Montréal, 15 juillet 2004  /  No 144  
 
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Jean-Louis Caccomo est économiste à l'Université de Perpignan.
Page personnelle
 
PERSPECTIVE
  
LA RATIONALITÉ DES COMPORTEMENTS DANS LA NOUVELLE MICRO-ÉCONOMIE OU LE TRIOMPHE DE L'ESCROQUERIE INTELLECTUELLE
 
par Jean-Louis Caccomo
 
 
          Pour la nouvelle micro-économie, en totale rupture avec tous les enseignements de la micro-économie traditionnelle, la parfaite efficacité des mécanismes concurrentiels n’est pas la règle mais l’exception. Il en découle mécaniquement que l’intervention de l’État dans l’économie ne saurait être l’exception mais bien la règle. La nouvelle micro-économie s’acharne à détruire le seul véritable apport de la théorie économique illustré par l’observation lumineuse d’Adam Smith [1776]: «ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du boulanger ou du marchand de bière dont nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leurs intérêts.» La recherche de l’intérêt privé par les individus est comme la «loi de la gravitation» de l’économie: elle ne détruit pas le monde, elle le fait tourner.
 
          L’économie politique a mis des siècles pour s’arracher de l’emprise des pouvoirs politiques et devenir progressivement une science économique. Avec la nouvelle économie, le chemin est inversé: le discours économique – bien que devenu hautement technique – est à nouveau sous l’emprise et au service du pouvoir étatique. L’argument moderne consiste à assimiler l’existence d’effets externes (les fameuses externalités) comme des défaillances inhérentes aux processus de marché qui empêchent les intérêts privés de se résoudre dans un intérêt général. Il y a pourtant derrière ce concept – apparemment nouveau – une conception bien réductrice de la rationalité des comportements humains, qui assimile la recherche de l’intérêt personnel – et le comportement d’optimisation qu’il induit – à une forme exacerbée d’égoïsme s’opposant nécessairement au bien commun et à l’altruisme. 
  
Rationalité des producteurs et externalités de production 
  
          Dans son manuel de micro-économie moderne, le professeur Pierre Picard définit les externalités de production [2002: 507]: «Lorsqu’une firme met au point un nouveau procédé de fabrication, d’autres entreprises sont susceptibles de bénéficier aussi des progrès techniques réalisés, avec éventuellement un certain décalage dans le temps, nécessaire pour que l’innovation se banalise. L’avantage apporté par l’innovation à l’ensemble des entreprises sera donc bien plus grand que les gains de l’innovateur». Au lieu d’attribuer le mérite de ces retombées positives pour l’ensemble des firmes au comportement de l’innovateur initial, notre économiste, conformément à la posture dominante, en déduit que la firme ne va pas investir le montant optimal dans la recherche-développement puisqu’elle ne peut en capturer tous les effets! Ce sont pourtant tous ces comportements d’innovation, et les prises de risques qu’ils supposent, qui rendent les économies de marché si dynamiques et si prospères par rapport à des économies où tous les choix sont encadrés et réglementés par une administration centrale qui peine à innover.  
  
          Je ne sais pas si le montant alloué à la recherche par les firmes est «optimal»; le fait est que les firmes s’intéressent depuis la révolution industrielle à la science et à la technologie. Nos nouveaux économistes retiendront seulement le fait que, parce que la firme innovatrice ne prévoit pas tous les effets externes bénéfiques pour les autres firmes de sa décision d’innovation, alors sa décision ne sera pas optimale. Il revient alors à l’État de subventionner la recherche et d’encadrer l’innovation par une politique technologique volontariste pour suppléer à l’insuffisance de l’investissement privé… 
  
