Montréal, 15 avril 2005 • No 153

 

OPINION

 

Jasmin Guénette détient une maîtrise en science politique à l'Université du Québec à Montréal.

 
 

POUR UN COMMERCE LIBRE
DE LA MARIJUANA

 

par Jasmin Guénette

 

          Selon un document publié par l'Institut Fraser, 23% des Canadiens âgés de plus de 15 ans ont déjà fumé un joint et 7,5% le font régulièrement(1). L'organisme estime le nombre d'utilisateurs réguliers de cannabis au Canada à tout près de 1 900 000 personnes. L'Institut de la statistique du Québec a déjà calculé qu'au Québec seulement, en tenant compte des médicaments obtenus sans ordonnance, on compte près d'un million de consommateurs de drogues(2) et que les personnes âgées de 15 à 24 ans consomment la moitié de toutes les drogues illicites. Le montant annuel dépensé par les utilisateurs de cannabis au Canada frise actuellement les 2 milliards de dollars(3) – ce qui exclut bien sûr les autres drogues plus dispendieuses à l'achat, comme la cocaïne ou l'héroïne.

 

          Il est évident, en lisant simplement cette courte énumération statistique, que le nombre de consommateurs est élevé et que ces mêmes consommateurs sont prêts à débourser beaucoup d'argent pour satisfaire leur envie « d'en fumer un bon ». On peut penser que les consommateurs sont en fait plus nombreux que ces études ne le démontrent. En effet, comme les activités de ce marché se font présentement dans l'illégalité, plusieurs personnes n'admettront pas prendre de la drogue par peur des représailles.

          La culture, la vente et la consommation répandues de la marijuana que l'on constate aujourd'hui montrent bien les limites des lois – et des mesures qui peuvent être prises pour les faire respecter – quand une partie importante de la population choisit de les ignorer. Il faut reconnaître que les ressources dont disposent les corps policiers ne sont pas seulement limitées en argent et en capital humain, mais aussi par les règles de droit qui font en sorte que certaines procédures de base doivent être respectées avant de pouvoir procéder à des perquisitions et des arrestations. Les prochains paragraphes ne discuteront pas de ces procédures ni de leur justesse. Je commenterai seulement certains avantages économiques et politiques de la légalisation du cannabis.

Les avantages économiques et politiques de la légalisation

          Il est très intéressant de noter que malgré le nombre élevé de kilos saisis par les autorités policières à chaque année, la culture du pot et sa consommation ne diminuent pas. En ce qui concerne la culture, la raison est fort simple: le retour sur l'investissement est tellement important qu'il relègue au second plan les risques de se faire prendre.

          Si on prend en considération les coûts qu'engendre une culture intérieure de marijuana – comme la location ou l'achat d'immeubles, l'achat d'équipements et les coûts d'électricité –, le rendement sur chaque dollar investi est de l'ordre de 55%(4). Évidemment, les risques sont élevés: non seulement de se faire prendre la main dans le sac par la police, mais de se faire rouler par d'autres groupes ou individus qui oeuvrent dans ce secteur. Malgré les risques, bien des gens sont malgré tout prêts à faire pousser des plants parce que c'est payant.

          Il faut savoir que 55% des personnes qui se font prendre à cultiver le cannabis ne reçoivent aucune sentence pénale et que 32% des sentences vont de un à quatre-vingt dix jours de pénitencier(5). Donc, même si le danger de se faire prendre existe, le jeu en vaut la chandelle parce que les sentences sont plutôt minimes par rapport au gain monétaire possible.
 

« L'État n'a pas à intervenir dans les activités commerciales pacifiques entre adultes consentants. La situation actuelle concernant la prohibition des drogues est identique, dans sa nature, à la prohibition de l'alcool qui sévissait au début du 20e siècle. »


          Le principal avantage économique d'une légalisation de la culture de la marijuana est que les consommateurs pourraient, dès lors que le produit est en vente libre, bénéficier des avancés technologiques que procure la production de masse. L'amélioration des procédés de culture est ralentie principalement parce que les gens doivent se cacher pour produire de la marijuana. Il est évident qu'une culture libre permettrait aux producteurs d'investir dans l'amélioration du produit et de sa fabrication. Aujourd'hui, ce réinvestissement est bien minime comparativement à l'investissement qui sert à s'assurer de ne pas se faire pincer par les autorités.

          Certains prétendent que la légalisation de la marijuana n'est souhaitable que dans la mesure où cela rapportera au gouvernement, grâce aux taxes, des sommes supplémentaires dont il aurait besoin pour poursuivre sa mission, et qu'il serait même souhaitable que la vente soit réglementée comme l'est celle des vins et spiritueux avec la Société des alcools du Québec (SAQ).

          Je ne souscris pas à cette vision. L'idée n'est pas de contrôler la vente pour monopoliser la distribution. Les effets néfastes, tant sur le plan économique (prix élevés) que politique (contrebande), seraient trop importants. Le point important ici est que le fait de payer des taxes sur l'achat de la marijuana devenue légale libérerait les ressources humaines et financières des services de police présentement affectées à lutter contre un vice (fumer un joint) pour les réaffecter à lutter contre les véritables crimes perpétrés à l'endroit des individus et de leurs biens.

          Comme le soulignait Lysander Spooner, les vices ne sont pas des crimes. Les autorités publiques n'ont pas à corriger les vices, qui ne sont que des maux que les gens font subir à eux-mêmes ou à leur propre propriété. Actuellement, les activités gouvernementales visent souvent le contraire et la lutte au tabagisme en fournie la preuve quotidiennement. Cette situation n'est pas seulement immorale – puisque l'État se sert de son pouvoir de coercition pour modifier les préférences individuelles –, mais fait de simples citoyens qui ont des habitudes de consommation différentes des criminels.

          Il y a un autre élément à considérer sur le plan judiciaire. Dès lors que la culture, la vente et la consommation de la marijuana deviennent légales, il n'y a plus aucune raison pour que les groupes qui contrôlent actuellement cette activité aillent terroriser les fermiers en les obligeant, par exemple, à faire pousser du cannabis dans leurs champs de maïs. Les entrepreneurs auront intérêts non seulement à respecter les agriculteurs voisins, mais aussi les compétiteurs. Ce qui n'est pas le cas dans un marché clandestin.

          L'État n'a pas à intervenir dans les activités commerciales pacifiques entre adultes consentants. La situation actuelle concernant la prohibition des drogues est identique, dans sa nature, à la prohibition de l'alcool qui sévissait au Canada et aux États-Unis au début du 20e siècle. Je n'encourage pas la consommation de drogues, mais je ne veux pas décider de ce qui est bon ou mauvais pour les autres, tout comme je ne veux pas que les autres décident de ce qui est bon ou auvais pour moi.

 

1. Stephen T. Easton, « Marijuana Growth in British Columbia », Public Policy Sources, The Fraser Institute, Vol. 74, mai 2004.
2. François Berger, « Hausse fulgurante de la consommation de drogue au Québec », La Presse, 30 décembre 2000.
3. S.T. Easton, p. 7.
4. S.T. Easton, p. 11. Ce chiffre est à mon avis très conservateur.
5. S.T. Easton, p. 24. Ces données sont pour la Colombie-Britannique. L'auteur mentionne qu'elles sont sensiblement les mêmes partout au Canada.

 

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