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« Quelle est la nature de la culpabilité que vos professeurs appellent
"péché originel"? Pourquoi l’homme est-il devenu mauvais quand il a été
déchu de l’état qu’ils trouvent si parfait? Leurs mythes racontent
qu’il a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance, ce qui veut dire
qu’il a acquis l’intelligence et qu’il est devenu un être rationnel.
Plus précisément, il a acquis la connaissance du bien et du mal: il est
devenu un être moral. Il a été condamné à gagner son pain à la sueur de
son front: il est devenu productif. Il a été soumis à l’épreuve du
désir: il est devenu sensible au plaisir sexuel.
Les maux pour lesquels ils le maudissent sont donc la raison, la
moralité, la créativité, la joie, autant de valeurs cardinales de son
existence. Ce ne sont pas ses vices que leur mythe de la chute de
l’homme stigmatisent et condamnent, ce ne sont pas ses erreurs qu’ils
tiennent pour coupables, mais l’essence de sa nature, de son humanité.
Quoi qu’il ait pu être – ce robot dans le jardin d’Eden, dénué d’esprit,
de valeurs, de créativité, d’amour –, il n’était pas homme.
« La chute de l’homme, d’après vos professeurs, est le moment où il a
acquis les vertus nécessaires à la vie. Ces vertus, d’après leur norme,
constituent son péché. Son vice, accusent-ils, consiste à être un homme.
Sa culpabilité, disent-ils, c’est de vivre.
« Ils appellent cela une morale de miséricorde et une doctrine de
l’amour.
« Non, disent-ils, nous n’enseignons pas que l’homme est mauvais: tout
le mal vient de cet objet étranger: son corps. Non, disent-ils, nous ne
voulons pas le tuer, nous voulons simplement le débarrasser de son
corps. Nous cherchons à le soulager de ses souffrances, disent-ils en le
traînant vers l’échafaud pour l’écarteler, pour séparer son âme de son
corps.
« Ils ont coupé l’homme en deux, dressant chaque moitié l’une contre
l’autre. Ils lui ont dit que son corps et sa conscience étaient deux
ennemis engagés dans un conflit mortel, deux antagonistes de nature
différente, qui poursuivaient des buts contradictoires, deux entités aux
besoins incompatibles; que faire du bien à l’un impliquait de blesser
l’autre; que l’âme appartenait à un royaume surnaturel, alors que le
corps était une prison faite pour le maintenir dans l’esclavage
terrestre; qu’enfin le bien consistait à vaincre ce corps, à le saper
par des années de lutte obstinée, à tailler son chemin vers cette
glorieuse liberté qui est celle de la tombe.
« Ils ont enseigné à l’homme qu’il était un éclopé sans lendemain fait
de deux éléments, deux symboles de la mort. Un corps sans âme étant un
cadavre et une âme sans corps un fantôme, voilà leur idée de la nature
humaine: un champ de bataille où s’affrontent un cadavre et un fantôme;
un cadavre rempli d’une haine farouche de lui-même et un fantôme
imprégné de la certitude que tout le savoir humain est inexistant, que
seul existe l’inconnaissable.
« Savez-vous quelle faculté humaine cette doctrine était conçue pour
ignorer? C’était la pensée humaine, qu’il fallait nier pour démolir
l’homme. Après avoir renoncé à la raison, il s’est retrouvé à la merci
de deux monstres qu’il ne pouvait ni comprendre ni contrôler: un corps
mu par des instincts inexplicables et une âme guidée par des révélations
mystiques – il s’est retrouvé prisonnier et ravagé dans une bataille
entre un robot et un dictaphone.
« Et maintenant qu’il se traîne au milieu des débris, cherchant à tâtons
un moyen de survivre, vos professeurs lui viennent en aide en lui
proposant une morale qui déclare qu’il ne trouvera aucune solution,
qu’il ne doit chercher aucune satisfaction sur Terre. L’existence
réelle, lui disent-ils, est ce qu’il ne peut pas percevoir, la véritable
conscience est la faculté de percevoir l’inexistant; et s’il n’est pas
capable de comprendre cela, c’est la preuve que son existence est
abjecte et sa conscience impuissante.
« Il y a deux types de professeurs qui enseignent la morale de la mort
qui préconise la séparation de l’âme et du corps: les mystiques de
l’esprit et les mystiques du muscle, que vous appelez les spiritualistes
et les matérialistes. Les uns croient à la conscience sans existence et
les autres à l’existence sans conscience. Tous exigent la reddition de
la pensée, les uns devant leurs révélations, les autres devant leurs
réflexes. Même s’ils se présentent avec aplomb comme de féroces
antagonistes, leurs codes moraux sont identiques, ainsi que leurs
idéaux: matériellement, l’esclavage du corps humain, spirituellement, la
destruction de la pensée.
« Le bien, disent les mystiques de l’esprit, c’est Dieu, un être qui se
définit uniquement par l’incapacité de l’homme à le concevoir; une
définition qui stérilise la conscience de l’homme et démolit ses
concepts d’existence. Le bien, disent les mystiques du muscle, c’est la
société; quelque chose qu’ils définissent comme un organisme sans forme
physique, un super être qui ne s’incarne dans personne en particulier et
dans tout le monde en général excepté vous. La pensée humaine, disent
les mystiques de l’esprit, doit être soumise à la volonté de Dieu; la
pensée humaine, disent les mystiques du muscle, doit être soumise à la
volonté de la société. L’échelle des valeurs humaines, disent les
mystiques de l’esprit, est celle des plaisirs de Dieu, qui ne sont pas
compréhensibles par l’homme et doivent être acceptés dans un acte de
foi. L’échelle des valeurs humaines, disent les mystiques du muscle, est
celle des plaisirs de la Société, qui sont au dessus du jugement des
individus et auxquels ils doivent se plier comme devant un absolu. Le
but de la vie de l’homme, disent-ils en choeur, est de devenir un zombie
abject servant des fins qu’il ne connaît pas, pour des raisons qu’il ne
doit pas questionner. Sa récompense, disent les mystiques de l’esprit,
lui sera donnée outre-tombe. Sa récompense, disent les mystiques du
muscle, sera donnée sur terre, à ses arrière, arrière petits-enfants.
