ils ne sont pas nombreux quoique très bruyants), personne de sain n’irait revendiquer le droit de polluer comme moteur économique. Il s’agit de paresse, autant scientifique qu’intellectuelle, d’un manque d’honnêteté flagrant, de penser que la catastrophe économique sera toujours pire que la catastrophe écologique. Monsieur Migué redoute que l’on « sacrifie l’économie canadienne sur l’autel de l’écologisme ». Je ne pense pas que ça arrive et advenant le « pire » des cas, si la prédiction de monsieur Migué se produisait, ça ne serait qu’un juste retour des choses pour une fois, puisque depuis des dizaines d’années, c’est l’écologie qui est sacrifiée sur l’autel de l’économie quotidiennement. 
  
          Nous pouvons vivre sans bourse et sans argent. Pas sans environnement.
 
 
 
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