Montréal, 24 juin 2007 • No 231

 

LECTURE

 

 
 

« C'EST JOHN GALT QUI VOUS PARLE »

 

par Ayn Rand

 

          Le discours de John Galt [personnage central d'Atlas Shrugged, le roman de Ayn Rand qui n'a jamais été traduit en français] est un morceau majeur de la philosophie, car il expose les racines profondes de l'idéologie étatiste, qui sont à chercher en premier lieu, et dans l'ordre, dans les domaines de la métaphysique, de l'épistémologie et enfin de l'éthique. Ce n'est que lorsque les erreurs appartenant à ces trois branches fondamentales de la philosophie sont corrigées que l'on peut enfin aborder la question de la philosophie politique elle-même pour la purger de ses sophismes, chose qui en réalité devient évidente. C'est la démarche du personnage de John Galt dans son discours, et c'est ce qui en fait la force et la pertinence. Pertinence telle d'ailleurs que tous les symptômes, tous les sophismes étatistes d'aujourd'hui, aussi variés et complexes soient-ils, sont exposés dans ce texte âgé au moins d'un demi-siècle, avec leurs causes profondes, leurs effets et leurs solutions.

          En dépit des erreurs qu'il comporte, et bien que pour réellement le comprendre il soit nécessaire de lire intégralement Atlas Shrugged, il n'existe probablement pas d'analyse plus juste, de compréhension plus aboutie et de dénonciation plus pertinente de l'étatisme que le discours de John Galt.

Résumé du contexte: La scène se passe à la fin des années cinquante. John Galt, inventeur de génie, a réussi à convaincre les principaux producteurs, entrepreneurs et capitalistes des États-Unis, pressurés par un gouvernement de plus en plus totalitaire, insultés par les médias et haïs par les bien-pensants en tous genres, de se mettre en grève pour démontrer au monde leur utilité. Ils se sont tous réfugiés dans un lieu secret où ils ont fondé une société nouvelle, libre. Pendant ce temps, privée de ses cerveaux, l'Amérique sombre dans le chaos et la violence. Au moment où M. Thomson, chef du gouvernement, se prépare à parler à la radio pour rassurer la population épouvantée par l'effondrement social et économique, l'antenne est interceptée par John Galt lui-même...


                                                          Note du traducteur, Pierre-Louis Boitel.
 

 

« Mesdames, Messieurs, dit une voix provenant du haut-parleur de la radio, une voix claire, calme, une voix décidée, de celles qui n’avaient pas été entendues sur les ondes depuis des années; Monsieur Thompson ne s’adressera pas à vous ce soir. Il n’est plus temps pour lui, c’est à mon tour. Vous étiez sur le point d’écouter un compte rendu de la crise mondiale. C’est ce que vous allez entendre. »

Trois personnes sursautèrent en reconnaissant la voix, mais nul n’y prêta garde au milieu du vacarme et des cris de la foule. La première poussa un soupir de triomphe; la deuxième, de terreur; la troisième; d’ahurissement. Ces trois personnes étaient Dagny, le Docteur Stadler et Eddie Willers. Personne ne se tourna vers Eddie; mais Dagny et le Docteur Stadler se regardèrent. Elle vit sur son visage les marques de la plus horrible terreur dont on puisse soutenir la vue. Il comprit qu’elle savait, et son regard le dévasta comme si l’orateur en personne l’avait giflé.

« Pendant douze ans, vous avez demandé: "Qui est John Galt?" C’est John Galt qui vous parle. Je suis l’homme qui attache un prix à son existence. Je suis l’homme qui ne sacrifie pas sa vie et qui ne sacrifie pas ses valeurs. Je suis l’homme qui vous a privé de vos victimes, détruisant ainsi votre monde, et si vous voulez savoir pourquoi vous périssez, vous qui redoutez la connaissance, je vais maintenant vous le révéler. »

L’ingénieur en chef était le seul à pouvoir encore bouger: il courut vers un poste de télévision et manipula frénétiquement les boutons. Mais l’écran resta noir. L’orateur ne voulait pas être vu. Seule sa voix emplissait les ondes du pays – du monde entier, songea l’ingénieur en chef –, comme s’il parlait ici, dans cette pièce, non à un groupe, mais à un seul homme; ce n’était pas le ton d’un tribun, mais celui du sage qui s’adresse à l’esprit humain.

« Vous avez entendu dire que nous traversions un âge de crise morale. Vous l’avez dit vous-même, en tremblant et en espérant que les mots n’aient pas de sens. Vous avez gémit que les péchés des hommes étaient en train de détruire le monde et vous avez maudit la nature humaine pour sa réticence à pratiquer les vertus que vous exigiez. Comme pour vous la vertu est le sacrifice, vous avez demandé plus de sacrifice lors de chaque nouveau désastre. Au nom du retour à la morale, vous avez sacrifié tous les démons que vous avez cru être la cause de votre malheur. Vous avez sacrifié la justice à la pitié. Vous avez sacrifié l’indépendance à l’unité. Vous avez sacrifié la raison à la foi. Vous avez sacrifié la richesse au besoin. Vous avez sacrifié l’estime de soi à l’autodénigrement. Vous avez sacrifié le bonheur au devoir.

« Vous avez détruit tout ce que vous pensiez être mauvais et réalisé tout ce que vous croyiez être bon. Alors, pourquoi frémissez-vous d’horreur à la vue du monde qui vous entoure? Ce monde n’est pas le produit de vos péchés, il est le produit et l’image de vos vertus. C’est votre idéal moral réalisé dans sa plénitude. Vous vous êtes battus pour lui, vous en avez rêvé et vous l’avez désiré, et moi, je suis celui qui vous l’a accordé.

« Votre idéal avait un ennemi implacable, que vos principes moraux étaient conçus pour détruire. J’ai supprimé cet ennemi. Je l’ai retiré de votre chemin et placé hors de votre portée. J’ai tari la source de tous ces maux que vous étiez en train de sacrifier un à un. J’ai mis un terme à votre combat. J’ai arrêté votre moteur: j’ai privé votre monde de l’esprit humain.

« Vous dites que les hommes ne vivent pas de leurs facultés intellectuelles? J’ai fait disparaître ceux qui en vivaient. Vous dites que l’intelligence est stérile? J’ai fait disparaître ceux dont l’intelligence ne l’était pas. Vous dites qu’il y a des valeurs plus hautes que les facultés intellectuelles? J’ai fait disparaître ceux pour qui il n’y en avait pas.

« Pendant que vous traîniez vers l’autel du sacrifice les hommes qui incarnaient la justice, l’indépendance, la raison, la fortune, l’estime de soi, j’ai été plus prompt que vous; je les ai atteints le premier. Je leur ai révélé la nature du jeu auquel vous vous livriez et les principes moraux qui étaient les vôtres, car ils avaient été trop innocemment généreux pour les comprendre. Je leur ai montré la voie pour vivre selon d’autres principes: les miens. Et ce sont ceux-là qu’ils ont choisis.

« Tous les hommes qui ont disparu, ces hommes que vous haïssiez avant d’être affolés de les avoir perdus, c’est moi qui les ai séparés de vous. N’espérez pas nous retrouver. Nous ne vous donnerons pas cette possibilité. Ne prétendez pas que notre devoir est de vous servir. Nous ne reconnaissons pas ce genre de devoirs. Ne gémissez pas que vous avez besoin de nous. À nos yeux, le besoin ne donne aucune légitimité à quelque exigence que ce soit. Ne prétendez pas que vous avez des droits sur nous. Vous n’en avez aucun. Ne nous suppliez pas de revenir. Nous sommes en grève, nous les hommes de l’esprit.

« Nous sommes en grève contre l’auto-immolation. Nous sommes en grève contre le principe des récompenses imméritées et des obligations sans contrepartie. Nous sommes en grève contre la doctrine qui condamne la poursuite du bonheur personnel. Nous sommes en grève contre le dogme selon lequel toute vie est entachée de culpabilité.

« Il y a une différence entre notre grève et toutes celles que vous avez menées pendant des siècles. Notre grève ne consiste pas à formuler des revendications, mais à les satisfaire. Nous sommes mauvais, selon vos principes: nous avons choisi de ne pas vous nuire plus longtemps. Nous sommes inutiles, d’après vos théories économiques: nous avons décidé de ne pas vous exploiter davantage. Nous sommes dangereux, il faut nous enfermer, selon vos idées politiques: nous avons choisi de ne plus vous mettre en danger et de ne pas encombrer vos prisons. Nous ne sommes qu’une illusion, à en croire votre philosophie: nous avons choisi de cesser de vous égarer en vous laissant libres de regarder la réalité en face. La réalité que vous vouliez, c’est le monde tel que vous le voyez maintenant, un monde privé de l’esprit humain.
 

« Nous n’avons aucune revendication à vous transmettre, aucune clause à discuter, aucun compromis à négocier. Vous n’avez rien à nous offrir. Nous n’avons pas besoin de vous. »

« Nous vous avons accordé tout ce que vous nous avez demandé, nous qui avons toujours été les donneurs sans jamais le comprendre jusqu’à présent. Nous n’avons aucune revendication à vous transmettre, aucune clause à discuter, aucun compromis à négocier. Vous n’avez rien à nous offrir. Nous n’avons pas besoin de vous.

« Est-ce que vous vous lamentez, maintenant, disant: "Non, ce n’est pas ce que nous voulions"? Un monde de ruines d’où la pensée a disparu, n’était-ce pas votre but? Ne vouliez-vous pas que nous vous quittions? Sournois cannibales que vous êtes, vous avez toujours su ce que vous vouliez, je le sais bien. Mais votre jeu est terminé, parce que maintenant, nous le savons aussi.

« À travers les siècles, devant les désastres engendrés par votre code moral, vous vous êtes plaint qu’il avait été enfreint et que les fléaux qui vous accablaient étaient autant de punitions à ces infractions. Vous avez prétendu que les hommes étaient trop faibles et trop égoïstes pour supporter la discipline sanguinaire qu’il exigeait. Vous avez maudit l’homme, vous avez maudit l’existence, vous avez maudit cette Terre, mais vous n’avez jamais osé remettre vos principes en question. Vous avez maudit vos victimes en remerciement de leur martyr, vous les avez accablées de reproches – tout en vous apitoyant sur la noblesse de vos principes, et en déplorant que la nature humaine ne soit pas assez bonne pour les mettre en pratique. Et personne ne s’est élevé pour poser la question: "'Bonne'? Selon quelle norme?"

« Vous vouliez connaître l’identité de John Galt? Je suis celui qui a posé cette question.

« Oui, ceci est une époque de crise morale. Oui, vous subissez la punition méritée pour le mal que vous avez fait. Mais ce ne sont ni l’homme ni la nature humaine qu’il faut montrer du doigt. Ce sont vos principes moraux qui sont en cause. Vos principes ont été observés, et ils vous ont mené dans l’impasse où ils devaient conduire. Et si vous voulez continuer à vivre, ce que vous devez faire maintenant n’est pas de retourner vers la morale – vous qui ne l’avez jamais connue –, mais de la découvrir.

« Vous ne connaissez rien d’autre que la morale mystique et sociale. On vous a enseigné que la morale était un code de conduite arbitraire, imposé par le caprice d’un pouvoir surnaturel ou la fantaisie d’une société; que ce code de conduite était destiné à servir les desseins de Dieu ou le bien-être de votre voisin, dans un futur d’outre-tombe ou le présent de quelqu’un d’autre que vous-mêmes, mais jamais votre vie et votre bien-être. On vous a dit que votre plaisir relevait de l’immoralité, de même que la recherche de votre intérêt. On vous a dit que la morale n’était pas faite pour vous servir et vous aider, mais pour freiner vos élans.

« Pendant des siècles, le débat sur la morale a opposé ceux qui proclamaient que votre vie appartenait à Dieu et ceux qui proclamaient qu’elle appartenait à vos voisins; ceux qui prêchaient que le bien était le sacrifice pour l’amour de fantômes dans le Ciel et ceux qui prêchaient que le bien était le sacrifice pour l’amour d’incapables sur la Terre. Personne n’est venu vous dire que votre vie vous appartient et que le bien est d’en jouir.

« Les deux camps étaient d’accords pour dire que la morale exige de renoncer à vos facultés et à vos intérêts personnels, qu’elle est incompatible avec la vie pratique, qu’elle ne relève pas de la raison, mais de la foi et de la force. Les deux camps s’accordaient sur l’impossibilité d’une morale fondée sur la raison, qui puisse distinguer rationnellement entre le bien et le mal, et déterminer pourquoi il fallait agir moralement.