« Le mal, déclarent-ils tous deux, c’est l’égoïsme. Le bien, disent-ils
tous deux, est d’abandonner ses désirs personnels, de se renier, de
renoncer à soi-même. Le bien, pour l’homme, consiste à nier sa propre
vie. Le sacrifice, hurlent-ils ensemble, est l’essence de la morale, la
plus haute vertu qui soit.
« Qui que vous soyez à m’écouter, si vous êtes une victime et non un
assassin, je parle en ce moment à votre esprit en détresse, prêt à se
noyer définitivement dans les ténèbres, et s’il vous reste encore le
pouvoir de résister, de lutter grâce à cette étincelle mourante de
raison qui est en vous, faites-en usage maintenant. Vous avez été
détruits par le mot "sacrifice". Utilisez vos dernières forces pour
comprendre ce qu’il signifie. Vous êtes encore vivants. Vous avez une
chance.
« Un "sacrifice" ne désigne pas le rejet de l’inutile, mais du précieux.
Un "sacrifice" n’est pas le rejet du mal au bénéfice du bien, mais du
bien en faveur du mal. Un "sacrifice" est l’abandon de ce qui a de la
valeur à vos yeux au profit de ce qui n’en a pas.
« Si vous échangez un penny contre un dollar, ce n’est pas un sacrifice.
Si vous échangez un dollar contre un penny, c’en est un. Si vous
effectuez la carrière que vous désiriez, après des années de travail, ce
n’est pas un sacrifice; si vous y renoncez alors en faveur d’un rival,
c’en est un. Si vous possédez une bouteille de lait et que vous la
donnez à vos enfants affamés, ce n’est pas un sacrifice. Si vous la
donnez aux enfants d’un voisin inconnu en laissant mourir les vôtres,
c’en est un.
« Si vous dépensez de l’argent pour aider un ami, ce n’est pas un
sacrifice; si vous le donnez à un bon à rien anonyme, c’en est un. Si
vous donnez à un ami des biens dont vous pouvez vous passer, ce n’est
pas un sacrifice; si cela vous coûte votre propre confort, ce n’est
qu’une demi vertu, d’après la morale du sacrifice; si vous donnez au
prix de votre survie, alors seulement le sacrifice est entier.
« Si vous renoncez à vos désirs personnels, et que vous dédiez votre vie
à des êtres chers, votre vertu n’est pas entière: vous en retirez le
plaisir de vivre pour ceux que vous aimez. Ce ne serait qu’en consacrant
votre vie au hasard à des étrangers inconnus que vous seriez pleinement
vertueux. Un sacrifice est l’abandon d’une valeur. Le sacrifice complet
est l’abandon complet de toutes les valeurs. Si vous voulez être
absolument vertueux, vous ne devez attendre en récompense de vos
sacrifices ni gratitude, ni éloge, ni amour, ni admiration, ni estime de
vous-même; la plus infime trace d’une quelconque satisfaction diminue
votre vertu. Si vous vous engagez dans des actes qui n’apportent à votre
vie aucune sorte de joie, qui ne vous offre aucune valeur, ni matérielle
ni spirituelle, aucun profit, aucune compensation; si vous parvenez à
cet état de néant complet, c’est que vous avez atteint votre idéal de
perfection morale.
« On vous dit que la perfection morale est inaccessible à l’homme, et
selon cette règle, elle l’est en effet. Vous ne pouvez l’atteindre tant
que vous vivez, mais la valeur de votre vie est évaluée en fonction de
votre capacité à tendre vers ce zéro idéal qui n’est autre que la mort.
« Si toutefois vous vous y essayez avec un esprit vide et sans passion,
comme une plante en attente d’être mangée, sans valeurs à rejeter ni
désirs à refouler, vous n’obtiendrez pas la médaille du sacrifice.
Renoncer à ce que vous ne désirez pas n’est pas un sacrifice. Donner
votre vie pour d’autres n’est pas un sacrifice si vous souhaitez
ardemment mourir. Pour que le sacrifice soit vertueux, vous devez
désirer la vie, l’aimer, vous devez vous consumer de passion pour ce
monde et toutes les splendeurs qu’il peut vous offrir, vous devez
ressentir comme un coup de poignard chaque renoncement à vos désirs.
Ce n’est pas uniquement la mort que la morale du sacrifice vous présente
comme un idéal, mais la mort à petit feu.
« Ne me répliquez pas que cela ne concerne que la vie terrestre. Je n’en
connais aucune autre. Et vous non plus.
« Si vous voulez sauver ce qui vous reste de dignité, n’utilisez pas le
terme "sacrifice" pour désigner vos actions: ce mot est une marque
d’infamie. Si une mère achète du pain à ses enfants affamés au lieu de
s’offrir un chapeau, ce n’est pas un sacrifice: à ses yeux, ses enfants
valent simplement plus qu’un chapeau. Ce ne serait un sacrifice que pour
ce genre de mères qui préfèrent un chapeau à la vie de leurs enfants, et
qui ne les nourrissent que par sens du devoir. Si un homme meurt en
luttant pour sa liberté, ce n’est pas un sacrifice: c’est qu’il n’est
pas disposé à vivre en esclave. C’est un sacrifice uniquement pour celui
qui aime l’esclavage.
« Si un homme refuse de trahir ses convictions, ce n’est pas un
sacrifice, sauf s’il est de ceux qui n’en ont aucune.
« Le sacrifice ne pourrait convenir qu’à ceux qui n’ont rien à
sacrifier; ni valeurs, ni jugements; ceux qui n’ont pour tout désir que
des fantasmes irrationnels, conçus sans raison pour être abandonnés de
même. Mais pour un homme qui possède des repères moraux, dont les désirs
sont issus de valeurs rationnelles, le sacrifice est une abjection, un
renoncement au vrai en faveur du faux, un abandon du bien au profit du
mal.
« La foi dans le sacrifice est une morale de l’immoralité; une morale
qui étale au grand jour sa propre défaillance en admettant qu’elle ne
peut fournir aucune indication aux hommes à propos de la vertu et des
valeurs et qu’il ne leur reste qu’à immoler cette fosse à purin qu’est
leur âme. De son propre aveu, elle est incapable d’aider les hommes à
être bons et ne peut que les vouer à une perpétuelle malédiction.
