Montréal, 15 septembre 2005 • No 158

 

OPINION

 

Pascal Tripier-Constantin est consultant Patrimonial, diplômé de l’institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence et titulaire d’un Master de Géopolitique.

 
 

PETITE GÉOPOLITIQUE DU LIBÉRALISME

 

par Pascal Tripier-Constantin

 

          Le libéralisme, en tant que doctrine philosophique et politique, élabore un discours sur l’homme et la société. Il fait appel à des notions telles que le droit de propriété, la responsabilité et la liberté individuelle qui peuvent être reconnues ou pas comme des principes de vie. Ce point est crucial.

 

          Il faut bien comprendre que le libéralisme véhicule des valeurs anthropologiques de type individualiste, c’est-à-dire une priorité donnée à l’individu par rapport au groupe, alors que nombre de régions du globe développent des valeurs de type holiste, c’est-à-dire une priorité donnée à l’autorité du groupe par rapport à l’individu. Le libéralisme est donc étroitement associé à l’individualisme. Ainsi les membres d'une société holiste sur qui souffle un vent libéral pourraient se sentir menacés, car l’esprit individualiste qui accompagne le libéralisme remettrait en cause ses fondements.

          Or, depuis le milieu du 19e siècle l’esprit libéral venu d’Angleterre puis des États-Unis souffle sur toutes les régions du monde. L’individualisme anthropologique ancré dans la première et la deuxième mondialisations libérales, menées toutes les deux par le monde anglo-saxon, a donc rencontré des sociétés holistes hostiles.

Individualisme versus holisme

          C’est bien en ces termes qu’il faut lire le 20e siècle et esquisser les contours de notre siècle. La dualité de l’individualisme et du holisme me semble être en effet un des facteurs anthropologiques centraux qui alimenta les oppositions parfois sanglantes du 20e siècle et qui semble dessiner le début de notre siècle.

          À partir du milieu du 19e siècle, la couronne d'Angleterre domine le monde et forge la première mondialisation. Cette civilisation, porteuse de valeurs libérales, place la liberté de l'individu au coeur de son organisation économique, sociale et politique. Deux autres grandes nations épousent ces valeurs fondatrices: La France de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et les États-Unis d'Amérique. Ces trois grands pays se sont précisément opposés à des forces qui toutes furent d’essence holiste.

          Nous connaissons les relations qu'ont entretenues l'Allemagne, le Japon et l’URSS face au monde libéral et individualiste. Trois guerres des plus meurtrières, dont une guerre froide. La question est donc la suivante: l'Allemagne, le Japon et l’URSS hier (voir Pierre Clermont, De Lénine à Ben Laden), le monde arabo-musulman aujourd’hui, et la Chine peut-être demain, s’opposent-ils à un monde libéral dominant étranger à leur civilisation?

          Beaucoup d'éléments nous conduisent à le penser. D'abord une évidence: jusqu'à 1945 au moins, tous ces pays ne sont pas d'essence libérale. Du point de vue anthropologique, la personne est considérée dans ces sociétés comme faisant partie d'un groupe et l'individu n'existe pas hors du groupe pour lequel il doit prendre la mesure, ceci confirmé par les systèmes familiaux holistes de ces pays: famille souche pour l’Allemagne et le Japon; famille communautaire pour l’URSS, les Arabo-musulmans et la Chine.
 

« L'Allemagne, le Japon et l’URSS hier, le monde arabo-musulman aujourd’hui, et la Chine peut-être demain, s’opposent-ils à un monde libéral dominant étranger à leur civilisation? »


          Les attentats du 11 septembre 2001 ont illustré combien les États-Unis pouvaient être l’ennemi absolu d’une certaine frange de la population arabo-musulmane. Depuis, un discours messianique s’est emparé de George Bush et Ben Laden, l’un dénonçant l’« axe du mal » et l’autre en appelant à combattre « le grand Satan ». Ce discours teinté de rhétorique religieuse est trompeur. Selon moi, il est ici plus question d’un antagonisme d’ordre anthropologique basé sur l’opposition holisme/individualisme que d’un combat entre la civilisation chrétienne et musulmane.

          L’intervention anglo-américaine en Irak et l’élection du nouveau chef de l’État iranien, Mahmoud Ahmadinejad ont accentué une opposition toujours plus vive. Devant les pressions qu’exercent l’Union européenne et les États-Unis pour faire cesser la reprise des programmes nucléaires en Iran, le président iranien s’est livré à un réquisitoire révélateur du rejet du libéralisme. Mahmoud Ahmadinejad a dénoncé l'« invasion » culturelle occidentale. Selon lui, « la pensée libérale justifie [...] toutes les déviations ». Son « expansion devient la justification de tous les phénomènes politiques sociaux historiques et culturels ».

          En 1995, Samuel Huntington recommandait aux grandes puissances dans son essai, Le choc des civilisations, d’éviter d’intervenir au sein d’une autre civilisation: « Pour éviter une guerre majeure entre civilisations, il est nécessaire que les États phares s’abstiennent d’intervenir dans des conflits survenant dans des civilisations autres que la leur. C’est une évidence que certains États, particulièrement les États-Unis, vont avoir, sans aucun doute, du mal à admettre. »

          Même si je ne suis pas d’accord avec le découpage civilisationnel de la planète d’Huntington, je crois en revanche à un recentrage culturel des régions du monde. Le concept d’Anglophère qu’a forgé James C. Bennett qui vise à réunir les pays qui parlent et qui partagent les valeurs anglo-saxonnes est, semble-t-il, destiné à un bel avenir (voir son livre, The Anglosphere Challenge).

          La dominance du monde libéral individualiste, accélérée par les moyens de transport, les échanges mondiaux et les moyens de communication dérange et menace un monde qui ne se reconnaît pas dans ces valeurs anglo-saxonnes. Les réactions de ces sociétés holistes s'étalèrent sur tout le vingtième siècle sous diverses formes, souvent violentes. Aujourd'hui le monde arabo-musulman et peut être demain la Chine, vont tenter à leur tour de s'opposer à une vision du monde, des relations humaines et des échanges qui ne sont pas les leurs. Saurons-nous nous comprendre et nous respecter suffisamment, au-delà des différences civilisationnelles, pour éviter des malentendus fâcheux? C’est l’une des missions des générations du 21e siècle.

 

Bibliographie sommaire

• Louis Dumont, Essais sur l’individualisme, Seuil, 1983.
• Émmanuel Todd, La diversité du monde, Seuil, 1999.
• Pierre Clermont, De Lénine à Ben Laden, Éditions du Rocher, 2004.
• Alan Macfarlane, The Origins of English Individualism, Basil Blackwell, 1978.
• Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.
• James C. Bennett, The Anglosphere Challenge, Rowman and Littlefield, 2004.
 

Quelques sites Web

anglosphereinstitute.org
alanmacfarlane.com
• Mon blogue: toussaintl.blogspot.com

 

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