 « Quels que soient les points sur lesquels ils s’opposaient par ailleurs, tous vos moralistes se sont retrouvés sous l’étendard de la lutte contre l’intelligence et la raison humaines. Ce sont elles que leurs systèmes cherchaient à détruire. Désormais vous avez le choix de mourir ou d’apprendre que ce qui est contre la raison est contre la vie.

« L’esprit de l’homme est son moyen fondamental de survie. La vie lui est donnée, mais pas les moyens de la perpétuer. Son corps lui est donné, mais pas la nourriture nécessaire à son entretien. Son esprit lui est donné, mais pas le contenu de cet esprit. Pour rester en vie, l’homme doit agir, et avant d’agir, il doit connaître la nature et le but de ses actes. Il ne peut se nourrir sans savoir ce qu’est la nourriture, et sans connaître le moyen d’en obtenir. Il ne peut creuser un trou ou construire un cyclotron sans la connaissance des moyens nécessaires à ces réalisations. Pour rester en vie, il doit penser.

« Mais penser est un choix. La clef de ce que vous appelez avec insouciance la "nature humaine", le secret qui vous hante et que vous redoutez tellement de formuler, est que l’homme est un être de conscience volontaire. La raison n’est pas un automatisme; penser n’est pas un processus machinal. Les enchaînements logiques ne sont pas instinctifs. Votre estomac et votre coeur fonctionnent mécaniquement. Pas votre esprit. Dans toute situation et à chaque instant de votre vie, vous êtes libres de penser ou de ne pas penser. Mais vous n’êtes pas libres d’échapper à votre nature, au fait que la raison est votre moyen de survie. De sorte que pour vous, êtres humains, "être ou ne pas être" signifie "penser ou ne pas penser". Un être de conscience volontaire n’a pas un comportement prédéterminé. Il a besoin d’un code de valeurs pour guider ses actes. Une "valeur" est ce qu’on cherche, à travers l’action, à obtenir et à conserver. Une "vertu" est une action par laquelle on obtient et conserve une valeur. Une "valeur" présuppose une réponse à la question: une valeur pour qui et pour quoi? Une "valeur" présuppose une norme, un but et la nécessité d’une action face à un choix. Là où il n’y a pas d’alternative, aucune valeur n’est possible.

« Il n’y a fondamentalement qu’une alternative dans l’univers: l’existence ou la non existence; et elle ne concerne qu’une catégorie d’entités: les êtres vivants. L’existence de la matière inanimée est inconditionnelle, mais l’existence de la vie ne l’est pas: elle dépend d’un processus d’action particulier. La matière est indestructible: elle peut changer de forme, mais non cesser d’exister. Il n’y a que les organismes vivants qui soient constamment face à une alternative: la question de la vie ou de la mort. La vie est un processus d’action qui s’autoperpétue et s’auto-entretient. Si un organisme échoue dans cette tâche, il meurt. Les éléments qui le composent subsistent, mais sa vie disparaît. Seul le concept de "vie" rend possible celui de "valeur". C’est seulement pour des entités vivantes qu'une chose peut être bonne ou mauvaise.

« Une plante doit se nourrir pour survivre; la lumière, l’eau, les éléments chimiques dont elle a besoin sont les valeurs que sa nature lui ont fixé pour but; sa vie est la norme des valeurs qui fondent ses actions. Mais une plante n’a pas le choix de ses actes. Les conditions qu’elle rencontre peuvent varier, mais pas son fonctionnement propre. Elle agit automatiquement pour perpétuer sa vie, elle ne peut agir pour sa propre destruction.

« Un animal est outillé pour entretenir sa vie. Ses sens lui fournissent un code d’action figé, un savoir immuable de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. Il n’a pas la capacité d’étendre ce savoir ou de l’ignorer. Dans les cas où ce savoir s’avère inadéquat, il meurt. Mais aussi longtemps qu’il vit, il agit sur la base de ce savoir, d’une manière automatique, assurée et déterminée; il est incapable d’ignorer ce qui est bon pour lui, incapable de décider de choisir le mal et d’agir pour sa propre destruction.

« L’homme n’a pas de norme automatique de survie. Sa spécificité par rapport aux autres organismes vivants est la nécessité d’agir face à des alternatives, en faisant des choix volontaires. Il n’a pas de savoir prédéfini de ce qui est bon ou mauvais pour lui, des valeurs dont sa vie dépend, et des moyens d’action appropriés pour les atteindre. Allez-vous objecter qu’il possède un instinct de survie? L’instinct de survie est précisément ce qui lui fait défaut. Un "instinct" est un genre de savoir infaillible et systématique. Un désir n’est pas un instinct. Le désir de vivre ne vous donne pas le savoir nécessaire à la vie. Et le désir de vivre n’est même pas systématique chez l’homme: votre funeste secret d’aujourd’hui est justement que vous ne désirez pas vivre. Votre peur de la mort n’est pas un amour de la vie et ne vous donnera pas la connaissance nécessaire pour la préserver. L’homme doit construire son savoir et choisir ses actions par un processus de pensée, et la nature ne lui donne pas d’indication pour le réaliser. L’homme a le pouvoir d’agir en vue de sa propre extermination – et c’est largement ce qu’il a fait jusqu’à présent.

« Un être vivant qui considère ses moyens de survie comme mauvais ne survit pas. Une plante qui s’acharnerait à détruire ses racines ou un oiseau qui chercherait à se casser les ailes ne demeureraient pas longtemps présents à l’existence qu’ils affrontent. Mais l’histoire de l’homme a été une lutte pour nier et détruire son propre esprit.

« L’homme est un être rationnel, mais sa rationalité est une question de choix – et l’alternative que sa nature lui offre est la suivante: exister en tant qu’être rationnel ou exister en tant qu’animal suicidaire. L’homme doit être homme – par choix; il doit considérer sa vie comme une valeur – par choix; il doit apprendre à l’entretenir – par choix; il doit découvrir les valeurs nécessaires à sa survie et pratiquer les vertus correspondantes – par choix.

« Un code de valeurs accepté par choix est un code moral.

« Qui que vous soyez, vous qui m’écoutez, je m’adresse aux débris de vie restés intact au fond de vous-mêmes, à votre reste d’humanité, à votre intelligence, pour vous dire: il existe une morale rationnelle, une morale propre à l’homme, et c’est la vie humaine qui en est la base et le point de départ.
 

« Tout ce qui est favorable à la vie d’un être rationnel constitue le bien; tout ce qui lui est nuisible constitue le mal. »

« Tout ce qui est favorable à la vie d’un être rationnel constitue le bien; tout ce qui lui est nuisible constitue le mal.

« La vie de l’homme, en accord avec sa nature, n’est pas la vie de la brute décérébrée, du voyou saccageur, ou du mystique chapardeur. C’est la vie d’un être pensant, qui s’entretient non par la force et la fraude, mais par l’usage de ce qu’il y a de plus haut et de plus efficace à cette fin: la raison.

« La vie de l’homme est la référence de la morale, mais c’est votre vie personnelle qui en est l’objectif. Si l’existence sur terre est votre but, vous devez choisir vos actions et vos valeurs en fonction de ce qui est propre à l’homme – dans l’intention de préserver et d’accomplir cette irremplaçable valeur qu’est votre vie.

« Puisque la vie exige un certain mode d’action, tout autre mode la détruit; un être qui ne regarde pas sa propre vie comme le motif et le but de ses actions, agit en fonction de motifs et de normes dont l’issue est la mort. Un tel être est une monstruosité métaphysique, qui lutte pour nier et contredire le fait même qu’il existe et qui court aveuglément sur la voie de la destruction dans une folie meurtrière incapable de propager autre chose que la douleur.

« Le bonheur est la conséquence d’une vie réussie, le malheur est une immixtion de la mort dans la vie.

« Le bonheur est l’état de conscience engendré par l’accomplissement de ses valeurs. Un code moral qui vous défie de trouver le bonheur dans la renonciation au bonheur – d’approuver l’échec de vos valeurs, est une insolente négation de la moralité. Une doctrine qui vous propose comme idéal le rôle d’un animal sacrificiel demandant à être égorgé sur l’autel de l’altruisme, vous présente la mort comme modèle. Par la grâce de la réalité et de la nature de la vie, l’homme – tout homme – est une fin en lui-même, il existe pour lui-même, et la poursuite de son propre bonheur constitue son plus haut but moral.

«Mais ni la vie ni le bonheur ne peuvent s’accomplir dans la poursuite de lubies irrationnelles. Un homme peut certes tenter de survivre sans tenir compte des exigences de sa nature: mais il périra. De même, un homme peut chercher son bonheur dans n’importe quelle escroquerie intellectuelle au lieu de poursuivre celui qui est propre à sa nature; mais il ne trouvera que les affres de la frustration. L’objectif de la morale est de vous enseigner, non la souffrance et la mort, mais l’épanouissement et la vie.

« Rejetez donc ces parasites subventionnés, qui vivent à profit de l’esprit des autres et proclament que l’homme n’a nul besoin de moralité, de valeurs, de code de conduite. Eux qui se prétendent scientifiques et claironnent que l’homme n’est qu’un animal, le considèrent pourtant moins comme un élément de la nature soumis comme tel à ses lois, que le moindre des insectes. Ils reconnaissent que chaque espèce vivante possède un mode particulier de survie propre à sa nature, ils ne prétendent pas qu’un poisson puisse vivre hors de l’eau ou qu’un chien puisse survivre sans son odorat; mais l’homme, le plus complexe des êtres, peut survivre, selon eux, de n’importe quelle manière; l’homme n’a pas d’identité, pas de nature, et il n’y a pas de raison pratique pour qu’il périsse quand ses moyens de survie sont détruits, quand son esprit étranglé est mis à la disposition de leurs fantaisies.

« Rejetez ces mystiques de la haine dévastatrice qui feignent d’aimer l’humanité tout en prêchant que la plus haute vertu humaine consiste à n’accorder aucune valeur à sa propre vie. Vous disent-ils que le but de la morale est de réprimer l’instinct de survie? C’est précisément pour sa survie que l’homme a besoin d’un code moral. Le seul homme qui veut pratiquer la morale est celui qui veut vivre.

« Non, vous n’êtes pas tenus de vivre si vous ne le voulez pas; mais si vous choisissez de vivre, vous devez vivre en êtres humains – par l’effort et le jugement de votre esprit.

« Non, vous n’êtes pas tenus de vivre en êtres humains: c’est un acte de choix moral. Mais vous ne pouvez pas vivre autrement – et l’alternative est cette vie pire que la mort que vous observez maintenant en vous et autour de vous, cette situation impropre à l’existence, qui vous rabaisse en dessous de l’animal, une situation qui vous entraîne d’année en année à travers une douloureuse agonie, vers une absurde et aveugle autodestruction.

« Non, vous n’êtes pas tenus de penser: c’est un acte de choix moral. Mais il a fallu que quelqu’un pense pour vous maintenir en vie. Si vous choisissez de vous dérober à la pensée, vous vous dérobez à l’existence en en transmettant la charge à un être moral, en espérant qu’il sacrifiera son bien-être pour vous permettre de survivre dans votre vice.

« Non, vous n’êtes pas tenus d’être des hommes; et il est vrai que les hommes véritables ne sont plus parmi vous aujourd’hui. J’ai éloigné vos moyens de survie – vos victimes.

« Comment je m’y suis pris et ce que je leur ai dit pour qu’ils s’en aillent, c’est ce que vous entendez maintenant. Je leur ai tenu le discours que je prononce ce soir. C’était des hommes qui vivaient selon mes principes, mais qui ne savaient pas quelles grandes vertus cela représentait. Je les leur ai fait voir. Je les ai aidé, non à réévaluer, mais simplement à identifier leurs valeurs.
 

« Nous, les hommes de l’esprit, sommes désormais en grève contre vous au nom de l’unique axiome qui est le fondement de notre code moral, et qui est exactement l’antithèse du vôtre: cet axiome est que l’existence existe. »

« Nous, les hommes de l’esprit, sommes désormais en grève contre vous au nom de l’unique axiome qui est le fondement de notre code moral, et qui est exactement l’antithèse du vôtre: cet axiome est que l’existence existe.

« L’existence existe – et cela implique deux corollaires: que la perception existe et que la conscience existe; la conscience étant la faculté de percevoir ce qui existe.

« Si rien n’existe, il ne peut pas y avoir de conscience: une conscience dénuée d’objet dont elle puisse être consciente est une contradiction dans les termes. Une conscience consciente uniquement d’elle-même est une contradiction dans les termes: avant de pouvoir s’identifier elle-même comme conscience, il faut qu’elle soit consciente de quelque chose. Si ce que vous prétendez percevoir n’existe pas, vous n’avez aucune conscience.