« Pensez-vous béatement que votre morale exige uniquement le sacrifice
des biens matériels? Mais que croyez-vous que sont les biens matériels? La matière n’a de valeur que dans la mesure où elle peut satisfaire
les désirs humains. La matière n’est qu’un instrument au service des
valeurs humaines. À quelle fin vous demande-t-on d’utiliser les biens
matériels que vous avez produits? On vous demande de les mettre au
service de ce qui est mauvais à vos yeux; au service de principes que
vous n’approuvez pas, de personnes que vous méprisez, de buts opposés à
ceux que vous poursuivez; sinon, ce n’est pas un sacrifice.
« Votre morale vous demande de renoncer aux monde matériel et de séparer
vos valeurs de la matière. Un homme dont les valeurs ne prennent aucune
forme matérielle, dont la vie n’a aucun rapport avec les idéaux, dont
les actes démentent les convictions, est un misérable petit hypocrite;
voilà pourtant l’homme qui respecte votre morale et sépare ses valeurs
du monde matériel: celui qui aime une femme, mais couche avec une autre;
celui qui admire les compétences d’un travailleur, mais en embauche un
autre; celui qui croit en la justesse d’une cause, mais qui en finance
une autre; ou encore celui qui possède de grands dons, mais consacre ses
efforts à produire des déchets; voilà comment sont les hommes qui ont
renoncé à la matière, qui croient que leurs valeurs spirituelles ne
peuvent prendre aucune forme matérielle.
« C’est bien sûr à l’esprit que ces hommes ont renoncé. Vous êtes un
être indivisible d’esprit et de matière: vous ne pouvez séparer les
deux. Renoncez à votre conscience et vous devenez une bête. Renoncez à
votre corps et vous devenez un objet factice. Renoncez au monde matériel
et vous vous vouez au mal.
« Et c’est précisément là le but de votre morale. Que vous vous
consacriez à ce que vous n’appréciez pas, que vous serviez ce que vous
n’admirez pas, que vous vous soumettiez à ce que vous trouvez mauvais;
que vous abandonniez le monde à d’autres, que vous vous reniiez, que
vous renonciez à vous-mêmes. Mais vous-mêmes, c’est votre esprit!
Renoncez-y et vous deviendrez un gros morceau de viande prêt à être
dévoré par n’importe quel cannibale.
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« Ceux qui commencent
en disant: "C’est égoïste de réaliser vos désirs personnels, vous
devez les sacrifier aux désirs des autres", finissent en disant:
"C’est égoïste d’être fidèle à vos convictions, vous devez les
sacrifier aux convictions des autres". » |
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« Quels que soient leurs étiquettes et leurs prétextes, qu’ils
prétendent sauver votre âme en vous promettant le paradis, ou sauver
votre corps en vous assurant qu’ils vont vous remplir le ventre, c’est
votre esprit qu’ils vous demandent d’abandonner, tous ceux qui prêchent
la foi dans le sacrifice. Ceux qui commencent en disant: "C’est égoïste
de réaliser vos désirs personnels, vous devez les sacrifier aux désirs
des autres", finissent en disant: "C’est égoïste d’être fidèle à vos
convictions, vous devez les sacrifier aux convictions des autres".
« C’est bien vrai en l’occurrence: le summum de l’égoïsme est atteint
par l’esprit indépendant qui ne reconnaît aucune autorité au-dessus de
la sienne et aucune valeur au-dessus de son propre jugement. On vous
presse de sacrifier votre intégrité intellectuelle, votre logique, votre
raison, votre attachement à la vérité, pour vous transformer en une
prostituée pour qui le plus grand bien est le bien du plus grand nombre.
« Si vous demandez à votre code moral une réponse à la question:
"Qu’est-ce que le bien?", vous obtiendrez invariablement cette réponse:
"Le bien des autres".
Le bien est ce que les autres désirent, sans égard pour ce que vous en
pensez, ou ce que vous croyez qu’eux devraient en penser. "Le bien des
autres" est la formule magique qui change en or tout ce qu’elle touche,
la formule qui tient lieu de caution morale à n’importe quel acte,
fut-ce la destruction d’un continent. Votre vertu première n’est ni un
objet, ni un acte, ni un principe; c’est une intention. Vous n’avez
besoin d’aucune preuve, d’aucune justification, d’aucune réussite, vous
n’avez nul besoin de réaliser effectivement le bien d’autrui; vous
n’avez qu’à vous persuader que vos motifs étaient le bien des autres, et
non le vôtre. Votre seule définition du bien est une négation: le bien
est ce qui est "non bien" pour vous.
« Votre morale, qui se prétend éternelle, universelle, qui pose comme la
détentrice incontestée des vrais valeurs, vous présente cette règle de
conduite comme un absolu: si vous voulez quelque chose, c’est mal; si
d’autres le veulent, c’est bien; si vous faites des efforts pour votre
propre bien-être, arrêtez; si ces efforts ont pour but le bien-être des
autres, tout va bien.
« Cette morale à double face vous déchire, mais elle sépare aussi le
genre humain en deux camps ennemis: vous d’un côté, le reste de
l’humanité de l’autre. Vous êtes l’unique proscrit qui n’a aucun droit
au désir et à la vie. Vous êtes l’unique serviteur, les autres sont les
maîtres, vous êtes le seul qui donne, les autres sont ceux qui
reçoivent, vous êtes l’éternel débiteur, les autres d’éternels
créanciers insatisfaits. Vous ne devez pas remettre en cause leur droit
à votre sacrifice, où le bien-fondé de leurs désirs et de leurs besoins:
leurs droits leur sont conférés par une négation, par le fait qu’ils
sont "non-vous".
« Pour ceux qui auraient malgré tout des velléités de contestation,
votre code moral a prévu un lot de consolation, un attrape-nigaud: c’est
pour votre propre bonheur, énonce-t-il, que vous devez servir les
autres, la seule manière de trouver le bonheur est d’y renoncer en
faveur d’autrui, le seul moyen de prospérer est d’abandonner vos
richesses à d’autres, la seule façon de protéger votre vie est de
protéger tout le monde sauf vous-même. Et si vous trouvez tout cela un
peu indigeste, c’est de votre faute et c’est bien la preuve de votre
méchanceté: si vous étiez bon, vous trouveriez votre bonheur en dressant
la table pour tout le monde, et votre dignité dans le rôle de la miette
de pain qu’on balaye d’un revers de main.
