Montréal, 15 décembre 2004  /  No 149  
 
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André Dorais a étudié en philosophie et en finance et vit à Montréal.
Page personnelle
 
 
ÉTHIQUE LIBERTARIENNE
 
LA JUSTICE SE TROUVE-T-ELLE
À GAUCHE?
 
par André Dorais
  
  
          Êtes-vous à gauche ou à droite? La question est populaire et pour cause, car elle en sous-entend une autre, plus importante, à savoir: où se situe la justice? Se contenter de répondre à gauche ou à droite contient sa part de risque, car si la justice se présente par ce type d’opposition, force est d’admettre que la gauche et la droite couvrent plus d’une réalité. 
 
Droite religieuse vs gauche progressiste  
  
          La droite religieuse tend à considérer certaines pratiques comme étant inacceptables en s’appuyant sur les Écritures saintes. De manière générale, elle proscrit l’homosexualité, l’avortement, l’enfant conçu hors du mariage, etc. Au contraire, la gauche progressiste non seulement accepte ces pratiques, mais demande à l’autorité gouvernementale – et généralement obtient d’elle – que les coûts qui résultent de ces pratiques soient à la charge des contribuables. 
  
          Dans les sociétés démocratiques l’autorité gouvernementale a le dernier mot. Cependant, avoir le dernier mot ne signifie pas avoir raison. La gauche démontre peut-être une plus grande ouverture que la droite religieuse envers ces pratiques, mais malheureusement elle ne se contente pas de les autoriser. En obligeant les contribuables à payer pour celles-ci et ses conséquences, la gauche impose sa loi. Son ouverture d’esprit envers ces pratiques est contrebalancée par deux refus: celui de ne pas accepter des points de vue différents des siens à ce sujet et le refus de considérer que des gens puissent ne pas vouloir aider par l’entremise de la taxation, malgré qu’ils n’aient rien contre ces pratiques. 
  
          Cette façon de procéder démontre non seulement de l’intransigeance, mais conduit à des effets indésirables. Par exemple, en obligeant le contribuable à payer pour l’avortement d’un foetus ou à subvenir aux besoins d’une mère monoparentale prestataire d’aide sociale, l’État finit par encourager indirectement ces pratiques, car elles ne sont plus assumées entièrement par les premiers concernés. Que celles-ci soient reconnues comme légitimes ou non, il n’y a rien de progressiste à forcer les contribuables à les financer. De son côté, la religion, dans la mesure où l'on y adhère et l’on peut s’en retirer volontairement, a le mérite, malgré son conservatisme, de ne contraindre personne à ses points de vue.  
  
          On accuse souvent les morales religieuses d’être d’arrière-garde; pourtant, elles ne font pas qu’interdire, elles prescrivent également la charité et la compassion. Ces prescriptions ne sont que des suggestions, car on ne peut forcer personne à être charitable ou à éprouver des sentiments d’amour envers la personne souffrante. Cependant, à voir la gauche prétendre instaurer la morale par des lois, en établissant par exemple des « prestations de compassion », on jurerait le contraire.  
  
          Ces prestations, au Canada, sont versées aux gens éligibles à l’assurance emploi qui vivent un deuil. Dans cette situation, le gouvernement leur accorde quelques semaines additionnelles de prestations. La gauche progressiste prétend donc que la compassion se mesure en argent. Si Jésus a transformé l’eau en vin, les gouvernements, eux, ont transformé la taxation en morale. 
  
          La morale, dont la compassion est une partie intégrante, ne se retrouve que dans les moyens utilisés pour aider quelqu'un. Elle ne s’identifie pas au résultat d’une action. Le gouvernement impose les contribuables pour ensuite donner cet argent aux groupes qu’il favorise. Dans ce cas-ci, il redistribue notre argent aux prestataires d’assurance emploi qui vivent un deuil. Cela prend du culot pour qualifier cette procédure de compassion.   
  
          En réalité, le gouvernement ne fait pas qu'imposer les gens, il les trompe. À moins de croire que le gouvernement ait commis une erreur en qualifiant de compassion des prestations, on a d’autre choix que de conclure à la fraude. Que celle-ci soit légale n’y change rien. 
  
          Ainsi, lorsqu’on qualifie les religions comme étant à droite, on n'a à l’esprit que les interdictions qu’elles exigent. Toutefois, puisqu’on retrouve, dans l’ensemble de leurs prescriptions, autant de suggestions que d’interdits, on ne peut conclure que les morales religieuses soient uniquement à droite. 
  