« Quelque soit le degré de votre savoir, vous ne pouvez échapper à ces deux axiomes – existence et conscience; ils constituent les préalables irréductibles à toute action que vous engagez, à toute connaissance, vaste ou minuscule, depuis le premier rayon de lumière que vous percevez à la naissance jusqu’à l’érudition, aussi étendue soit-elle, que vous aurez acquise à la fin de vos jours. Que vous sachiez reconnaître un caillou ou décrire la structure du système solaire, les axiomes demeurent identiques: que cela existe et que vous le savez.

« Exister, c’est être quelque chose, différent du néant de l’inexistence, c’est être une entité d’une nature spécifique, munie d’attributs particuliers. Il y a des siècles, l’homme qui reste malgré ses erreurs, le plus grand de nos philosophes, a commencé à formuler le concept d’existence et le principe de tout savoir: A est A. Une chose est elle-même. Vous n’avez jamais saisi le sens de cet énoncé. Je suis ici pour le compléter: L’existence c’est l’identité, la conscience c’est l’identification.

« Quoique vous considériez, action, qualité ou objet, les lois de l’identité restent les mêmes. Une feuille n’est pas une pierre, elle ne peut être au même moment et sous le même rapport entièrement rouge et entièrement verte, elle ne peut geler et se consumer en même temps. A est A. Plus familièrement: vous ne pouvez manger deux fois le même gâteau.

« Vous voulez savoir ce qui ne va pas dans le monde? Tous les désastres qui l’ont ruiné sont dus aux tentatives de vos chefs de nier que A est A. L’horrible secret que vous craignez de découvrir et tout le malheur qui s’abat sur vous sont dus à vos propres tentatives de nier que A est A. Le but de ceux qui vous ont entraîné dans cette voie était de vous faire oublier que l’homme est l’homme.

« L’homme ne peut survivre que par la connaissance et la raison est son seul moyen de l’acquérir. La raison est la faculté qui perçoit, identifie et intègre les informations fournies par les sens. La fonction des sens est de lui donner des preuves de l’existence, mais la tâche de l’identification incombe à la raison; les sens se bornent à l’informer que quelque chose existe, mais c’est à l’esprit d’apprendre ce que c’est.

« Toute pensée est un processus d’identification et d’intégration. Un homme perçoit une forme colorée; en intégrant les données de sa vue et de son toucher, il apprend à l’identifier comme un objet solide; il apprend à identifier cet objet comme une table; il apprend que la table est faite de bois; il apprend que le bois est constitué de cellules, que les cellules sont formées de molécules, que les molécules sont composées d’atomes. Pendant tout ce processus, le travail de son esprit consiste à répondre à une seule question: "Qu’est-ce que c’est?". Le moyen dont il dispose pour établir la vérité est la logique, et la logique est fondée sur l’axiome qui énonce que l’existence existe. La logique est l’art de l’identification non contradictoire.

« Une contradiction ne peut exister. Un atome est lui-même, l’univers aussi. Rien ne peut contredire sa propre identité. Pas plus que la partie ne peut contredire le tout. Aucun concept formé par l’homme n’est valide s’il n’est intégré sans contradiction dans la somme de ses connaissances. Parvenir à une contradiction, c’est avouer la présence d’une erreur de pensée; accepter une contradiction, c’est renoncer à son esprit et s’exclure soi-même du domaine de la réalité.

« La réalité est ce qui existe; l’irréel ne peut exister; l’irréel n’est rien de plus que cette négation de l’existence que devient toute conscience humaine qui tente d’abandonner la raison. La vérité est la reconnaissance de ce qui est; la raison est le seul moyen de parvenir à la connaissance, le seul critère de la vérité.

« La question la plus perverse que vous puissiez poser est: "La raison de qui?" La réponse est: la vôtre. Il importe peu que votre savoir soit vaste ou modeste, c’est votre esprit à vous qui doit l’acquérir. Il n’y a que votre propre savoir qui vous permette d’agir. Vous ne pouvez revendiquer, vous ne pouvez demander aux autres de prendre en considération que votre savoir personnel. Votre esprit est votre seul juge de la vérité – et si certains ont une opinion différente de la vôtre, c’est la réalité qui tranchera entre vous. Seul l’esprit humain peut accomplir ce processus d’identification complexe, délicat et crucial qu’est le fait de penser. Seul votre jugement personnel peut diriger ce processus. Et seule l’intégrité morale peut guider votre jugement.

« Vous parlez de "l’instinct moral" comme s’il s’agissait d’une aptitude opposée à la raison alors que la raison humaine est précisément sa faculté morale. Une conduite rationnelle est un processus de choix permanent en réponse à la question: vrai ou faux? Oui ou non? Une graine doit-elle être plantée en terre pour grandir – oui ou non? Faut-il désinfecter la plaie d’un blessé pour le soigner – oui ou non? Peut-on convertir l’électricité atmosphérique en énergie cinétique – oui ou non? Ce sont les réponses à de telles questions qui sont à l’origine de tout ce que vous avez aujourd’hui – et ces réponses ont été fournies par un esprit humain, dans un dévouement sans faille à la vérité.

«Un processus rationnel est un processus moral. Vous pouvez vous tromper à chaque étape, sans aucune autre garantie que votre propre rigueur; vous pouvez chercher à tricher, à falsifier les faits et éviter l’effort de la recherche – mais dans la mesure où le dévouement à la vérité est le sceau de la moralité, il n’y a rien de plus grand, de plus noble et de plus héroïque que l’acte d’un homme qui prend la responsabilité de penser.

« Ce que vous appelez "âme" ou "esprit", c’est votre conscience; ce que vous appelez "libre arbitre", c’est votre liberté de penser ou de ne pas penser: c’est l’origine de toute votre volonté, de toute votre liberté, le choix ultime qui commande tous les choix que vous faites, qui détermine votre personnalité et votre vie.

« La pensée est la vertu première de l’homme, de laquelle toutes les autres découlent. Et son vice premier, la source de tous ses maux, est cet acte inqualifiable que vous pratiquez tous en refusant obstinément de l’admettre: la fuite, la suspension intentionnelle de la conscience, le refus de penser – non l’aveuglement, mais le refus de voir; non l’ignorance, mais le refus de savoir. C’est l’acte de ne pas concentrer votre esprit, de le noyer dans un brouillard intellectuel, afin de n’avoir pas à endosser la responsabilité de juger, et cet acte repose ultimement sur cette prémisse inavouable: que les choses cesseront d’exister si vous refusez de les identifier, que "A" ne sera pas "A" tant que vous ne l’aurez pas admis.

« Ne pas penser est un acte nihiliste, un désir de nier l’existence, une tentative d’anéantissement de la réalité. Mais l’existence existe; la réalité est inébranlable, c’est elle qui détruit ceux qui la rejettent. En refusant de dire "Cela est", vous refusez de dire "Je suis". En suspendant votre jugement, vous reniez votre personne. Quand un homme déclare: "Qui suis-je pour savoir?", il déclare: "Qui suis-je pour vivre?"

« Voilà votre premier choix moral, à chaque instant et en toute circonstance: la pensée ou la non pensée, l’existence ou la non-existence, A ou non A, la réalité ou le néant.

« La tendance rationnelle d’un homme place la vie à l’origine de toute action. Sa tendance irrationnelle y place la mort.

« Vous dîtes sottement que la morale est relative au contexte social et que l’homme pourrait s’en passer sur une île déserte – alors que c’est précisément sur une île déserte qu’il en aurait le plus besoin. Laissez-le claironner, votre Robinson, quand il n’y a pas de dupe à exploiter, qu’un rocher peut servir de maison et un tas de sable de vêtements, que la nourriture va lui tomber toute cuite dans le bec, qu’il pourra moissonner demain en consommant son stock de semences aujourd’hui; la réalité aura vite fait de le dresser, comme il le mérite. La réalité lui montrera que la vie est une valeur à conquérir et que la pensée est nécessaire à cette conquête.

« Si j’utilisais votre langage, je dirais qu’il n’y a qu’un commandement moral: "Tu penseras". Mais un "commandement moral" est une contradiction dans les termes. Est moral ce qui est choisi, non ce qui est imposé; ce qui est compris, non ce qui est aveuglément exécuté. Est moral ce qui est rationnel, et la raison ne reçoit pas d’ordres.

« La morale dont je vous parle, celle qui se fonde sur la raison, se résume à un seul axiome: l’existence existe; et à un seul choix: la vie. Tout le reste en découle. Pour vivre, l’homme doit tenir trois valeurs en haute estime: la raison, l’intentionnalité et l’estime de soi. La raison, comme son seul moyen de connaissance; l’intentionnalité, comme son choix en faveur du bonheur que ce moyen doit lui permettre d’atteindre; l’estime de soi, comme la certitude inébranlable que son esprit est capable de penser et qu’il est digne d’être heureux, ce qui signifie: digne de vivre. Ces trois valeurs sont la base de toutes les vertus humaines, qui sont elles-mêmes liées à l’existence et à la conscience. Ces vertus sont la rationalité, l’indépendance, l’intégrité, l’honnêteté, la justice, la productivité et la fierté.

« La rationalité est la reconnaissance du fait que l’existence existe, que rien ne peut modifier la réalité et que rien ne doit supplanter l’acte de la percevoir, c’est-à-dire l’acte de penser; que la raison est notre seul juge des valeurs et notre seul guide d’action; que la raison est un absolu qui n’admet pas de compromis; que la moindre concession à l’irrationnel détruit la conscience en la détournant de la perception des faits de la réalité au profit de leur falsification; que la foi, loin d’être un raccourci vers la connaissance, n’est qu’un court-circuit qui détruit l’esprit, que l’acceptation d’une allégation mystique est un désir d’annihilation de l’existence qui concrètement, dévaste la conscience.

« L’indépendance est la reconnaissance du fait que vous êtes responsables de votre jugement et que rien ne peut vous y soustraire; que personne ne peut penser à votre place, de même que personne ne peut vivre à votre place; que le plus destructeur, le plus méprisable abaissement est d'accepter de subordonner votre esprit à celui d’un autre, de reconnaître son autorité sur votre cerveau, de considérer ses assertions comme des faits, ses affirmations comme des vérités, ses ordres comme des intermédiaires entre votre conscience et votre existence.

« L’intégrité est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez nier votre conscience, de même que l’honnêteté est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez nier l’existence: que l’homme est une entité indivisible de matière et de conscience, et qu’on ne peut opérer aucune séparation entre son corps et son esprit, entre son action et sa pensée, entre sa vie et ses convictions; que, tel un juge incorruptible, il ne peut sacrifier ses convictions aux désirs d’autrui, quand bien même l’humanité entière l’en supplierait ou le menacerait; que le courage et l’assurance sont des nécessités pratiques, le courage étant la façon concrète de vivre une existence véridique, de vivre dans la vérité, et l’assurance la façon concrète d’être véridique vis-à-vis de sa propre conscience.

« L’honnêteté est la reconnaissance du fait que l’irréel est irréel et qu’il ne peut avoir aucune valeur, que ni l’amour, ni la gloire, ni l’argent ne sont des valeurs s’ils sont obtenus frauduleusement; que toute tentative d’obtenir une valeur en abusant l’esprit des autres revient à placer vos dupes dans une position plus élevée que celle qu’ils méritent, à encourager leur aveuglement, leur refus de penser et leur fuite devant la réalité, et à faire de leur intelligence, leur rationalité et leur perception, des ennemis à fuir et à redouter; que vous devez refuser de vivre dans la dépendance, surtout quand il s’agit de dépendre de la bêtise d’autrui, ou comme un idiot qui cherche à prospérer en faisant l’idiot; l’honnêteté n’est pas un devoir social, ni un sacrifice au bénéfice d’autrui, mais la plus profondément égoïste des vertus que l’homme puisse pratiquer: son refus de renoncer à la réalité de sa propre existence au profit de la conscience égarée des autres.

« La justice est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez tricher avec la nature humaine, de même que vous ne pouvez falsifier les lois de l’univers; que vous devez juger chaque homme aussi consciencieusement que vous jugeriez un objet inanimé, dans le même respect incorruptible de la vérité, par un processus d’identification et d’analyse strictement rationnels; que chaque homme doit être jugé pour ce qu’il est et traité en conséquence; que, de même que vous achetez moins cher un morceau de fer rouillé qu’un lingot l’or, vous avez moins d’estime pour un bon à rien que pour un héros; que votre jugement moral est la monnaie avec laquelle vous rémunérez les hommes pour leurs vertus et leurs vices, et que ce paiement exige de vous la même conduite irréprochable que celle que vous adoptez lors de vos transactions financières; que vous devez tenir les vices des hommes pour méprisables, et admirer leurs vertus; que laisser d’autres soucis prendre le pas sur celui de la justice revient à dévaluer votre monnaie morale, corrompre le bien en faveur du mal, car une défaillance de la justice affaiblit toujours le bien et renforce toujours le mal; que la banqueroute morale consiste à accepter que les hommes soient punis pour leurs vertus et récompensés pour leurs vices; qu’enfin la disparition de la justice mène à l’effondrement, à la dépravation complète et à ce culte de la mort qu’est la consécration de la conscience à la destruction de l’existence.