« Vous qui n’avez aucune notion de ce qu’est l’estime de soi, vous
acceptez la culpabilité sans ouvrir la bouche. Mais, quoique vous vous
en défendiez, quoique vous refusiez de vous l’avouer en toute honnêteté,
vous connaissez les raisons cachées, les fondements réels sur lesquels
repose votre système. Ces commandements moraux qui sont une épine dans
votre coeur, vous les observez au gré du hasard, tantôt en rechignant,
tantôt en cherchant à les dénaturer hypocritement de façon à les rendre
supportables, toujours dans une éternelle culpabilité.
« Moi, qui n’accepte que ce que je mérite, valeur ou culpabilité, je
suis là pour vous poser la question que vous éludez. En quoi est-il
moral de servir le bonheur d’autrui et non le sien propre? Si le
bien-être est une valeur, pourquoi est-il moral pour les autres et
immoral pour soi-même?
S’il est immoral de manger un gâteau pour la satisfaction de son propre
estomac, pourquoi est-ce très louable de vouloir le placer dans
l’estomac d’autrui? Pourquoi vos désirs personnels sont-ils immoraux
alors que ceux des autres ne le sont pas? Et s’il est immoral pour vous
d’acquérir ce qui a de la valeur, pourquoi est-il moral pour les autres
d’en faire autant? Si vous êtes vertueux et désintéressés quand vous
donnez aux autres, ne sont-ils pas égoïstes et vicieux d’accepter?
La vertu consiste-t-elle à servir le vice? Le but moral de ceux qui sont
bons est-il de s’immoler en faveur de ceux qui sont mauvais?
« La réponse que vous redoutez, la réponse monstrueuse est: non, les
bénéficiaires ne sont pas mauvais, pourvu qu’ils n’aient pas mérité ce
que vous leur donnez. Il n’est pas immoral pour eux d’accepter des dons,
s’ils sont incapables de les produire eux-mêmes, incapables de les
gagner, incapables de vous donner quoi que ce soit en retour. Il n’est
pas immoral pour eux de les accepter, à condition qu’ils n’y aient pas
droit.
« Voilà le coeur secret de votre foi, l’autre facette de votre morale à
double tranchant: il est immoral de vivre par vos propres efforts, mais
très moral de vivre des efforts d’autrui; il est immoral de consommer
votre propre production, mais très moral de consommer celle des autres.
Il est immoral de mériter, il est moral de voler. Ce sont les parasites
qui sont la justification morale de l’existence des producteurs, seule
l’existence des parasites est une fin en soi. Il est condamnable de
tirer profit de la réussite, mais très louable de tirer profit du
sacrifice. Il est mauvais de construire votre propre bonheur, mais
admirable de l’obtenir au prix du sang d’autrui.
« Votre morale divise le genre humain en deux castes et leur commande de
vivre selon des règles opposées: ceux qui peuvent tout désirer, et ceux
qui ne doivent rien désirer, les élus et les damnés, les cavaliers et
les montures, les mangeurs et les mangés. Et quel critère détermine
votre appartenance à l’élite morale? Simplement l’absence de valeurs.
« Quelles que soient les valeurs en question, c’est parce que vous en
manquez que vous avez des droits sur ceux qui en ont. Ce sont vos
besoins qui justifient vos droits. Si vous êtes capables de les
satisfaire vous-mêmes, vous en perdez immédiatement le droit. Au
contraire, un besoin que vous ne pouvez satisfaire vous donne un droit
prioritaire sur la vie des hommes.
« Si vous réussissez dans vos entreprises, tout homme qui échoue dans
les siennes est votre maître; si vous échouez, tout homme qui réussit
est votre esclave. Que votre échec soit juste ou non, que vos désirs
soient rationnels ou non, que votre infortune soit le résultat d’un
accident ou la conséquence de vos vices, c’est le malheur qui vous donne
droit à des récompenses. C’est la souffrance, sans égard pour sa nature
et ses causes, la souffrance érigée en absolu primordial, qui vous ouvre
des créances sur tout ce qui existe.
« Si vous mettez fin à vos souffrances par vos propres moyens, vous ne
méritez aucun égard. Car il s’agit de votre intérêt personnel et votre
morale considère cela avec mépris. Quelles que soient les valeurs que
vous cherchez à acquérir, richesses, nourriture, amour, si vous les
obtenez grâce à vos vertus, votre morale ne vous approuve pas: vous
n’avez provoqué aucune perte pour personne, c’est du commerce, non de la
charité; ce n’est pas un sacrifice. Les hommes créateurs évoluent dans
le domaine du commerce, du bénéfice réciproque; au contraire, ceux qui
ne méritent rien en appellent toujours à un genre d’échange ou le profit
de l’un est la perte de l’autre. Etre récompensé pour vos vertus, c’est
égoïste et immoral. C’est votre manque de vertu qui transforme vos
exigences en droit moral.
« Quand un code moral énonce que les besoins justifient les exigences,
il érige le vide – l’inexistence – en critère de la vertu; il récompense
un manque, un défaut quelconque: la faiblesse, l’inaptitude,
l’incompétence, la souffrance, la maladie, le désastre ou la pénurie, en
un mot: le néant, le zéro.
« Et qui paie la facture de ces revendications? Ceux qui sont maudits
parce qu’ils ne sont pas des zéros, et d’autant plus qu’ils sont
éloignés de cet idéal. Comme toutes les valeurs sont issues de la mise
en pratique de vertus, le degré de votre vertu indique le montant de
votre amende, tout comme l’étendu de vos fautes sert à mesurer votre
gain. Votre code moral déclare que l’homme rationnel doit se sacrifier à
l’irrationnel, l’homme indépendant au parasite, l’homme honnête au
malhonnête, l’homme juste à l’injuste, l’homme productif au chapardeur
oisif, l’homme intègre au corrompu, l’homme fier au névrosé larmoyant.