          Certes, dans le monde réel, les firmes ne vont pas se priver de mettre en oeuvre des moyens pour limiter ou ralentir la diffusion des connaissances nouvelles pour lesquelles elles ont consacré des efforts intenses de R&D. Mais la diffusion est inexorable. De plus, une firme peut avoir un intérêt à voir se diffuser son innovation dans le sens où le processus de diffusion de l’innovation contribue aussi à son amélioration, ce qui génère des effets externes positifs qui profitent aussi à l’innovateur initial. Le paradoxe devient patent lorsque le prix Nobel Joseph E. Stiglitz, parfait représentant de ce courant néo-keynésiens dans les universités américaines, écrit dans son manuel d’économie contemporaine que «les marchés concurrentiels ne permettent pas l’émergence des innovations technologiques nécessaire à toute économie prospère» [Principes d'économie moderne, 2000: 441]... C’est bien le comble alors que Schumpeter a montré comment l’innovation est au coeur de la dynamique capitaliste, fondant le processus de compétition résultant de ce processus de «destruction créatrice». Il nous faut reconnaître que Stiglitz précise que l’État n’est pas toujours en mesure de corriger les «défaillances» du marché, constat qui ferait passer Stiglitz pour un abominable néolibéral aux yeux des responsables politiques français.  
  
          L’expérience montre pourtant que les économies planifiées et administrées par un État central sont celles qui précisément souffrent de retards technologiques chroniques qu’aucun transfert de technologie n’a jamais comblé miraculeusement. 
  
Rationalité des ménages et externalités de consommation 
  
          Force est de constater que la plupart des responsables politiques sont inspirés par l’idée que les individus ne sauraient prendre de bonnes décisions. Mais, l’économie ne se dirige pas plus qu’elle ne se régule d’en haut. Nicolas Sarkozy avait sa place au ministère de l’Intérieur où il a contribué à restaurer l’autorité de l’État, mais pas à celui de l’Économie où il abuse de cette autorité nouvellement conquise. Faut-il d’ailleurs un ministère de l’Économie? Avec une justice efficace et sûre, avec une sécurité et une stabilité institutionnelle, vous verrez l’économie s’épanouir, apportant ainsi les ressources fiscales au gouvernement pour assurer ses missions régaliennes. Encore faut-il bien définir et circoncire ces fameuses missions.  
  
          Mais, quand les ministres s’improvisent grands régulateurs des processus économiques, l’économie s’essouffle puis déraille… et l’État n’a même plus les moyens de remplir ses fonctions premières. Quand l’État sort de son rôle, il déclenche ainsi les crises auxquelles il prétend être le seul à pouvoir apporter un remède. 
  
          Nous avons vu plus haut comment la nouvelle micro-économie met en scène des producteurs incapables de prendre les décisions qui iraient dans le sens de l’intérêt général. Mais les consommateurs n’ont pas meilleure allure. Dans son manuel de micro-économie contemporaine, le professeur Picard définit les externalités de consommation: «Il y a des économies externes de consommation lorsque ce sont les décisions d’un consommateur qui profitent à d’autres agents sans qu’il y ait compensation monétaire. Par exemple, quand je repeins la façade de ma maison, quand j’entretiens mon jardin ou que je fleuris mon balcon, cela apporte presque autant de satisfaction à mes voisins qu’à moi-même et ceux-ci ne me dédommagent pas pour le service rendu.» [Pierre Picard, Eléments de micro-économie. Tome 1: Théorie et applications, Édition Montchrestien, collection Eco, Paris. 2002: 507] 
  
     «Quand l’État sort de son rôle, il déclenche ainsi les crises auxquelles il prétend être le seul à pouvoir apporter un remède.»
 
          Ce type d’observation repose sur une conception bien étrange de la rationalité du consommateur. Si mon voisin prend la décision de refaire sa façade, il en assume la conséquence, c’est-à-dire le coût. Imaginez toutes les factures que vous recevriez si l’on tirait les conséquences d’une telle proposition théorique. Après tout, je profite non seulement du fait que la façade de mon voisin est refaite ou du fait que son balcon est fleuri, mais aussi du fait qu’il est bien habillé, en bonne santé ou courtois. Dois-je alors participer aux coûts de son habillement, de sa santé et de son éducation? D’une certaine manière, c’est ce que nous faisons en participant via l’impôt au financement des biens publics.  
  
          En généralisant le principe d’externalités de consommation, la sphère des biens privés se rétrécit dangereusement. On sait pourtant ce qu’il advient si l’on décide de faire supporter aux autres les conséquences financières de nos propres choix, sous prétexte de l’existence d’effets externes dont on peut toujours montrer l’existence après coup. Par ailleurs, selon nos économistes, ma satisfaction personnelle de mettre des fleurs à mon balcon serait diminuée du fait que cela profite aussi à mon voisin. Mais je suis un être immonde! On n’admet pas une seconde que mon intérêt personnel puisse aussi être lié au fait d’entretenir des relations de bon voisinage, relations qui seront justement améliorées si je décide d’entretenir mon balcon. 
  