« La productivité est votre acceptation de la moralité, la reconnaissance du fait que vous choisissez de vivre; que le travail productif est le processus par lequel la conscience de l’homme entretient sa vie, un processus perpétuel et intentionnel d’acquisition de la connaissance et de transformation de la nature, de matérialisation des idées, d’imprégnation de ses propres valeurs dans le monde; que tout travail est créatif s’il est issu d’un esprit pensant et non de la répétition stupide d’une routine que d’autres lui ont enseigné; qu’il vous appartient de choisir votre travail, dans un champ de possibilités aussi étendu que votre esprit même, car rien de plus ne vous est possible et rien de moins n’est digne d’un humain; que chercher à exercer des emplois qui dépassent vos capacités ferait de vous un automate stressé gaspillant son temps et son énergie; de même que vous complaire dans un métier qui n’exige pas que vous donniez le meilleur de vous-même, serait freiner vos élans et vous fourvoyer tout autant: car ce serait oublier que votre travail est le processus par lequel vous réalisez vos valeurs, et que perdre l’ambition de réaliser vos valeur, c’est renoncer à vivre; ce serait oublier que si votre corps est une machine, c’est à votre esprit de le guider, aussi loin qu’il le pourra, avec la réussite comme objectif; qu’un homme sans but est une barque à la dérive prête à être broyée par le premier rocher venu, qu’un homme qui ne développe pas son esprit est une machine en panne vouée à la rouille, qu’un homme qui laisse autrui décider de son destin n’est qu’un déchet qu’on amène au tas d’ordures; qu’un homme qui fait des autres son but est un auto-stoppeur sans destination qu’aucun conducteur ne devrait jamais prendre; que votre travail est le but de votre vie et que vous devez écarter à l’instant tous ceux qui prétendent avoir des droits dessus, que chaque valeur que vous pouvez trouver ailleurs que dans votre travail, amour ou admiration, ne doit être partagée qu’avec ceux que vous choisissez, et qui poursuivent les mêmes buts que vous en toute indépendance.

« La fierté est la reconnaissance du fait que vous êtes vous-même votre plus haute valeur et que, comme toutes les valeurs de l’homme, celle-ci doit être méritée, que la construction de votre propre personnalité est la condition préalable à toute réussite; que votre caractère, vos actes, vos désirs, vos émotions émanent de votre esprit; que, de même que l’homme doit produire les biens matériels nécessaires à sa vie, il doit acquérir les traits de caractère qui donnent de la valeur à cette vie; que, de même que l’homme est un autodidacte dans le domaine matériel, il est un autodidacte dans le domaine spirituel; que vivre exige une certaine estime de soi, mais que l’homme, qui n’a pas de valeurs innées, n’a pas non plus de fierté innée: il doit la construire en façonnant son âme à l’image de son idéal moral, celle de l’Homme avec un grand “H”, cet être rationnel qu’il est fait pour devenir, s’il le veut; que la condition nécessaire à l’estime de soi est cet amour-propre rayonnant d’une âme qui désire ce qu’il y a de meilleur dans tous les domaines, matériels ou intellectuels, une âme qui aspire par dessus tout à sa propre perfection morale, ne plaçant rien au dessus d’elle; et que la preuve de votre estime de vous-mêmes est votre répugnance et votre révolte contre le rôle d’animal sacrificiel, contre l’odieuse impertinence de tout credo qui propose d’immoler cette valeur irremplaçable qu’est votre conscience et cet incomparable trésor qu’est votre existence en faveur de la fuite aveugle et de la pourriture intellectuelle qu’on vous propose à la place.
 

« Est-ce que vous commencez à comprendre qui est John Galt? Je suis l’homme qui a gagné ce pour quoi vous ne vous êtes pas battus, ce à quoi vous avez renoncé, ce que vous avez trahi et corrompu sans toutefois réussir à le détruire complètement... »

« Est-ce que vous commencez à comprendre qui est John Galt? Je suis l’homme qui a gagné ce pour quoi vous ne vous êtes pas battus, ce à quoi vous avez renoncé, ce que vous avez trahi et corrompu sans toutefois réussir à le détruire complètement, et que vous cachez maintenant comme un secret honteux, en passant votre vie en excuses devant chaque cannibale professionnel, de peur qu’on découvre que quelque part à l’intérieur de vous, vous mourrez d’envie de dire ce que je dis maintenant devant le monde entier: je suis fier de ma propre valeur et je suis fier d’aimer la vie.

« Ce désir – que vous partagez quoique vous vouliez le considérer comme mauvais – est la dernière étincelle de bien au dedans de vous, mais c’est un désir dont il faut se rendre digne. Le bonheur est le seul but moral de l’homme, mais il ne peut être atteint que par l’exercice de la vertu. La vertu n’est pas un but en soi. Il n'y a pas de récompense propre à la vertu, et la vertu n’est pas non plus la rançon du mal. La vie est la récompense de la vertu et le bonheur est le but et la récompense de la vie.

« Votre corps connaît deux sensations fondamentales, le plaisir et la douleur, en signe de bien-être ou d’altération, qui sont un baromètre de l’alternative ultime, la vie ou la mort; de même votre conscience connaît deux émotions fondamentales, la joie et la peine, en réponse à la même alternative. Vos émotions sont une appréciation de ce qui est favorable à votre vie ou de ce qui la menace et qui synthétisent en un éclair la somme de vos pertes ou profits. Vous ne pouvez agir sur votre capacité à sentir ce qui est bon ou mauvais pour vous, mais ce que vous considérez comme bon ou mauvais, ce qui vous donne de la joie ou de la peine, ce que vous aimez ou haïssez, ce que vous désirez ou redoutez, cela dépend de votre échelle de valeurs. Les émotions sont inhérentes à votre nature, mais leur contenu est dicté par votre esprit. Votre capacité émotionnelle est un moteur vide, et vos valeurs sont le carburant avec lequel votre esprit le remplit. Si vous choisissez un mélange contradictoire, votre moteur sera obstrué, votre transmission grippée, et vous serez brisé à votre première tentative de mettre en marche la machine que vous, le conducteur, aurez sabotée.

« Si vous tenez l’irrationnel comme échelle de valeur et l’impossible comme concept du bien, si vous attendez des récompenses que vous n’avez rien fait pour mériter, une fortune ou un amour dont vous n’êtes pas dignes, si vous espérez que les lois de la causalité seront défaillantes, que A deviendra non A selon vos caprices, c’est que vous désirez l’opposé de l’existence; et vous allez l’avoir. Ne vous plaignez pas alors de ce que la vie est frustrante et que le bonheur n’est pas accessible à l’homme; vérifiez votre carburant: il vous a amené là où vous vouliez aller.

« Le bonheur ne peut être atteint sur ordre de caprices émotionnels. Le bonheur n’est pas la satisfaction de n’importe quel désir irrationnel auquel vous pourriez vous abandonner aveuglément. Le bonheur est un état de joie non contradictoire – une joie sans ombre ni culpabilité, une joie qui ne s’oppose à aucune de vos valeurs et qui ne vous mène pas à votre perte; vous ne pouvez l’atteindre en échappant à la raison, que vous devez au contraire utiliser pleinement, vous ne pouvez l’atteindre non plus en falsifiant la réalité, mais en accomplissant des valeurs réelles; le bonheur n’est pas le lot de l’ivrogne, mais celui du producteur. Le bonheur n’est permis qu’à l’homme rationnel, celui qui ne poursuit rien d’autre que des buts rationnels, n’aspire qu’à des valeurs rationnelles, et trouve sa joie seulement dans des actes rationnels.

« De même que j’entretiens ma vie, non pas en volant ou en mendiant, mais par mon propre effort, de même je ne cherche pas à trouver mon bonheur dans l’affrontement ou la supplication, mais dans l’accomplissement personnel. De même que je ne considère pas le plaisir des autres comme le but de ma vie, je ne considère pas non plus mon plaisir comme le but de la vie des autres. De même qu’il n’y a pas de contradiction dans mes valeurs ni de conflit entre mes désirs, il n’y a pas non plus de victimes ou de conflits d’intérêt entre des hommes rationnels, des hommes qui ne désirent pas ce qu’ils n’ont pas gagné et qui ne se regardent pas les uns les autres avec une avidité de cannibales, des hommes qui ne font ni ne demandent aucun sacrifice.

« Le symbole de toute relation entre de tels hommes, le symbole moral du respect de l’être humain, c’est le commerce. Nous qui vivons de nos valeurs et non du pillage, sommes des commerçants, à la fois matériellement et spirituellement. Un commerçant est un homme qui gagne ce qu’il possède et donne ce qu’il doit en retour. Un commerçant ne demande pas d’être payé pour ses manquements, pas plus qu’il ne veut être aimé pour ses défauts; un commerçant ne donne pas son corps en pâture ni son âme en aumône. De même qu’il ne donne le fruit de son travail qu’en échange de valeurs matérielles, il donne les valeurs de son esprit – son amour, son amitié, son estime – seulement en échange de vertus humaines, en paiement pour le plaisir personnel et égoïste, qu’il reçoit des hommes qu’il juge dignes de traiter avec lui. Les parasites mystiques qui, à travers les âges, ont insulté et méprisé les commerçants, tout en honorant les mendiants et les pillards, avaient un motif secret: le commerçant était l’être qu’ils redoutaient, le modèle de l’homme juste.
 

« Les parasites mystiques qui, à travers les âges, ont insulté et méprisé les commerçants, tout en honorant les mendiants et les pillards, avaient un motif secret: le commerçant était l’être qu’ils redoutaient, le modèle de l’homme juste. »

« Savez-vous quelle est mon obligation morale envers mes frères en humanité? Aucune, si ce n’est celle que je me dois à moi-même, aux objets de l’univers et à tout ce qui existe: la rationalité. Je traite avec les hommes comme l’exige ma nature et la leur: à l’aide de la raison. Je n’attends rien d’autre de leur part que des relations dans lesquelles ils désirent entrer parce qu’ils l’ont choisi. Il n’y a qu’avec leur esprit que je peux traiter et uniquement dans mon intérêt personnel, lorsqu’ils constatent que mon intérêt coïncide avec le leur. Quand ce n’est pas le cas, je ne noue pas de relation. Je laisse ceux qui n’ont pas d’intérêt commun avec moi passer leur chemin sans dévier du mien. Je convainc uniquement par des moyens logiques et ne me rends qu’à la logique. Je n’abandonne pas ma raison ou mes affaires parce que des hommes ont abandonné les leurs. Je n’ai rien à attendre des idiots et des lâches; je n’attends aucun bénéfice des vices humains, de la bêtise, de la malhonnêteté ou de la peur. La seule valeur que les hommes puissent m’offrir est le fruit de leur pensée. Quand je suis en désaccord avec un homme rationnel, je laisse la réalité trancher entre nous; celui de nous deux qui a tord en tire les leçons. L’un de nous gagne, mais les deux en profitent. Quelque soit le sujet du désaccord, il y a un acte funeste qui ne doit être commis en aucun cas contre quiconque, et que personne ne doit tolérer ni pardonner. Aussi longtemps que les hommes désireront vivre ensemble, aucun d’entre eux – m’entendez-vous? – aucun d’entre eux ne devra prendre l’initiative de la force physique contre les autres.

« Introduire la menace de la destruction physique entre un homme et sa perception de la réalité revient à nier et paralyser ses moyens de survie; le forcer à agir à l’encontre de son propre jugement revient à le forcer à agir en dépit de ce qu’il voit de ses yeux. Qui que ce soit, pour quelque raison que ce soit, qui prend l’initiative de la force, est un assassin agissant sur la base d’une prémisse mortelle, un tueur qui perpétue un acte en quelque sorte pire que le meurtre: car il repose ultimement sur la tentative de détruire la capacité de l’homme à vivre.

« Ne m’objectez pas que votre esprit vous a convaincu de votre droit de forcer le mien. La force et l’esprit sont opposés; la morale s’arrête la où apparaît le fusil. Quand vous déclarez que les hommes sont des animaux irrationnels et que vous proposez de les traiter comme tels, vous vous définissez vous-mêmes et vous vous excluez vous-mêmes de l’arbitrage de la raison; de même que tout partisan d’un discours contradictoire s’en exclut également. Il ne peut y avoir aucun « droit » de détruire la source des droits, le seul moyen de juger de ce qui est juste: l’esprit.