Vous vous étonnez de la petitesse d’âme de votre entourage? Mais les
hommes qui possèdent ces vertus n’acceptent pas votre code moral, et
ceux qui l’acceptent ne possèdent pas ces vertus.
« Quand règne la morale du sacrifice, la première valeur à sacrifier est
la moralité elle-même, puis vient l’estime de soi. Quand le besoin est
le critère moral, tout homme est à la fois victime et parasite. Dans le
rôle de la victime, il doit travailler à satisfaire les besoins
d’autrui, tout en jouant celui du parasite dont les besoins doivent être
satisfaits à leur tour. Il ne peut s’adresser à ses frères humains que
dans l’un de ces deux costumes disgracieux: celui du mendiant ou celui
de la dupe.
« Vous redoutez l’homme qui possède un dollar de moins que vous car à
vos yeux ce dollar lui revient légitimement, et vous vous sentez
moralement coupables. Vous détestez l’homme qui a un dollar de plus que
vous car vous croyez que ce dollar devrait être à vous, et vous vous
sentez moralement frustrés. Ceux qui sont en dessous de vous sont une
source de culpabilité, ceux qui sont au dessus, une source de
frustration. Vous ne savez pas ce qu’il faut céder ou exiger, quand
donner et quand prendre, quel plaisir est légitime et quelle dette vous
devez encore rembourser. Vous luttez pour vous soustraire aux
conséquences implacables des critères moraux que vous avez acceptés:
"théorie!", dites-vous; car elles sont sans appel: vous êtes coupables à
tout moment de votre vie, car chaque bouchée de nourriture que vous
avalez ferait bien l’affaire de quelqu’un d’autre dans le monde, et vous
évacuez le problème sous forme d’une vague rancune, vous concluez que la
perfection morale n’est ni possible ni désirable, que vous vous en
sortirez tant bien que mal, en sautant sur les occasions qui se
présentent. Vous vous dites aussi que vous éviterez le regard des
jeunes, qui vous regardent innocemment comme si l’estime de soi était
possible et qui s’attendent à ce que vous en ayez. La culpabilité emplit
votre âme. Ainsi en est-il de chaque homme qui passe devant vous en
fuyant votre regard. Et vous vous étonnez que votre morale n’ait pas
permis d’instaurer la fraternité sur terre et de pétrir des hommes de
bonne volonté?
« Les justifications du sacrifice, telles que les avance votre morale,
sont encore plus perverses que la corruption qu’elle prétend justifier.
Vous devez vous sacrifier par amour, vous dit-elle, cet amour que vous
devez ressentir pour tout homme. Comment! Voilà une morale qui vous
demande de mépriser la prostituée parce qu’elle donne son corps à tous
sans distinction, qui vous explique ensuite que les valeurs spirituelles
sont autrement plus importantes que le corps et la matière et c’est elle
qui exige de vous que vous forciez votre âme à aimer le premier passant
venu!
« De même qu’il n’existe pas de richesse sans cause, il n’existe pas
d’amour sans cause; il ne peut exister aucune émotion sans cause. Une
émotion est une réaction à un fait de la réalité, une appréciation
guidée par votre échelle de valeur. Aimer, c’est valoriser. Quand un
homme vous dit que vous pouvez apprécier ce qui est sans valeur, que
vous pouvez aimer ceux qui ne valent rien à vos yeux, c’est comme s’il
vous disait qu’il est possible de devenir riche en consommant sans
produire, ou que le papier-monnaie est aussi précieux que l’or.
« Remarquez qu’il ne s’attend pas à ce que vous éprouviez une peur sans
fondement. Quand les gens de son espèce arrivent au pouvoir, ils
s’empressent d’utiliser des moyens de vous terroriser, et de vous donner
de bonnes raisons d’éprouver la crainte par laquelle ils veulent vous
asservir. Mais quand il s’agit de l’amour, le plus élevé des sentiments,
vous les autorisez à hurler que vous êtes un délinquant moral si vous ne
parvenez pas à aimer sans raison. Quand un homme a peur sans raison,
vous appelez un psychiatre; vous n’êtes pas aussi attentif à protéger le
sens, la nature et la dignité de l’amour.
« L’amour est l’expression des valeurs de quelqu’un, la plus haute
récompense que vous puissiez mériter pour les qualités morales qui
imprègnent votre personnalité, le prix émotionnel offert par un homme en
échange de la joie que lui procure les vertus d’un autre. Votre morale
vous demande de séparer l’amour de vos valeurs pour le laisser tomber
entre les mains de n’importe quel vagabond, non parce qu’il en est
digne, mais parce qu’il en a besoin, non en récompense, mais en aumône,
non comme prix de ses vertus, mais comme un chèque en blanc à ses vices.
Votre morale vous dit que le but de l’amour est de vous libérer des
obligations morales, que l’amour est supérieur au jugement moral, que le
véritable amour transcende et pardonne n’importe quel forme de mal; que
plus l’amour est grand, plus il tolère de dépravation chez la personne
aimée. Aimer un homme pour ses vertus, c’est humain et dérisoire, vous
dit-elle; mais l’aimer pour ses défauts, c’est divin. Aimer ceux qui
sont dignes d’amour, c’est un acte intéressé; aimer ceux qui en sont
indignes, c’est un beau sacrifice. Vous devez offrir votre amour à ceux
qui ne le méritent pas, et moins ils le méritent, plus vous devez les
aimer; plus l’objet est répugnant, plus l’amour est noble. Plus il est
pénible d’aimer, plus c’est vertueux. Et si vous parvenez au stade du
tas d’ordures qui accueille tout et n’importe quoi de la même manière, si
vous cessez complètement d’apprécier les valeurs morales, vous avez
enfin atteint la perfection morale.
« Voilà ce qu’est votre morale sacrificielle et voilà ce que sont les
idéaux inséparables qu’elle vous offre: réformer la société pour en
faire un parc à bétail humain; et remodeler votre esprit à l’image d’un
tas d’ordures.