          De son côté, la gauche « progressiste » s’arroge la morale sous le prétexte d’aider des gens en particulier, mais elle passe rapidement sur les moyens utilisés pour ce faire. Elle utilise la coercition pour prendre l’argent des contribuables et la manipulation pour leur faire croire qu’il s’agit de morale. Dans la mesure où l'on considère l’aspect contraignant de sa libéralité, on doit conclure que les progressistes utilisent des moyens régressifs et sont autant à droite qu'à gauche. 
  
Droits individuels vs droits sociaux 
  
          La gauche se dit indignée du fait que beaucoup de gens ne pensent qu’à l’argent. Elle prétend avoir de plus nobles idéaux, alors qu’elle n’a de cesse de revendiquer une plus grande redistribution des richesses. C’est qu’elle aussi pense à l’argent, mais particulièrement à celui des autres. Sa conception de la justice est l’égalité économique ou, à tout le moins, des droits sociaux plus nombreux. Cette conception s’oppose à la liberté et aux droits individuels.  
  
          Les droits sociaux (collectifs, économiques, démocratiques, etc.) sont des pouvoirs accordés aux uns ou aux autres, parfois à tous, d’obtenir d’autrui ou bien de l’argent ou bien des services. Ceux qui payent n’ont pas le choix, mais selon la gauche il s’agit de « solidarité » et de « compassion ». Tous les programmes sociaux sont inclus sous ce vocable. On fait allusion notamment au système de santé public, à l’obtention d’une pension, d’un logement « social », de l’aide sociale, etc. 
  
     « Les droits sociaux (collectifs, économiques, démocratiques, etc.) sont des pouvoirs accordés aux uns ou aux autres, parfois à tous, d’obtenir d’autrui ou bien de l’argent ou bien des services. Ceux qui payent n’ont pas le choix, mais selon la gauche il s’agit de "solidarité" et de "compassion". »
 
          Sur cette échelle, où les droits sociaux se trouvent à gauche par convention, on peut se situer complètement à droite sans se considérer égoïste pour autant. En effet, il n’y a rien d’égoïste à refuser tout compromis avec la coercition. À l’inverse, il n’y a rien d’édifiant à obliger les gens à aider les autres. Obtenir des soins de santé ou de l’aide sociale est une chose, être obligé d’y contribuer en est une autre. 
  
          Les droits sociaux n’ont pas la même origine que les droits individuels. Ces derniers sont d’abord des libertés, c’est-à-dire qu’ils sont inhérents à l’homme. L’homme est libre par nature. Il possède la liberté de s’exprimer, de se mouvoir, de s’associer, etc. Ces libertés deviennent droits individuels sous le sceau de la légalité. 
  
          Au contraire, les droits sociaux ne constituent pas des libertés inhérentes à l’homme. Ils sont établis par la force coercitive de l’État. Ils visent à remplacer ce que l’échange volontaire accomplissait déjà. Ils transgressent nécessairement les choix de plusieurs hommes sans que ces derniers aient commis le moindre crime. On prétend qu’il s’agit là d’un mal pour un bien; que le bien collectif, parce que collectif, est plus important que les droits « égoïstes » des individus. Tout cela n’est que démagogie. 
  
          De l’emploi du mot collectif ou commun (comme dans « bien commun ») on tend à faire croire à l’universalité ou, plus précisément, à la légitimité sous-entendue sous ce principe. Or, le principe d’universalité ne tire pas sa légitimité du fait qu’on sert tout le monde, avec des services publics de santé par exemple, mais du fait de ne pas utiliser la coercition envers autrui. Les impôts sont coercitifs; par conséquent rien qui ne découle d’eux ne peut être qualifié d’universel sans en brimer la légitimité. Seuls les droits individuels respectent ce principe. 
  
          De l’emploi du mot démocratique on tend également à faire croire à une légitimité, mais c’est oublier que la démocratie elle-même est soumise au respect des droits individuels. Le respect des droits individuels constitue la raison d’être du politique et ces droits sont de nature éthique. Ces droits – c’est-à-dire ces libertés – existent sans l’État. Ils lui sont antérieurs du fait qu’ils décrivent la nature même de l’homme. Ce n’est pas l’État qui donne une légitimité aux libertés, mais le respect des libertés qui donne une légitimité à l’État. 
  