« Forcer un homme à abandonner son esprit et à accepter vos désirs à la place, en remplaçant le raisonnement par le fusil, la preuve par la terreur et en brandissant la mort comme argument décisif, c’est tenter d’exister au mépris de la réalité. La réalité demande à l’homme d’agir rationnellement dans son propre intérêt; vos fusils exigent qu’il agisse à son encontre. La réalité menace de mort l’homme qui n’agit pas en vertu de son jugement rationnel; vous le menacez de mort s’il le fait. Vous le placez dans une situation où le prix de sa vie est l’abandon de toutes les vertus exigées par la vie; et tout ce que vous et vos méthodes pourrez obtenir sera la mort, dans un processus de destruction graduelle, parce que vous n’aurez fait qu’ériger la mort en pouvoir suprême, en argument ultime entre les hommes.

« Qu’il s’agisse du voleur qui soumet le voyageur à la menace: "la bourse ou la vie"; ou de l’homme politique qui soumet un pays à la menace: "l’éducation de vos enfants ou la vie", la signification est la même: "la pensée ou la vie". Mais la pensée et la vie sont indissociables.

« S’il y a des degrés dans le mal, il est difficile de dire lequel est le plus ignoble: de la brute qui s’arroge le droit de forcer l’esprit des autres, ou du déchet moral qui accorde aux autres le droit de forcer son esprit. Voilà un absolu moral sur lequel on ne peut transiger: je ne discute pas de la validité de la raison avec quelqu’un qui essaye de m’en priver. Je ne discute pas avec des gens qui estiment qu’ils peuvent m’empêcher de penser. Je ne soumets pas mon jugement moral à un meurtrier qui désire me tuer. Quand un homme cherche à traiter de force avec moi, je lui réponds – par la force.

« C’est uniquement en représailles que la force doit être utilisée, et uniquement contre ceux qui en ont pris l’initiative. Non, je ne partage pas la détestable conception de la morale du tueur: je ne fais que lui concéder son choix, la destruction, et la seule qu’il ait le droit de réaliser: la sienne. Il utilise la force pour s’emparer d’une valeur; je ne l’emploie que pour contrecarrer une destruction: un truand espère faire fortune en me tuant mais moi je ne m’enrichirai pas en le tuant pour me défendre. Je ne recherche aucune valeur par de mauvais moyens, pas plus que je ne renonce à mes valeurs devant le mal.

« Au nom de tous les producteurs qui vous ont fait vivre et qui ont reçu en retour vos menaces de mort, je vous mets devant cette simple alternative: notre travail ou vos fusils. Vous pouvez choisir l’un ou l’autre, mais pas les deux. Nous ne prenons l’initiative de la force contre personne, et nous ne nous rendons pas devant la force. Si vous voulez continuer à vivre dans une société industrialisée, ce sera selon les termes de notre code moral. Ces termes et notre mode d’action sont l’antithèse des vôtres. Vous avez utilisé la peur comme une arme et vous avez apporté la mort à l’homme pour le punir d’avoir rejeté votre code moral. Nous lui offrons la vie comme récompense pour accepter le nôtre.

« Vous qui êtes les adorateurs du zéro, vous n’avez jamais réalisé qu’accomplir sa vie ne consiste pas à éviter la mort. La joie n’est pas "l’absence de tristesse", l’intelligence n’est pas "l’absence de stupidité", la lumière n’est pas "l’absence d’obscurité", une entité n’est pas "l’absence d’une non entité". Construire n’est pas s’abstenir de démolir; des siècles d’attente passive dans une telle "abstinence" n’érigeront pas la moindre pierre à votre place; c’est pourquoi vous ne pouvez plus me dire à moi, le constructeur: "Produis, et nourris-nous car en échange, nous nous abstiendrons de détruire ta production". Je vous réponds au nom de toutes vos victimes: périssez avec et par votre propre néant. L’existence n’est pas la négation d’une négation. Le mal, et non le bien, est une absence et une négation, le mal est impuissant et n’a pas d’autre pouvoir que celui que nous lui abandonnons. Vous pouvez périr, maintenant que nous savons que des zéros ne peuvent asservir l’existence.
 

« Vous cherchez à échapper à la souffrance; nous cherchons l’accomplissement du bonheur. Vous existez pour fuir une punition; nous existons pour obtenir des récompenses. Les menaces ne nous motiveront pas. Pour nous, la peur n’est pas une incitation à l’action. »

« Vous cherchez à échapper à la souffrance; nous cherchons l’accomplissement du bonheur. Vous existez pour fuir une punition; nous existons pour obtenir des récompenses. Les menaces ne nous motiveront pas. Pour nous, la peur n’est pas une incitation à l’action. Nous ne souhaitons pas éviter la mort, nous cherchons à vivre notre vie.

« Vous qui avez perdu de vue cette différence, vous qui proclamez que la peur et le plaisir sont des stimulants d’égale puissance – et pensez secrètement que la peur est le plus "pratique" – vous n’aspirez pas à la vie, et seule la peur de la mort vous retient à l’existence. Vous vous agitez fébrilement pour donner avec angoisse une consistance à vos jours, en regardant vers la sortie que vous avez fermée, fuyant un poursuivant que vous n’osez nommer, dans une terreur que vous refusez de connaître, et plus votre peur grandit, plus vous redoutez le seul acte qui pourrait vous sauver: penser. Le but de votre lutte est de ne pas savoir, de ne pas entendre, de ne pas réaliser ce que je vais vous dire maintenant: que votre morale est une morale de mort.

« La mort est l’étalon de vos valeurs, la mort est le but que vous avez choisi, et vous ne pouvez que fuir constamment car il n’y a pas moyen d’échapper au poursuivant qui est sur le point de vous anéantir. Arrêtez de courir, pour une fois – il n’y a nulle part où aller – mettez-vous à nu, quoique vous le redoutiez, et regardez en face ce que vous avez osé appeler un code moral.

« La damnation est le point de départ de votre morale, et la destruction en est le but, le moyen et la fin. Votre morale commence par maudire l’homme pour sa méchanceté, puis lui demande de pratiquer le bien qu’elle définit comme impossible à accomplir. Elle demande, comme premier gage de sa vertu, qu’il accepte sans preuve l’idée de sa propre dépravation. Elle exige qu’il se fonde, non sur une échelle de valeurs, mais sur un critère du mal qui n’est autre que lui-même, et d’après lequel il doit donc définir le bien: le bien est ce qu’il n’est pas.

« Peu importe qui tire parti de son esprit égaré et tourmenté. Que ce soit un Dieu mystique à l’incompréhensible dessein ou le premier passant venu, qui étrangement se trouverait avoir des droits sur cette loque humaine, c’est sans importance. Il s’est fait dire que ce n’est pas à lui de comprendre ce qui est bien, que son devoir est de supporter une vie d’ascétisme, en demandant pardon pour son existence et en remboursant indéfiniment une dette inintelligible à n’importe quel prétendu créancier qui se trouve être là. Sa seule notion de la valeur est un zéro: le bien est ce qui est non humain.

« Le nom de cette monstrueuse absurdité est le "péché originel"; l’idée d’un péché involontaire est un affront à la morale et une insolente contradiction dans les termes. Car ce qui ne découle pas d’un choix est en dehors du champ de la morale. Si l’homme est mauvais en naissant, sa volonté n'a aucun pouvoir d’y remédier. Si sa volonté est impuissante, il ne peut être qu’un robot amoral, ni bon ni mauvais. Considérer comme un péché un acte qu’il n’a pas choisi de commettre est une insulte à la morale. Considérer la nature de l’homme comme mauvaise en elle-même est une insulte à la nature. Le punir pour un crime qu’il aurait commis avant de naître est une insulte à la justice. Le croire coupable dans un domaine où nulle innocence n’est possible est une insulte à la raison. Détruire la morale, la nature, la justice et la raison au moyen d’un seul concept est un exploit assez prodigieux dans la malfaisance. C’est pourtant le fondement de votre code moral.

« Ne cherchez pas à sauver votre code en prétendant que l’homme naît en possession de son libre arbitre mais avec une "tendance" au mal. Un libre arbitre accompagné d’une tendance est un jeu de dés pipés, où le joueur doit assumer les conséquences de ses pertes, alors que l’issue est influencée par une force sur laquelle il n’a aucun pouvoir. Si cette tendance est le résultat d’un choix, elle ne peut être innée; sinon, il n’est pas question de libre arbitre.
 

« Leurs mythes racontent qu’il a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance, ce qui veut dire qu’il a acquis l’intelligence et qu’il est devenu un être rationnel. Plus précisément, il a acquis la connaissance du bien et du mal: il est devenu un être moral. »


« Quelle est la nature de la culpabilité que vos professeurs appellent "péché originel"? Pourquoi l’homme est-il devenu mauvais quand il a été déchu de l’état qu’ils trouvent si parfait? Leurs mythes racontent qu’il a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance, ce qui veut dire qu’il a acquis l’intelligence et qu’il est devenu un être rationnel. Plus précisément, il a acquis la connaissance du bien et du mal: il est devenu un être moral. Il a été condamné à gagner son pain à la sueur de son front: il est devenu productif. Il a été soumis à l’épreuve du désir: il est devenu sensible au plaisir sexuel. Les maux pour lesquels ils le maudissent sont donc la raison, la moralité, la créativité, la joie, autant de valeurs cardinales de son existence. Ce ne sont pas ses vices que leur mythe de la chute de l’homme stigmatisent et condamnent, ce ne sont pas ses erreurs qu’ils tiennent pour coupables, mais l’essence de sa nature, de son humanité. Quoi qu’il ait pu être – ce robot dans le jardin d’Eden, dénué d’esprit, de valeurs, de créativité, d’amour –, il n’était pas homme.

« La chute de l’homme, d’après vos professeurs, est le moment où il a acquis les vertus nécessaires à la vie. Ces vertus, d’après leur norme, constituent son péché. Son vice, accusent-ils, consiste à être un homme. Sa culpabilité, disent-ils, c’est de vivre.

« Ils appellent cela une morale de miséricorde et une doctrine de l’amour.

« Non, disent-ils, nous n’enseignons pas que l’homme est mauvais: tout le mal vient de cet objet étranger: son corps. Non, disent-ils, nous ne voulons pas le tuer, nous voulons simplement le débarrasser de son corps. Nous cherchons à le soulager de ses souffrances, disent-ils en le traînant vers l’échafaud pour l’écarteler, pour séparer son âme de son corps.

« Ils ont coupé l’homme en deux, dressant chaque moitié l’une contre l’autre. Ils lui ont dit que son corps et sa conscience étaient deux ennemis engagés dans un conflit mortel, deux antagonistes de nature différente, qui poursuivaient des buts contradictoires, deux entités aux besoins incompatibles; que faire du bien à l’un impliquait de blesser l’autre; que l’âme appartenait à un royaume surnaturel, alors que le corps était une prison faite pour le maintenir dans l’esclavage terrestre; qu’enfin le bien consistait à vaincre ce corps, à le saper par des années de lutte obstinée, à tailler son chemin vers cette glorieuse liberté qui est celle de la tombe.

« Ils ont enseigné à l’homme qu’il était un éclopé sans lendemain fait de deux éléments, deux symboles de la mort. Un corps sans âme étant un cadavre et une âme sans corps un fantôme, voilà leur idée de la nature humaine: un champ de bataille où s’affrontent un cadavre et un fantôme; un cadavre rempli d’une haine farouche de lui-même et un fantôme imprégné de la certitude que tout le savoir humain est inexistant, que seul existe l’inconnaissable.

« Savez-vous quelle faculté humaine cette doctrine était conçue pour ignorer? C’était la pensée humaine, qu’il fallait nier pour démolir l’homme. Après avoir renoncé à la raison, il s’est retrouvé à la merci de deux monstres qu’il ne pouvait ni comprendre ni contrôler: un corps mu par des instincts inexplicables et une âme guidée par des révélations mystiques – il s’est retrouvé prisonnier et ravagé dans une bataille entre un robot et un dictaphone.

« Et maintenant qu’il se traîne au milieu des débris, cherchant à tâtons un moyen de survivre, vos professeurs lui viennent en aide en lui proposant une morale qui déclare qu’il ne trouvera aucune solution, qu’il ne doit chercher aucune satisfaction sur Terre. L’existence réelle, lui disent-ils, est ce qu’il ne peut pas percevoir, la véritable conscience est la faculté de percevoir l’inexistant; et s’il n’est pas capable de comprendre cela, c’est la preuve que son existence est abjecte et sa conscience impuissante.