« C’était votre but et vous l’avez atteint. Pourquoi geignez-vous
maintenant à cause de l’impuissance des l’homme et la futilité de leurs
aspirations? Parce que vous avez été incapables de prospérer en prônant
la destruction? Parce que vous avez été incapables de trouver la joie
en vénérant la douleur? Parce que vous avez été incapables de vivre en
plaçant la mort au sommet de vos valeurs?
« Votre capacité à vivre tant bien que mal reflète votre capacité à vous
défaire de ce code moral, pourtant vous croyez que ceux qui le prônent
sont des amis de l’humanité, et vous vous maudissez vous-mêmes sans oser
remettre en cause leurs motifs et leurs buts. Regardez-les tels qu’ils
sont maintenant que vous êtes face à votre dernier choix; et si vous
choisissez de périr, faites-le en ayant bien conscience de la facilité
dérisoire avec laquelle cet ennemi s’est arrogé votre vie.
« Les mystiques des deux écoles qui prêchent la foi sacrificielle
utilisent un seul point faible: le manque de confiance dans votre propre
intelligence. Ils vous disent qu’ils possèdent un savoir qui dépasse
l’intelligence, un type de connaissance supérieure à la raison, un
mystérieux canal qui les relie directement à une sorte de bureaucrate
universel qui leur indique en exclusivité des astuces secrètes. Les
mystiques de l’esprit déclarent posséder un sens supplémentaire que vous
n’avez pas: ce sixième sens spécial leur donne des informations qui
contredisent l’intégralité des connaissances fournies par les vôtres.
Les mystiques du muscle ne s’encombrent pas d’une histoire de perception
extrasensorielle: ils affirment purement et simplement que vos sens ne
sont pas fiables, et que vous êtes aveugles, sans préciser comment ils
le savent. Ces deux sortes de mystiques exigent que vous infirmiez votre
propre conscience et que vous vous abandonniez à leur pouvoir. Ils vous
présentent comme preuve de la supériorité de leur savoir, le fait qu’ils
affirment le contraire de tout ce que vous savez, et comme preuve de
leurs capacités supérieures à gérer l’existence, le fait qu’ils vous
mènent à la misère, l’auto immolation, la famine et la destruction.
« Ils prétendent percevoir un mode d’existence supérieure à celle que
vous menez sur terre. Les mystiques de l’esprit l’appellent "autre
dimension", ce qui consiste à renier toute dimension. Les mystiques du
muscle l’appellent "futur", ce qui consiste à renier le présent.
Exister, c’est posséder une identité. Quelle est l’identité de leur
monde supérieur? Ils vous disent sans cesse ce qu’il n’est pas, mais
jamais ce qu’il est. Tout ce qu’ils peuvent identifier devant vous
consiste en des négations: Dieu est ce qu’aucun esprit humain ne peut
concevoir, disent-ils avant de vous demander de considérer cela comme
une connaissance; Dieu est un non-homme, le paradis est une non-terre,
l’âme est un non-corps, la vertu est le non-profit, A est non-A, la
perception est le non-sensible, la connaissance est la non-raison. Leurs
définitions ne sont pas des définitions, mais des annulations.
« Seule une métaphysique pour parasites peut s’accrocher à l’idée d’un
univers ou le zéro absolu serait un critère d’identification. Un
parasite cherche évidemment à éviter de parler de sa propre nature. Un
parasite cherche évidemment à fuir la nécessité d’avouer que la
substance qui nourrit son univers personnel, c’est le sang.
« De quelle nature est ce monde supérieur auquel ils sacrifient le monde
réel? Les mystiques de l’esprit maudissent la matière, les mystiques du
muscle maudissent le profit. Les premiers veulent que les hommes
s’élèvent en renonçant au monde, les seconds souhaitent que les hommes
héritent du monde en renonçant au profit. Leurs mondes immatériels et
sans profit sont des contrées où coulent à flot des rivières de lait, où
le vin jaillit des rochers sur commande, où des gâteaux tombent des
nuages pour peu qu’on ouvre la bouche. Ici-bas, dans ce monde où
dominent le matérialisme et la course au profit, un énorme
investissement en vertu – intelligence, intégrité, énergie, compétence –
est nécessaire à la simple construction d’un kilomètre de voie ferrée;
dans leur monde immatériel et sans profit, ils voyagent de planète en
planète au gré de leurs désirs. Si une personne honnête leur demande
comment, ils répondent avec dédain que "comment" est un concept vulgaire
et matérialiste, à bannir au profit de cet autre concept digne d’esprits
supérieurs: "d’une manière ou d’une autre". Dans ce monde limité par la
matière et le profit, c’est la réflexion qui est récompensée; dans un
monde libéré de ces restrictions, ce sont les souhaits qui sont exaucés.
« Voilà la totalité de leur petit secret minable. Le secret de toute
leur philosophie ésotérique, de leur dialectique aux sens cachés, de
leurs regards évasifs et de leurs mots ronflants, le secret pour lequel
ils détruisent la civilisation, le langage, l’industrie et la vie; le
secret pour lequel ils se crèvent les yeux et les tympans, renient leurs
sens, stérilisent leurs esprits, attaquent la raison, la logique, la
matière, l’existence et la réalité. Leur secret, c’est qu’ils cherchent
à ériger en absolu au sein de ce brouillard factice, un seul principe
sacré: leurs désirs.
« Les limites qu’ils veulent repousser sont les lois de l’identité. Ils
cherchent à se libérer du fait que A sera toujours A, sans égard pour
leurs larmes et leur fureur; qu’aucun fleuve de lait ne viendra les
nourrir sous prétexte qu’ils ont faim; que l’eau coulera toujours vers
le bas même si c’est le contraire qui les arrange, et que s’il veulent
en amener en haut d’un gratte-ciel, cela ne pourra se faire que par un
processus de pensée et de travail, dans lequel ce qui compte, ce sont
les tuyauteries et non les sentiments. Ils veulent échapper au fait que
leurs sentiments sont incapables de déplacer le moindre grain de
poussière, de même qu’ils sont incapables de modifier la nature des
actes qu’ils ont commis.
« Ceux qui vous disent que l’homme est incapable de percevoir autre
chose qu’une réalité déformée par ses sens, veulent dire en fait
qu’eux-mêmes souhaitent percevoir une réalité déformée par leurs
émotions. Votre esprit perçoit les choses telles qu’elles sont.