          Ne pas respecter ces libertés constitue la principale raison de renverser un gouvernement. La tendance à considérer aussi fondamentaux les droits sociaux que les droits individuels pourrait nous y conduire. Faisons attention de ne pas mésestimer cette possibilité. Le « progressisme » a effectivement un prix, celui de bafouer la propriété des gens et de réduire leur niveau de vie.  
  
          Le rapprochement qu’établissent les « progressistes » entre la morale et ce qui est qualifié de social (droits et logements sociaux, justice, solidarité et économie sociales, etc.) relève ou bien d’une incompréhension de la morale ou bien d’une autre tentative de tromper les gens. Un besoin ne peut être satisfait de manière légitime qu’à la condition que les moyens utilisés soient eux-mêmes légitimes.  
  
La justice ne se contente pas de l’État, ni à gauche, ni à droite 
  
          En somme, la gauche progressiste voit la morale à travers l’État. Elle se dit plus ouverte que la religion à certaines réalités sociales, ce qui semble vrai en ce qui concerne l’homosexualité ou l’avortement, mais pour l’immigration ou la langue d’usage cela le semble moins. C’est que son progressisme est teinté d’un certain nationalisme, généralement associé à la droite. Cependant, dans la mesure où on la compare aux morales religieuses et l’on fait abstraction des moyens qu’elle utilise pour rendre compte de sa libéralité, on la maintiendra à gauche sur le plan de l’interdiction et de l’ouverture aux pratiques susmentionnées. 
  
          Elle prétend pratiquer la compassion et la solidarité, mais en considérant celles-ci en termes de dollars accordés à ses bénéficiaires. Sa volonté d’aider l’homme est louable, mais les moyens qu’elle utilise pour y arriver sont inacceptables puisqu’elle contraint les autres à financer ses points de vue. On doit conclure qu’elle est plus intransigeante qu’elle n’y paraît. Toute morale contient ses interdits et ce n’est sûrement pas la morale de gauche qui en contient le moins. Au contraire, en considérant son recours constant à la coercition de l’État pour imposer sa vision de l’aide, on doit conclure qu’elle se situe davantage à droite qu’à gauche. 
  
          Du point de vue économique elle favorise le secteur public, qui s'appuie sur des impôts. On la classera donc de nouveau du côté de la coercition, mais puisqu’on a l’habitude de ranger à droite le marché, on laissera la gauche à sa place. 
  
          Puisqu’elle n’a de cesse de recourir à l’État pour l’établissement de nouveaux pouvoirs (« droits sociaux »), il convient également, du point de vue juridique, de la ranger du côté de la coercition. Ici encore, on laissera la gauche à sa place par convention.  
  
          Dans l’ensemble, se qualifier à gauche ne cause aucune difficulté, mais se qualifier de progressiste alors qu’on exige la coercition de l’État est inacceptable puisqu’il s’agit d’une altération du sens du mot. La gauche prétend utiliser la coercition de l’État à de bonnes fins. Cela est non seulement présomptueux mais tout à fait injuste, car on ne peut d’aucune façon justifier un mal pour établir un bien. La justice, comme la morale, ne se trouve pas dans les résultats d’une action, mais dans les moyens utilisés pour la rendre. Qualifier de moraux des résultats s’apparente à une tentative de tromper les gens.  
  
          L’échelle qui résume les positions avancées par la gauche est celle de la coercition et du respect d’autrui. Sur ce plan, malgré son pacifisme en ce qui concerne les conflits hors de son territoire, la gauche se retrouve en compagnie de la droite militariste. Ces extrêmes se rejoignent, car tous deux préfèrent la coercition à la véritable coopération et la véritable solidarité, qui ne peuvent être que volontaires.  
  
          Suite à l’analyse des positions tenues par la gauche dite progressiste on constate donc que celles-ci se rapprochent d’une droite coercitive et intransigeante. Ses intentions sont peut-être nobles, mais les bonnes intentions ne suffisent pas à la justice. La légalité n’y suffit pas non plus, car il lui faut encore la raison et l’éthique. 
  
          La justice ne se trouve donc pas à gauche comme les gauchistes le prétendent, mais elle ne se trouve pas plus à droite. En imposant son idée de la justice la gauche cherche à changer l’homme, à en faire un être amélioré. Or, la justice ne cherche à changer personne et elle ne se contente pas des mots. Il ne suffit pas de nommer une chose pour qu’elle le devienne. La justice cherche à protéger l’homme de l’agression, y compris de celle qui prétend être pour son bien. Elle exige la non-agression, non un portefeuille. 
  
          Alors! Êtes-vous à gauche ou à droite? 
  
 
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