« Il y a deux types de professeurs qui enseignent la morale de la mort qui préconise la séparation de l’âme et du corps: les mystiques de l’esprit et les mystiques du muscle, que vous appelez les spiritualistes et les matérialistes. Les uns croient à la conscience sans existence et les autres à l’existence sans conscience. Tous exigent la reddition de la pensée, les uns devant leurs révélations, les autres devant leurs réflexes. Même s’ils se présentent avec aplomb comme de féroces antagonistes, leurs codes moraux sont identiques, ainsi que leurs idéaux: matériellement, l’esclavage du corps humain, spirituellement, la destruction de la pensée.

« Le bien, disent les mystiques de l’esprit, c’est Dieu, un être qui se définit uniquement par l’incapacité de l’homme à le concevoir; une définition qui stérilise la conscience de l’homme et démolit ses concepts d’existence. Le bien, disent les mystiques du muscle, c’est la société; quelque chose qu’ils définissent comme un organisme sans forme physique, un super être qui ne s’incarne dans personne en particulier et dans tout le monde en général excepté vous. La pensée humaine, disent les mystiques de l’esprit, doit être soumise à la volonté de Dieu; la pensée humaine, disent les mystiques du muscle, doit être soumise à la volonté de la société. L’échelle des valeurs humaines, disent les mystiques de l’esprit, est celle des plaisirs de Dieu, qui ne sont pas compréhensibles par l’homme et doivent être acceptés dans un acte de foi. L’échelle des valeurs humaines, disent les mystiques du muscle, est celle des plaisirs de la Société, qui sont au dessus du jugement des individus et auxquels ils doivent se plier comme devant un absolu. Le but de la vie de l’homme, disent-ils en choeur, est de devenir un zombie abject servant des fins qu’il ne connaît pas, pour des raisons qu’il ne doit pas questionner. Sa récompense, disent les mystiques de l’esprit, lui sera donnée outre-tombe. Sa récompense, disent les mystiques du muscle, sera donnée sur terre, à ses arrière, arrière petits-enfants.

« Le mal, déclarent-ils tous deux, c’est l’égoïsme. Le bien, disent-ils tous deux, est d’abandonner ses désirs personnels, de se renier, de renoncer à soi-même. Le bien, pour l’homme, consiste à nier sa propre vie. Le sacrifice, hurlent-ils ensemble, est l’essence de la morale, la plus haute vertu qui soit.

« Qui que vous soyez à m’écouter, si vous êtes une victime et non un assassin, je parle en ce moment à votre esprit en détresse, prêt à se noyer définitivement dans les ténèbres, et s’il vous reste encore le pouvoir de résister, de lutter grâce à cette étincelle mourante de raison qui est en vous, faites-en usage maintenant. Vous avez été détruits par le mot "sacrifice". Utilisez vos dernières forces pour comprendre ce qu’il signifie. Vous êtes encore vivants. Vous avez une chance.

« Un "sacrifice" ne désigne pas le rejet de l’inutile, mais du précieux. Un "sacrifice" n’est pas le rejet du mal au bénéfice du bien, mais du bien en faveur du mal. Un "sacrifice" est l’abandon de ce qui a de la valeur à vos yeux au profit de ce qui n’en a pas.

« Si vous échangez un penny contre un dollar, ce n’est pas un sacrifice. Si vous échangez un dollar contre un penny, c’en est un. Si vous effectuez la carrière que vous désiriez, après des années de travail, ce n’est pas un sacrifice; si vous y renoncez alors en faveur d’un rival, c’en est un. Si vous possédez une bouteille de lait et que vous la donnez à vos enfants affamés, ce n’est pas un sacrifice. Si vous la donnez aux enfants d’un voisin inconnu en laissant mourir les vôtres, c’en est un.

« Si vous dépensez de l’argent pour aider un ami, ce n’est pas un sacrifice; si vous le donnez à un bon à rien anonyme, c’en est un. Si vous donnez à un ami des biens dont vous pouvez vous passer, ce n’est pas un sacrifice; si cela vous coûte votre propre confort, ce n’est qu’une demi vertu, d’après la morale du sacrifice; si vous donnez au prix de votre survie, alors seulement le sacrifice est entier.

« Si vous renoncez à vos désirs personnels, et que vous dédiez votre vie à des êtres chers, votre vertu n’est pas entière: vous en retirez le plaisir de vivre pour ceux que vous aimez. Ce ne serait qu’en consacrant votre vie au hasard à des étrangers inconnus que vous seriez pleinement vertueux. Un sacrifice est l’abandon d’une valeur. Le sacrifice complet est l’abandon complet de toutes les valeurs. Si vous voulez être absolument vertueux, vous ne devez attendre en récompense de vos sacrifices ni gratitude, ni éloge, ni amour, ni admiration, ni estime de vous-même; la plus infime trace d’une quelconque satisfaction diminue votre vertu. Si vous vous engagez dans des actes qui n’apportent à votre vie aucune sorte de joie, qui ne vous offre aucune valeur, ni matérielle ni spirituelle, aucun profit, aucune compensation; si vous parvenez à cet état de néant complet, c’est que vous avez atteint votre idéal de perfection morale.

« On vous dit que la perfection morale est inaccessible à l’homme, et selon cette règle, elle l’est en effet. Vous ne pouvez l’atteindre tant que vous vivez, mais la valeur de votre vie est évaluée en fonction de votre capacité à tendre vers ce zéro idéal qui n’est autre que la mort.

« Si toutefois vous vous y essayez avec un esprit vide et sans passion, comme une plante en attente d’être mangée, sans valeurs à rejeter ni désirs à refouler, vous n’obtiendrez pas la médaille du sacrifice. Renoncer à ce que vous ne désirez pas n’est pas un sacrifice. Donner votre vie pour d’autres n’est pas un sacrifice si vous souhaitez ardemment mourir. Pour que le sacrifice soit vertueux, vous devez désirer la vie, l’aimer, vous devez vous consumer de passion pour ce monde et toutes les splendeurs qu’il peut vous offrir, vous devez ressentir comme un coup de poignard chaque renoncement à vos désirs. Ce n’est pas uniquement la mort que la morale du sacrifice vous présente comme un idéal, mais la mort à petit feu.

« Ne me répliquez pas que cela ne concerne que la vie terrestre. Je n’en connais aucune autre. Et vous non plus.

« Si vous voulez sauver ce qui vous reste de dignité, n’utilisez pas le terme "sacrifice" pour désigner vos actions: ce mot est une marque d’infamie. Si une mère achète du pain à ses enfants affamés au lieu de s’offrir un chapeau, ce n’est pas un sacrifice: à ses yeux, ses enfants valent simplement plus qu’un chapeau. Ce ne serait un sacrifice que pour ce genre de mères qui préfèrent un chapeau à la vie de leurs enfants, et qui ne les nourrissent que par sens du devoir. Si un homme meurt en luttant pour sa liberté, ce n’est pas un sacrifice: c’est qu’il n’est pas disposé à vivre en esclave. C’est un sacrifice uniquement pour celui qui aime l’esclavage.

« Si un homme refuse de trahir ses convictions, ce n’est pas un sacrifice, sauf s’il est de ceux qui n’en ont aucune.

« Le sacrifice ne pourrait convenir qu’à ceux qui n’ont rien à sacrifier; ni valeurs, ni jugements; ceux qui n’ont pour tout désir que des fantasmes irrationnels, conçus sans raison pour être abandonnés de même. Mais pour un homme qui possède des repères moraux, dont les désirs sont issus de valeurs rationnelles, le sacrifice est une abjection, un renoncement au vrai en faveur du faux, un abandon du bien au profit du mal.

« La foi dans le sacrifice est une morale de l’immoralité; une morale qui étale au grand jour sa propre défaillance en admettant qu’elle ne peut fournir aucune indication aux hommes à propos de la vertu et des valeurs et qu’il ne leur reste qu’à immoler cette fosse à purin qu’est leur âme. De son propre aveu, elle est incapable d’aider les hommes à être bons et ne peut que les vouer à une perpétuelle malédiction.

« Pensez-vous béatement que votre morale exige uniquement le sacrifice des biens matériels? Mais que croyez-vous que sont les biens matériels? La matière n’a de valeur que dans la mesure où elle peut satisfaire les désirs humains. La matière n’est qu’un instrument au service des valeurs humaines. À quelle fin vous demande-t-on d’utiliser les biens matériels que vous avez produits? On vous demande de les mettre au service de ce qui est mauvais à vos yeux; au service de principes que vous n’approuvez pas, de personnes que vous méprisez, de buts opposés à ceux que vous poursuivez; sinon, ce n’est pas un sacrifice.

« Votre morale vous demande de renoncer aux monde matériel et de séparer vos valeurs de la matière. Un homme dont les valeurs ne prennent aucune forme matérielle, dont la vie n’a aucun rapport avec les idéaux, dont les actes démentent les convictions, est un misérable petit hypocrite; voilà pourtant l’homme qui respecte votre morale et sépare ses valeurs du monde matériel: celui qui aime une femme, mais couche avec une autre; celui qui admire les compétences d’un travailleur, mais en embauche un autre; celui qui croit en la justesse d’une cause, mais qui en finance une autre; ou encore celui qui possède de grands dons, mais consacre ses efforts à produire des déchets; voilà comment sont les hommes qui ont renoncé à la matière, qui croient que leurs valeurs spirituelles ne peuvent prendre aucune forme matérielle.

« C’est bien sûr à l’esprit que ces hommes ont renoncé. Vous êtes un être indivisible d’esprit et de matière: vous ne pouvez séparer les deux. Renoncez à votre conscience et vous devenez une bête. Renoncez à votre corps et vous devenez un objet factice. Renoncez au monde matériel et vous vous vouez au mal.

« Et c’est précisément là le but de votre morale. Que vous vous consacriez à ce que vous n’appréciez pas, que vous serviez ce que vous n’admirez pas, que vous vous soumettiez à ce que vous trouvez mauvais; que vous abandonniez le monde à d’autres, que vous vous reniiez, que vous renonciez à vous-mêmes. Mais vous-mêmes, c’est votre esprit! Renoncez-y et vous deviendrez un gros morceau de viande prêt à être dévoré par n’importe quel cannibale.
 

« Ceux qui commencent en disant: "C’est égoïste de réaliser vos désirs personnels, vous devez les sacrifier aux désirs des autres", finissent en disant: "C’est égoïste d’être fidèle à vos convictions, vous devez les sacrifier aux convictions des autres". »

« Quels que soient leurs étiquettes et leurs prétextes, qu’ils prétendent sauver votre âme en vous promettant le paradis, ou sauver votre corps en vous assurant qu’ils vont vous remplir le ventre, c’est votre esprit qu’ils vous demandent d’abandonner, tous ceux qui prêchent la foi dans le sacrifice. Ceux qui commencent en disant: "C’est égoïste de réaliser vos désirs personnels, vous devez les sacrifier aux désirs des autres", finissent en disant: "C’est égoïste d’être fidèle à vos convictions, vous devez les sacrifier aux convictions des autres".

« C’est bien vrai en l’occurrence: le summum de l’égoïsme est atteint par l’esprit indépendant qui ne reconnaît aucune autorité au-dessus de la sienne et aucune valeur au-dessus de son propre jugement. On vous presse de sacrifier votre intégrité intellectuelle, votre logique, votre raison, votre attachement à la vérité, pour vous transformer en une prostituée pour qui le plus grand bien est le bien du plus grand nombre.

« Si vous demandez à votre code moral une réponse à la question: "Qu’est-ce que le bien?", vous obtiendrez invariablement cette réponse: "Le bien des autres". Le bien est ce que les autres désirent, sans égard pour ce que vous en pensez, ou ce que vous croyez qu’eux devraient en penser. "Le bien des autres" est la formule magique qui change en or tout ce qu’elle touche, la formule qui tient lieu de caution morale à n’importe quel acte, fut-ce la destruction d’un continent. Votre vertu première n’est ni un objet, ni un acte, ni un principe; c’est une intention. Vous n’avez besoin d’aucune preuve, d’aucune justification, d’aucune réussite, vous n’avez nul besoin de réaliser effectivement le bien d’autrui; vous n’avez qu’à vous persuader que vos motifs étaient le bien des autres, et non le vôtre. Votre seule définition du bien est une négation: le bien est ce qui est "non bien" pour vous.

« Votre morale, qui se prétend éternelle, universelle, qui pose comme la détentrice incontestée des vrais valeurs, vous présente cette règle de conduite comme un absolu: si vous voulez quelque chose, c’est mal; si d’autres le veulent, c’est bien; si vous faites des efforts pour votre propre bien-être, arrêtez; si ces efforts ont pour but le bien-être des autres, tout va bien.