Séparez-les de la raison, et elles deviendront des "choses telles que
vos émotions les perçoivent".
« Il n’y a pas de révolte honnête contre la raison; et quand vous
acceptez une fraction de leur credo, c’est seulement parce que vous
cherchez à réaliser quelque chose que votre raison vous interdit. La
liberté à laquelle vous aspirez n’est autre que le désir d’éluder le
fait que si vous volez pour vous enrichir, vous êtes un vaurien, quelle
que soit votre propension à la charité et le nombre de prières que vous
récitez; que si vous couchez avec des prostituées, vous êtes un mari
indigne, quelle que soit l’attention que vous accorderez le lendemain à
votre femme; que vous êtes une entité indivisible, et non une série de
morceaux éparpillés dans un univers où rien ne colle, où rien ne vous
engage à quoi que ce soit, un univers de cauchemar où l’identité change
et se métamorphose au hasard, où les héros et les crapules sont
interchangeables au gré de points de vues arbitraires; qu’enfin vous
êtes un être humain; que vous êtes une entité; que vous êtes.
« Quelle que soit la passion avec laquelle vous prétendez que votre
souhait mystique est d’atteindre une vie meilleure, toute révolte contre
l’identité est un désir d’inexistence.
« Le désir de ne pas être quelque chose de spécifique est un désir de ne
pas être.
« Vos professeurs, les mystiques des deux écoles, ont renversé la
causalité dans leurs têtes, et ils essayent de la renverser dans la
réalité. Ils prennent leurs émotions pour la cause et leur intelligence
pour l’effet. Ils font de leurs émotions des outils de perception de la
réalité. Ils prennent leurs désirs pour un principe primordial, qui
supplante les faits. Un homme honnête ne désire pas tant qu’il n’a pas
identifié l’objet de son désir. Il dit: "Cela est, par conséquent je le
veux". Eux disent: "Je le veux, par conséquent cela est".
« Il veulent tricher avec l’axiome de l’existence et de la conscience,
il veulent faire de leur conscience non pas un instrument de perception
de la réalité, mais un instrument de création; ils veulent que
l’existence soit assujettie à la conscience; ils veulent être ce Dieu
qu’ils ont créé à leur image, ce Dieu capable d’extraire un univers du
néant au gré de sa fantaisie.
Mais on ne triche pas avec la réalité. Ce qu’ils obtiennent est le
contraire de ce qu’ils souhaitent. Ils veulent un pouvoir absolu sur
l’existence; au lieu de cela, ils perdent le pouvoir de leur conscience.
En refusant de savoir, ils se condamnent à l’horreur de l’inconnu.
« Ces désirs irrationnels qui vous ont amené à partager leur foi, ces
émotions que vous vénérez comme des idoles, en sacrifiant le monde sur
leur autel, cette obscure passion incohérente que vous portez en vous et
que vous prenez pour la voix de Dieu ou de vos glandes, ne sont rien de
plus que le cadavre de votre esprit. Une émotion qui s’oppose à la
raison, une émotion que vous ne pouvez ni contrôler ni expliquer, n’est
qu’une carcasse de pensée frelatée que vous avez interdit à votre esprit
de réformer.
« À chaque fois que vous vous êtes laissés aller à refuser de penser, à
refuser de voir, à préserver vos désirs de la confrontation aux faits de
la réalité, à chaque fois que vous avez choisi de dire: "Laissez-moi
soustraire au jugement de la raison les biscuits que j’ai volés, ou
l’existence de Dieu, laissez-moi mon petit domaine d’irrationalité, et
je me comporterai en homme raisonnable pour le reste", vous avez
corrompu votre conscience et votre esprit. Votre esprit est alors devenu
semblable à un jury pressuré qui reçoit ses ordres d’un monde parallèle
et qui déforme les preuves pour se conformer aux instructions
inexplicables et terrifiantes qu’il n’ose discuter. Le résultat est une
réalité amputée et fragmentée, où les morceaux que vous voulez voir
flottent dans la masse de ceux que vous ignorez, retenus les uns aux
autres par ce formol spirituel qu’est l’émotion sans la pensée.
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« Voilà l’origine de
leur doctrine des actions sans cause, la raison de leur révolte
contre la raison, l’objectif de leur morale, de leurs théories
politiques et économiques, l’idéal vers lequel il veulent tendre: le
règne du zéro. » |
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« Les liens que vous cherchez à briser sont les lois de la causalité:
elle ne permettent aucun miracle. Les lois de la causalité sont celles
de l’identité appliquées à l’action. Toute action est réalisée par une
entité. La nature d’une action est déterminée par la nature de l’entité
qui agit. Une entité ne peut agir à l’encontre de sa propre nature. Une
action non causée par une entité doit l’être par un zéro, ce qui
signifierait qu’un zéro contrôlerait quelque chose, qu’une non-entité
contrôlerait une entité, que l’inexistant régirait l’existant, comme
dans l’univers voulu par vos professeurs. Car voilà l’origine de leur
doctrine des actions sans cause, la raison de leur révolte contre la
raison, l’objectif de leur morale, de leurs théories politiques et
économiques, l’idéal vers lequel il veulent tendre: le règne du zéro.
« Les lois de l’identité ne vous permettent pas de manger plusieurs fois
le même gâteau. Elles ne vous permettent pas de manger un gâteau qui
n’existe pas encore. Mais si vous noyez ces évidences dans le brouillard
de votre esprit, si vous faites exprès d’être aveugles, alors vous
pouvez essayer de proclamer votre droit de manger votre gâteau
aujourd’hui et le mien demain, vous pouvez prêcher que le meilleur moyen
d’obtenir un gâteau est de le manger avant de l’avoir préparé, que pour
produire il faut commencer par consommer, que les besoins de chacun lui
donne des droits sur toutes choses puisque rien n’est causé par quoi que
ce soit. Et le corollaire de ce qui est matériellement sans cause est ce
qui est spirituellement immérité.
« À chaque fois que vous vous révoltez contre la causalité, votre
motivation n’est pas de l’éviter, mais de la renverser, ce qui est pire.