          Contrairement à la thématique du «passager clandestin» déclinée par la nouvelle micro-économie, la poursuite de l’intérêt personnel – pour peu que l’on ne s’attache pas à une vision volontairement biaisée et caricaturale de l’intérêt personnel – rejoint dans bien des cas l’intérêt commun. La question de l’éducation des enfants obéit à une problématique similaire. En tant que parent, la réussite de l’éducation des enfants est sans conteste une grande satisfaction; et elle évitera bien des soucis et bien des déboires aux parents. Des enfants bien éduqués sont aussi un bien pour la collectivité. Est-ce à dire que les parents ne vont pas faire tous les efforts possibles pour réussir l’éducation de leurs enfants parce qu’ils ne vont pas prendre en compte le gain social ou parce qu’ils ne seront pas dédommagés par la société pour leur effort éducatif dont une partie profite à la société? 
  
          C’est prêter une rationalité bien suspecte aux parents. C’est surtout ne pas comprendre les ressorts profonds du comportement humain. Il est vrai que certains responsables politiques concluent que les parents devraient recevoir un «salaire» du fait qu’ils élèvent des enfants, de la même manière que certains syndicats étudiants défendent l’idée d’un salaire pour les étudiants dont les efforts profiteront à la collectivité dans le futur. Mais qui profite de qui? Les parents ne devraient-ils pas demander des compensations à leur progéniture pour les sacrifices qu’ils consentent dans leur périlleuse aventure parentale? On voit bien qu’à poser le problème ainsi, on le rend insoluble et l’on prend le risque de casser le lien social qui unit les individus au sein de toute forme de collectivité. 
  
          N’oublions jamais que l’égoïsme supposé des individus contient aussi les intérêts et les opinions d’autrui. En inventant la science économique, l’analyse de Adam Smith élargit et enrichit la notion d’intérêt individuel en y intégrant le souci pour les proches et pour les gens avec lesquels nous «sympathisons». L’individu n’est absolument pas cet homo economicus isolé et autonome, calculateur froid et sans passion qui sert d’épouvantail par trop commode à tous ces nouveaux économistes. Rejetant cette conception qui fait du principe de liberté un principe d’harmonie sociale, la nouvelle théorie économique se complait à définir un individu à la rationalité défaillante – mais qui ne correspond ni à la réalité des comportements constatés ni à la conception beaucoup plus riche qu’en avaient les économistes classiques – pour en conclure de manière quasi tautologique à la défaillance de marchés libres. 
  
Le dilemme du prisonnier 
  
          «La micro-économie traditionnelle avait pour but de donner corps à l’intuition selon laquelle le fonctionnement de marchés concurrentiels pouvait être efficace. La théorie des jeux souligne au contraire l’importance des défauts de coordination inhérents aux décisions décentralisées.» [Pierre Cahuc; La nouvelle micro-économie, collection Repères, La découverte, 1993, p. 23] 
  
          Voilà qui résume finalement le tournant pris par cette nouvelle micro-économie triomphante alors que ce sont les organisations centralisées qui ont fait faillite à l’Est et sont en crise dans les pays de l’État-providence. Mais les nouveaux économistes, qui inspirent nos dirigeants, ne sauraient s’arrêter à ce genre de détail en s’échinant à démontrer que les décisions décentralisées ne peuvent être «optimales». Elles ne sont sans doute pas optimales mais elles ont le mérite d’exister. Ces économistes n’ont toujours pas intégré l’idée que rien n’est optimal en ce bas monde… Ce qui devrait intéresser un esprit scientifique, c’est ce qui existe, c’est le réel; pas ce qui est optimal et imaginaire. 
  
          Le principe du «dilemme du prisonnier» s’appuie sur l’observation d’une situation bien particulière de laquelle il serait bien délicat de tirer des enseignements généraux quant à la nature profonde des motivations et des sentiments qui guident l’action humaine. Cependant, sa généralisation, qui sert de base aux modèles micro-économiques contemporains, part du principe que nous sommes tous à notre insu comme «prisonnier» d’un égoïsme étroit qui nous empêcherait de prendre les décisions qu’un «agent bienveillant» serait alors en droit et en nécessité de prendre à notre place. Rappelons en quelques lignes le principe du «dilemme du prisonnier».  
  