« Cette morale à double face vous déchire, mais elle sépare aussi le genre humain en deux camps ennemis: vous d’un côté, le reste de l’humanité de l’autre. Vous êtes l’unique proscrit qui n’a aucun droit au désir et à la vie. Vous êtes l’unique serviteur, les autres sont les maîtres, vous êtes le seul qui donne, les autres sont ceux qui reçoivent, vous êtes l’éternel débiteur, les autres d’éternels créanciers insatisfaits. Vous ne devez pas remettre en cause leur droit à votre sacrifice, où le bien-fondé de leurs désirs et de leurs besoins: leurs droits leur sont conférés par une négation, par le fait qu’ils sont "non-vous".

« Pour ceux qui auraient malgré tout des velléités de contestation, votre code moral a prévu un lot de consolation, un attrape-nigaud: c’est pour votre propre bonheur, énonce-t-il, que vous devez servir les autres, la seule manière de trouver le bonheur est d’y renoncer en faveur d’autrui, le seul moyen de prospérer est d’abandonner vos richesses à d’autres, la seule façon de protéger votre vie est de protéger tout le monde sauf vous-même. Et si vous trouvez tout cela un peu indigeste, c’est de votre faute et c’est bien la preuve de votre méchanceté: si vous étiez bon, vous trouveriez votre bonheur en dressant la table pour tout le monde, et votre dignité dans le rôle de la miette de pain qu’on balaye d’un revers de main.

« Vous qui n’avez aucune notion de ce qu’est l’estime de soi, vous acceptez la culpabilité sans ouvrir la bouche. Mais, quoique vous vous en défendiez, quoique vous refusiez de vous l’avouer en toute honnêteté, vous connaissez les raisons cachées, les fondements réels sur lesquels repose votre système. Ces commandements moraux qui sont une épine dans votre coeur, vous les observez au gré du hasard, tantôt en rechignant, tantôt en cherchant à les dénaturer hypocritement de façon à les rendre supportables, toujours dans une éternelle culpabilité.

« Moi, qui n’accepte que ce que je mérite, valeur ou culpabilité, je suis là pour vous poser la question que vous éludez. En quoi est-il moral de servir le bonheur d’autrui et non le sien propre? Si le bien-être est une valeur, pourquoi est-il moral pour les autres et immoral pour soi-même? S’il est immoral de manger un gâteau pour la satisfaction de son propre estomac, pourquoi est-ce très louable de vouloir le placer dans l’estomac d’autrui? Pourquoi vos désirs personnels sont-ils immoraux alors que ceux des autres ne le sont pas? Et s’il est immoral pour vous d’acquérir ce qui a de la valeur, pourquoi est-il moral pour les autres d’en faire autant? Si vous êtes vertueux et désintéressés quand vous donnez aux autres, ne sont-ils pas égoïstes et vicieux d’accepter? La vertu consiste-t-elle à servir le vice? Le but moral de ceux qui sont bons est-il de s’immoler en faveur de ceux qui sont mauvais?

« La réponse que vous redoutez, la réponse monstrueuse est: non, les bénéficiaires ne sont pas mauvais, pourvu qu’ils n’aient pas mérité ce que vous leur donnez. Il n’est pas immoral pour eux d’accepter des dons, s’ils sont incapables de les produire eux-mêmes, incapables de les gagner, incapables de vous donner quoi que ce soit en retour. Il n’est pas immoral pour eux de les accepter, à condition qu’ils n’y aient pas droit.

« Voilà le coeur secret de votre foi, l’autre facette de votre morale à double tranchant: il est immoral de vivre par vos propres efforts, mais très moral de vivre des efforts d’autrui; il est immoral de consommer votre propre production, mais très moral de consommer celle des autres. Il est immoral de mériter, il est moral de voler. Ce sont les parasites qui sont la justification morale de l’existence des producteurs, seule l’existence des parasites est une fin en soi. Il est condamnable de tirer profit de la réussite, mais très louable de tirer profit du sacrifice. Il est mauvais de construire votre propre bonheur, mais admirable de l’obtenir au prix du sang d’autrui.

« Votre morale divise le genre humain en deux castes et leur commande de vivre selon des règles opposées: ceux qui peuvent tout désirer, et ceux qui ne doivent rien désirer, les élus et les damnés, les cavaliers et les montures, les mangeurs et les mangés. Et quel critère détermine votre appartenance à l’élite morale? Simplement l’absence de valeurs.

« Quelles que soient les valeurs en question, c’est parce que vous en manquez que vous avez des droits sur ceux qui en ont. Ce sont vos besoins qui justifient vos droits. Si vous êtes capables de les satisfaire vous-mêmes, vous en perdez immédiatement le droit. Au contraire, un besoin que vous ne pouvez satisfaire vous donne un droit prioritaire sur la vie des hommes.

« Si vous réussissez dans vos entreprises, tout homme qui échoue dans les siennes est votre maître; si vous échouez, tout homme qui réussit est votre esclave. Que votre échec soit juste ou non, que vos désirs soient rationnels ou non, que votre infortune soit le résultat d’un accident ou la conséquence de vos vices, c’est le malheur qui vous donne droit à des récompenses. C’est la souffrance, sans égard pour sa nature et ses causes, la souffrance érigée en absolu primordial, qui vous ouvre des créances sur tout ce qui existe.

« Si vous mettez fin à vos souffrances par vos propres moyens, vous ne méritez aucun égard. Car il s’agit de votre intérêt personnel et votre morale considère cela avec mépris. Quelles que soient les valeurs que vous cherchez à acquérir, richesses, nourriture, amour, si vous les obtenez grâce à vos vertus, votre morale ne vous approuve pas: vous n’avez provoqué aucune perte pour personne, c’est du commerce, non de la charité; ce n’est pas un sacrifice. Les hommes créateurs évoluent dans le domaine du commerce, du bénéfice réciproque; au contraire, ceux qui ne méritent rien en appellent toujours à un genre d’échange ou le profit de l’un est la perte de l’autre. Etre récompensé pour vos vertus, c’est égoïste et immoral. C’est votre manque de vertu qui transforme vos exigences en droit moral.

« Quand un code moral énonce que les besoins justifient les exigences, il érige le vide – l’inexistence – en critère de la vertu; il récompense un manque, un défaut quelconque: la faiblesse, l’inaptitude, l’incompétence, la souffrance, la maladie, le désastre ou la pénurie, en un mot: le néant, le zéro.

« Et qui paie la facture de ces revendications? Ceux qui sont maudits parce qu’ils ne sont pas des zéros, et d’autant plus qu’ils sont éloignés de cet idéal. Comme toutes les valeurs sont issues de la mise en pratique de vertus, le degré de votre vertu indique le montant de votre amende, tout comme l’étendu de vos fautes sert à mesurer votre gain. Votre code moral déclare que l’homme rationnel doit se sacrifier à l’irrationnel, l’homme indépendant au parasite, l’homme honnête au malhonnête, l’homme juste à l’injuste, l’homme productif au chapardeur oisif, l’homme intègre au corrompu, l’homme fier au névrosé larmoyant. Vous vous étonnez de la petitesse d’âme de votre entourage? Mais les hommes qui possèdent ces vertus n’acceptent pas votre code moral, et ceux qui l’acceptent ne possèdent pas ces vertus.

« Quand règne la morale du sacrifice, la première valeur à sacrifier est la moralité elle-même, puis vient l’estime de soi. Quand le besoin est le critère moral, tout homme est à la fois victime et parasite. Dans le rôle de la victime, il doit travailler à satisfaire les besoins d’autrui, tout en jouant celui du parasite dont les besoins doivent être satisfaits à leur tour. Il ne peut s’adresser à ses frères humains que dans l’un de ces deux costumes disgracieux: celui du mendiant ou celui de la dupe.

« Vous redoutez l’homme qui possède un dollar de moins que vous car à vos yeux ce dollar lui revient légitimement, et vous vous sentez moralement coupables. Vous détestez l’homme qui a un dollar de plus que vous car vous croyez que ce dollar devrait être à vous, et vous vous sentez moralement frustrés. Ceux qui sont en dessous de vous sont une source de culpabilité, ceux qui sont au dessus, une source de frustration. Vous ne savez pas ce qu’il faut céder ou exiger, quand donner et quand prendre, quel plaisir est légitime et quelle dette vous devez encore rembourser. Vous luttez pour vous soustraire aux conséquences implacables des critères moraux que vous avez acceptés: "théorie!", dites-vous; car elles sont sans appel: vous êtes coupables à tout moment de votre vie, car chaque bouchée de nourriture que vous avalez ferait bien l’affaire de quelqu’un d’autre dans le monde, et vous évacuez le problème sous forme d’une vague rancune, vous concluez que la perfection morale n’est ni possible ni désirable, que vous vous en sortirez tant bien que mal, en sautant sur les occasions qui se présentent. Vous vous dites aussi que vous éviterez le regard des jeunes, qui vous regardent innocemment comme si l’estime de soi était possible et qui s’attendent à ce que vous en ayez. La culpabilité emplit votre âme. Ainsi en est-il de chaque homme qui passe devant vous en fuyant votre regard. Et vous vous étonnez que votre morale n’ait pas permis d’instaurer la fraternité sur terre et de pétrir des hommes de bonne volonté?

« Les justifications du sacrifice, telles que les avance votre morale, sont encore plus perverses que la corruption qu’elle prétend justifier. Vous devez vous sacrifier par amour, vous dit-elle, cet amour que vous devez ressentir pour tout homme. Comment! Voilà une morale qui vous demande de mépriser la prostituée parce qu’elle donne son corps à tous sans distinction, qui vous explique ensuite que les valeurs spirituelles sont autrement plus importantes que le corps et la matière et c’est elle qui exige de vous que vous forciez votre âme à aimer le premier passant venu!

« De même qu’il n’existe pas de richesse sans cause, il n’existe pas d’amour sans cause; il ne peut exister aucune émotion sans cause. Une émotion est une réaction à un fait de la réalité, une appréciation guidée par votre échelle de valeur. Aimer, c’est valoriser. Quand un homme vous dit que vous pouvez apprécier ce qui est sans valeur, que vous pouvez aimer ceux qui ne valent rien à vos yeux, c’est comme s’il vous disait qu’il est possible de devenir riche en consommant sans produire, ou que le papier-monnaie est aussi précieux que l’or.

« Remarquez qu’il ne s’attend pas à ce que vous éprouviez une peur sans fondement. Quand les gens de son espèce arrivent au pouvoir, ils s’empressent d’utiliser des moyens de vous terroriser, et de vous donner de bonnes raisons d’éprouver la crainte par laquelle ils veulent vous asservir. Mais quand il s’agit de l’amour, le plus élevé des sentiments, vous les autorisez à hurler que vous êtes un délinquant moral si vous ne parvenez pas à aimer sans raison. Quand un homme a peur sans raison, vous appelez un psychiatre; vous n’êtes pas aussi attentif à protéger le sens, la nature et la dignité de l’amour.

« L’amour est l’expression des valeurs de quelqu’un, la plus haute récompense que vous puissiez mériter pour les qualités morales qui imprègnent votre personnalité, le prix émotionnel offert par un homme en échange de la joie que lui procure les vertus d’un autre. Votre morale vous demande de séparer l’amour de vos valeurs pour le laisser tomber entre les mains de n’importe quel vagabond, non parce qu’il en est digne, mais parce qu’il en a besoin, non en récompense, mais en aumône, non comme prix de ses vertus, mais comme un chèque en blanc à ses vices. Votre morale vous dit que le but de l’amour est de vous libérer des obligations morales, que l’amour est supérieur au jugement moral, que le véritable amour transcende et pardonne n’importe quel forme de mal; que plus l’amour est grand, plus il tolère de dépravation chez la personne aimée. Aimer un homme pour ses vertus, c’est humain et dérisoire, vous dit-elle; mais l’aimer pour ses défauts, c’est divin. Aimer ceux qui sont dignes d’amour, c’est un acte intéressé; aimer ceux qui en sont indignes, c’est un beau sacrifice. Vous devez offrir votre amour à ceux qui ne le méritent pas, et moins ils le méritent, plus vous devez les aimer; plus l’objet est répugnant, plus l’amour est noble. Plus il est pénible d’aimer, plus c’est vertueux. Et si vous parvenez au stade du tas d’ordures qui accueille tout et n’importe quoi de la même manière, si vous cessez complètement d’apprécier les valeurs morales, vous avez enfin atteint la perfection morale.

« Voilà ce qu’est votre morale sacrificielle et voilà ce que sont les idéaux inséparables qu’elle vous offre: réformer la société pour en faire un parc à bétail humain; et remodeler votre esprit à l’image d’un tas d’ordures.