Vous voulez de l’amour non mérité, comme si l’amour qui est l’effet,
pouvait vous procurer la valeur qui en est la cause. Vous voulez de
l’admiration non méritée, comme si l’admiration, qui est l’effet,
pouvait vous procurer la vertu qui en est la cause.
Vous voulez des richesses non gagnées, comme si la richesse qui est
l’effet pouvait vous donner la compétence qui en est la cause. Vous
implorez la miséricorde, pas la justice, la miséricorde, comme si le
pardon immérité pouvait effacer la cause de votre supplication. Et pour
pouvoir vous adonner à ce sale petit simulacre, vous soutenez les
doctrines de vos professeurs qui proclament que la dépense, l’effet,
créé la richesse, la cause; que les machines, l’effet, engendrent
l’intelligence, la cause; que vos désirs sexuels, l’effet, sont
l’origine de vos valeurs philosophiques, la cause.
« Qui paye pour cette orgie? Qui est à l’origine de ce qui est
soi-disant sans cause? Qui sont les victimes, qui demeurent inconnues
et périssent en silence, de peur que leur agonie ne vous dérange dans
votre certitude qu’elles n’existent pas? C’est nous, les hommes de
l’esprit.
« Nous sommes à l’origine de toutes les valeurs que vous convoitez, nous
qui entretenons le processus de la pensée, processus qui consiste à
identifier ce qui est et à découvrir les relations causales. Nous avons
appris à connaître, à parler, à produire, à désirer, à aimer. Vous qui
rejetez la raison, si nous ne l’avions préservée, vous ne seriez pas
capables de satisfaire ni même de concevoir vos désirs. Vous seriez
incapables de vouloir des vêtement, qui n’auraient pas été fabriqués,
des voitures, qui n’auraient pas été inventées, de l’argent, qui
n’aurait pas été imaginé pour acheter des biens qui n’existeraient pas.
Vous n’auriez aucune idée de ce qu’est l’admiration, qui n’aurait été
offerte à personne, puisque personne n’aurait rien accompli, ni l’amour
qui ne concerne que ceux qui entretiennent leur capacité à penser, à
choisir, à apprécier.
« Vous qui jaillissez comme des sauvages hors de la jungle de vos
émotions pour atterrir sur la Cinquième Avenue de notre New York, et
qui affirmez vouloir de l’électricité, mais sans les générateurs qui la
produisent, c’est notre fortune que vous consommez tout en nous
détruisant, ce sont nos valeurs que vous vous appropriez tout en nous
maudissant, c’est notre langage que vous utilisez tout en reniant
l’intelligence.
« Vos mystiques de l’esprit ont copié notre monde en omettant notre
existence pour inventer leur paradis et ils vous ont promis des biens
miraculeusement sortis du néant de la non matière. De même, vos modernes
mystiques du muscle négligent notre existence et vous promettent un
paradis où la matière se travaille toute seule, sans raison, pour
prendre la forme désirée par votre non pensée.
« Pendant des siècles, les mystiques de l’esprit ont vécu du racket de
protection, en rendant la vie terrestre insupportable pour vous faire
payer cher leur secours, en prohibant toutes les vertus nécessaires à
l’existence pour charger vos épaules de culpabilité, en condamnant comme
péchés la production et la joie pour faire du chantage aux pêcheurs.
Nous, les hommes de l’esprit, avons été les victimes anonymes de leur
foi, nous qui avons consenti à contrer leur morale pour supporter la
damnation promise à ceux qui s’attachaient à la raison, nous qui
pensions et agissions, pendant qu’eux espéraient et priaient, nous qui
étions voués aux gémonies, nous qui étions les trafiquants de vie quand
vivre était un crime, pendant qu’ils se glorifiaient de distribuer
généreusement tout en les méprisant les biens matériels produits par… par
qui, au fait?
« Désormais nous sommes enchaînés et forcés à produire par des sauvages
qui ne nous concèdent même pas le statut de pêcheurs; des sauvages qui
prétendent que nous n’existons pas, puis menacent de nous ôter cette vie
que nous ne possédons pas, si nous refusons de leur fournir ces biens
que nous ne produisons pas. Désormais, nous sommes censés continuer à
gérer des chemins de fer et savoir à quel instant arrivera un train qui
doit traverser tout un continent, nous sommes censés continuer de faire
tourner des usines et connaître la structure exacte des molécules qui
composent chaque élément des ponts sur lesquels vous marchez et des
avions qui vous portent dans les airs. Et tout cela pendant que des
tribus de mystiques grotesques et minables se battent sur le cadavre de
notre monde, en bafouillant dans leur non-langage qu’il n’y a ni
principes, ni absolu, ni connaissance, ni pensée.
« S’abaissant en dessous du sauvage, qui s’imagine pouvoir changer la
réalité en prononçant des mots magiques, ils croient qu’ils peuvent la
modifier en ne prononçant aucune parole; et leur baguette magique est
une vacuité totale, c’est la prétention que rien ne peut exister s’ils
refusent de l’identifier.
« De même qu’ils vivent matériellement de richesses volées, ils vivent
intellectuellement de concepts volés, et proclament que l’honnêteté
consiste à refuser de savoir qu’on est en train de voler. De même qu’ils
utilisent les effets en niant leurs causes, ils utilisent nos concepts
tout en niant leur origine et leur existence même. De même qu’ils
cherchent à s’emparer des usines et non à les construire, ils essayent
de s’emparer de la pensée et non de penser eux-mêmes.
« Ils prétendent que la capacité à faire tourner des manivelles suffit à
faire fonctionner une usine, en évacuant la question de savoir qui a
créé l’usine; de même, ils déclarent qu’il n’y a pas d’entité, que seul
le mouvement existe, en évacuant le fait que le mouvement présuppose une
entité qui se meut, que sans le concept d’entité, il ne peut exister
aucun concept qui ressemble à du "mouvement". Ils affirment leur droit
de consommer ce qu’ils n’ont pas gagné, en évacuant la question de
savoir qui doit le produire; de même, ils affirment qu’il n’y a pas de
loi de l’identité, que rien n’existe que le changement, en éludant le
fait que le changement présuppose l’existence de quelque chose qui
change, passant d’un état initial à un état final, que sans la loi |