          Deux prisonniers sont accusés d’avoir commis ensemble un délit et sont interrogés séparément. L’officier de police leur fait la proposition suivante: «Si tu gardes le silence et si ton complice avoue, tu feras cinq ans de prison. Si vous avouez tous les deux, vous ne ferez que trois ans. Il est possible que ton complice garde le silence. Si tu te tais aussi, il se peut que tu ne fasses qu’un an de prison. En revanche, si ton complice ne dit rien et si tu avoues, on te laisse sortir dans trois mois. Tu vois bien que si ton complice avoue, tu as intérêt à avouer; et si ton complice se tait, tu as encore intérêt à avouer. Alors pourquoi ne pas avouer tout de suite?» Un raisonnement simple montre que, si chaque prisonnier poursuit son intérêt personnel, il aura avantage à avouer: en gardant le silence, il prend le risque de rester cinq ans en prison. Mais avouer n’est pas dans l’intérêt commun des deux prisonniers: en avouant tous les deux, ils feront trois ans de prison alors que s’ils avaient gardé le silence tous les deux, ils n’auraient pris qu’un an de prison. 
  
          Cette histoire vise à démontrer que l’intérêt privé n’est pas le meilleur guide pour nos décisions qui peuvent aboutir à des résultats contraires à l’intérêt général. Ce principe sert de fondement théorique à une remise en cause fondamentale des processus de marché et des décisions décentralisées opérant dans ces processus. Un tel programme de recherche, volontairement biaisé, fonde toute la nouvelle micro-économie. Et les nouveaux économistes considèrent qu’ils ont trouvé la formule magique qui leur permet d’affirmer que la «main invisible» d'Adam Smith – sur laquelle repose toute la philosophie libérale – n’existe pas. 
  
          Sans parler du fait qu’il est sans doute dans l’intérêt général que des malfaiteurs, dont la culpabilité est établie, restent tous en prison (même si ce n’est évidemment pas leur «intérêt commun» de malfaiteurs), on voit bien dans cet exemple que l’on ne définit aucunement l’intérêt général. On se contente de l’identifier à un intérêt commun, en l’occurrence à un intérêt corporatiste. Or, l’intérêt d’une corporation quelle qu’elle soit (les agriculteurs, les agents de l’EDF, les enseignants, les médecins…) n’a jamais fait l’intérêt général. Et l’agglomération des intérêts corporatistes aboutit le plus souvent à l’éclatement de la cohésion sociale plutôt qu’à son épanouissement. Lorsque les députés à l’assemblée nationale se font les défenseurs de leurs agriculteurs, des fromages de leur région ou du vin du pays, ils sortent de leur rôle de représentant de l’intérêt général. De la même manière, lorsqu’un ministre prétend s’intéresser au bien-être des intermittents du spectacle ou des infirmières, il agit comme le représentant d’un lobby, non comme un représentant de l’intérêt général. C’est dire si les concepts intellectuels finissent par empoisonner les décisions politiques. C’est pourquoi il est vital de s’assurer de leur pertinence. 
  
          Puisque les économistes s’amusent à construire des histoires afin de parvenir à des conclusions établies par avance, laissez-moi vous montrer que l’on peut utiliser les mêmes outils pour parvenir aux conclusions opposées. Que se passerait-il, en effet, si nos prisonniers étaient Bonnie et Clyde, éperdument amoureux l’un de l’autre? Par amour pour son partenaire, Bonnie préférerait se dénoncer pour sauver Clyde tandis que Clyde agirait de la même façon. Au final, nos deux brigands se livreraient tout de même aux autorités. Est-ce à dire que l’amour n’est pas un sentiment «optimal» puisqu’il conduit à prendre des décisions qui vont s’avérer néfastes collectivement à nos deux protagonistes? Et comment l’État prétendra-t-il corriger cette «défaillance»? Dans ce cas, il eut mieux fallu être égoïste. Ainsi, le «dilemme du prisonnier» peut nous permettre de parvenir aux conclusions opposées: il peut être dangereux de ne penser qu’à soi comme il peut être suicidaire de ne penser qu’à l’autre. 
 
 
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