« C’était votre but et vous l’avez atteint. Pourquoi geignez-vous maintenant à cause de l’impuissance des l’homme et la futilité de leurs aspirations? Parce que vous avez été incapables de prospérer en prônant la destruction? Parce que vous avez été incapables de trouver la joie en vénérant la douleur? Parce que vous avez été incapables de vivre en plaçant la mort au sommet de vos valeurs?

« Votre capacité à vivre tant bien que mal reflète votre capacité à vous défaire de ce code moral, pourtant vous croyez que ceux qui le prônent sont des amis de l’humanité, et vous vous maudissez vous-mêmes sans oser remettre en cause leurs motifs et leurs buts. Regardez-les tels qu’ils sont maintenant que vous êtes face à votre dernier choix; et si vous choisissez de périr, faites-le en ayant bien conscience de la facilité dérisoire avec laquelle cet ennemi s’est arrogé votre vie.

« Les mystiques des deux écoles qui prêchent la foi sacrificielle utilisent un seul point faible: le manque de confiance dans votre propre intelligence. Ils vous disent qu’ils possèdent un savoir qui dépasse l’intelligence, un type de connaissance supérieure à la raison, un mystérieux canal qui les relie directement à une sorte de bureaucrate universel qui leur indique en exclusivité des astuces secrètes. Les mystiques de l’esprit déclarent posséder un sens supplémentaire que vous n’avez pas: ce sixième sens spécial leur donne des informations qui contredisent l’intégralité des connaissances fournies par les vôtres. Les mystiques du muscle ne s’encombrent pas d’une histoire de perception extrasensorielle: ils affirment purement et simplement que vos sens ne sont pas fiables, et que vous êtes aveugles, sans préciser comment ils le savent. Ces deux sortes de mystiques exigent que vous infirmiez votre propre conscience et que vous vous abandonniez à leur pouvoir. Ils vous présentent comme preuve de la supériorité de leur savoir, le fait qu’ils affirment le contraire de tout ce que vous savez, et comme preuve de leurs capacités supérieures à gérer l’existence, le fait qu’ils vous mènent à la misère, l’auto immolation, la famine et la destruction.

« Ils prétendent percevoir un mode d’existence supérieure à celle que vous menez sur terre. Les mystiques de l’esprit l’appellent "autre dimension", ce qui consiste à renier toute dimension. Les mystiques du muscle l’appellent "futur", ce qui consiste à renier le présent. Exister, c’est posséder une identité. Quelle est l’identité de leur monde supérieur? Ils vous disent sans cesse ce qu’il n’est pas, mais jamais ce qu’il est. Tout ce qu’ils peuvent identifier devant vous consiste en des négations: Dieu est ce qu’aucun esprit humain ne peut concevoir, disent-ils avant de vous demander de considérer cela comme une connaissance; Dieu est un non-homme, le paradis est une non-terre, l’âme est un non-corps, la vertu est le non-profit, A est non-A, la perception est le non-sensible, la connaissance est la non-raison. Leurs définitions ne sont pas des définitions, mais des annulations.

« Seule une métaphysique pour parasites peut s’accrocher à l’idée d’un univers ou le zéro absolu serait un critère d’identification. Un parasite cherche évidemment à éviter de parler de sa propre nature. Un parasite cherche évidemment à fuir la nécessité d’avouer que la substance qui nourrit son univers personnel, c’est le sang.

« De quelle nature est ce monde supérieur auquel ils sacrifient le monde réel? Les mystiques de l’esprit maudissent la matière, les mystiques du muscle maudissent le profit. Les premiers veulent que les hommes s’élèvent en renonçant au monde, les seconds souhaitent que les hommes héritent du monde en renonçant au profit. Leurs mondes immatériels et sans profit sont des contrées où coulent à flot des rivières de lait, où le vin jaillit des rochers sur commande, où des gâteaux tombent des nuages pour peu qu’on ouvre la bouche. Ici-bas, dans ce monde où dominent le matérialisme et la course au profit, un énorme investissement en vertu – intelligence, intégrité, énergie, compétence – est nécessaire à la simple construction d’un kilomètre de voie ferrée; dans leur monde immatériel et sans profit, ils voyagent de planète en planète au gré de leurs désirs. Si une personne honnête leur demande comment, ils répondent avec dédain que "comment" est un concept vulgaire et matérialiste, à bannir au profit de cet autre concept digne d’esprits supérieurs: "d’une manière ou d’une autre". Dans ce monde limité par la matière et le profit, c’est la réflexion qui est récompensée; dans un monde libéré de ces restrictions, ce sont les souhaits qui sont exaucés.

« Voilà la totalité de leur petit secret minable. Le secret de toute leur philosophie ésotérique, de leur dialectique aux sens cachés, de leurs regards évasifs et de leurs mots ronflants, le secret pour lequel ils détruisent la civilisation, le langage, l’industrie et la vie; le secret pour lequel ils se crèvent les yeux et les tympans, renient leurs sens, stérilisent leurs esprits, attaquent la raison, la logique, la matière, l’existence et la réalité. Leur secret, c’est qu’ils cherchent à ériger en absolu au sein de ce brouillard factice, un seul principe sacré: leurs désirs.

« Les limites qu’ils veulent repousser sont les lois de l’identité. Ils cherchent à se libérer du fait que A sera toujours A, sans égard pour leurs larmes et leur fureur; qu’aucun fleuve de lait ne viendra les nourrir sous prétexte qu’ils ont faim; que l’eau coulera toujours vers le bas même si c’est le contraire qui les arrange, et que s’il veulent en amener en haut d’un gratte-ciel, cela ne pourra se faire que par un processus de pensée et de travail, dans lequel ce qui compte, ce sont les tuyauteries et non les sentiments. Ils veulent échapper au fait que leurs sentiments sont incapables de déplacer le moindre grain de poussière, de même qu’ils sont incapables de modifier la nature des actes qu’ils ont commis.

« Ceux qui vous disent que l’homme est incapable de percevoir autre chose qu’une réalité déformée par ses sens, veulent dire en fait qu’eux-mêmes souhaitent percevoir une réalité déformée par leurs émotions. Votre esprit perçoit les choses telles qu’elles sont. Séparez-les de la raison, et elles deviendront des "choses telles que vos émotions les perçoivent".

« Il n’y a pas de révolte honnête contre la raison; et quand vous acceptez une fraction de leur credo, c’est seulement parce que vous cherchez à réaliser quelque chose que votre raison vous interdit. La liberté à laquelle vous aspirez n’est autre que le désir d’éluder le fait que si vous volez pour vous enrichir, vous êtes un vaurien, quelle que soit votre propension à la charité et le nombre de prières que vous récitez; que si vous couchez avec des prostituées, vous êtes un mari indigne, quelle que soit l’attention que vous accorderez le lendemain à votre femme; que vous êtes une entité indivisible, et non une série de morceaux éparpillés dans un univers où rien ne colle, où rien ne vous engage à quoi que ce soit, un univers de cauchemar où l’identité change et se métamorphose au hasard, où les héros et les crapules sont interchangeables au gré de points de vues arbitraires; qu’enfin vous êtes un être humain; que vous êtes une entité; que vous êtes.

« Quelle que soit la passion avec laquelle vous prétendez que votre souhait mystique est d’atteindre une vie meilleure, toute révolte contre l’identité est un désir d’inexistence.

« Le désir de ne pas être quelque chose de spécifique est un désir de ne pas être.

« Vos professeurs, les mystiques des deux écoles, ont renversé la causalité dans leurs têtes, et ils essayent de la renverser dans la réalité. Ils prennent leurs émotions pour la cause et leur intelligence pour l’effet. Ils font de leurs émotions des outils de perception de la réalité. Ils prennent leurs désirs pour un principe primordial, qui supplante les faits. Un homme honnête ne désire pas tant qu’il n’a pas identifié l’objet de son désir. Il dit: "Cela est, par conséquent je le veux". Eux disent: "Je le veux, par conséquent cela est".

« Il veulent tricher avec l’axiome de l’existence et de la conscience, il veulent faire de leur conscience non pas un instrument de perception de la réalité, mais un instrument de création; ils veulent que l’existence soit assujettie à la conscience; ils veulent être ce Dieu qu’ils ont créé à leur image, ce Dieu capable d’extraire un univers du néant au gré de sa fantaisie. Mais on ne triche pas avec la réalité. Ce qu’ils obtiennent est le contraire de ce qu’ils souhaitent. Ils veulent un pouvoir absolu sur l’existence; au lieu de cela, ils perdent le pouvoir de leur conscience. En refusant de savoir, ils se condamnent à l’horreur de l’inconnu.

« Ces désirs irrationnels qui vous ont amené à partager leur foi, ces émotions que vous vénérez comme des idoles, en sacrifiant le monde sur leur autel, cette obscure passion incohérente que vous portez en vous et que vous prenez pour la voix de Dieu ou de vos glandes, ne sont rien de plus que le cadavre de votre esprit. Une émotion qui s’oppose à la raison, une émotion que vous ne pouvez ni contrôler ni expliquer, n’est qu’une carcasse de pensée frelatée que vous avez interdit à votre esprit de réformer.

« À chaque fois que vous vous êtes laissés aller à refuser de penser, à refuser de voir, à préserver vos désirs de la confrontation aux faits de la réalité, à chaque fois que vous avez choisi de dire: "Laissez-moi soustraire au jugement de la raison les biscuits que j’ai volés, ou l’existence de Dieu, laissez-moi mon petit domaine d’irrationalité, et je me comporterai en homme raisonnable pour le reste", vous avez corrompu votre conscience et votre esprit. Votre esprit est alors devenu semblable à un jury pressuré qui reçoit ses ordres d’un monde parallèle et qui déforme les preuves pour se conformer aux instructions inexplicables et terrifiantes qu’il n’ose discuter. Le résultat est une réalité amputée et fragmentée, où les morceaux que vous voulez voir flottent dans la masse de ceux que vous ignorez, retenus les uns aux autres par ce formol spirituel qu’est l’émotion sans la pensée.
 

« Voilà l’origine de leur doctrine des actions sans cause, la raison de leur révolte contre la raison, l’objectif de leur morale, de leurs théories politiques et économiques, l’idéal vers lequel il veulent tendre: le règne du zéro. »

« Les liens que vous cherchez à briser sont les lois de la causalité: elle ne permettent aucun miracle. Les lois de la causalité sont celles de l’identité appliquées à l’action. Toute action est réalisée par une entité. La nature d’une action est déterminée par la nature de l’entité qui agit. Une entité ne peut agir à l’encontre de sa propre nature. Une action non causée par une entité doit l’être par un zéro, ce qui signifierait qu’un zéro contrôlerait quelque chose, qu’une non-entité contrôlerait une entité, que l’inexistant régirait l’existant, comme dans l’univers voulu par vos professeurs. Car voilà l’origine de leur doctrine des actions sans cause, la raison de leur révolte contre la raison, l’objectif de leur morale, de leurs théories politiques et économiques, l’idéal vers lequel il veulent tendre: le règne du zéro.

« Les lois de l’identité ne vous permettent pas de manger plusieurs fois le même gâteau. Elles ne vous permettent pas de manger un gâteau qui n’existe pas encore. Mais si vous noyez ces évidences dans le brouillard de votre esprit, si vous faites exprès d’être aveugles, alors vous pouvez essayer de proclamer votre droit de manger votre gâteau aujourd’hui et le mien demain, vous pouvez prêcher que le meilleur moyen d’obtenir un gâteau est de le manger avant de l’avoir préparé, que pour produire il faut commencer par consommer, que les besoins de chacun lui donne des droits sur toutes choses puisque rien n’est causé par quoi que ce soit. Et le corollaire de ce qui est matériellement sans cause est ce qui est spirituellement immérité.

« À chaque fois que vous vous révoltez contre la causalité, votre motivation n’est pas de l’éviter, mais de la renverser, ce qui est pire. Vous voulez de l’amour non mérité, comme si l’amour qui est l’effet, pouvait vous procurer la valeur qui en est la cause. Vous voulez de l’admiration non méritée, comme si l’admiration, qui est l’effet, pouvait vous procurer la vertu qui en est la cause. Vous voulez des richesses non gagnées, comme si la richesse qui est l’effet pouvait vous donner la compétence qui en est la cause. Vous implorez la miséricorde, pas la justice, la miséricorde, comme si le pardon immérité pouvait effacer la cause de votre supplication. Et pour pouvoir vous adonner à ce sale petit simulacre, vous soutenez les doctrines de vos professeurs qui proclament que la dépense, l’effet, créé la richesse, la cause; que les machines, l’effet, engendrent l’intelligence, la cause; que vos désirs sexuels, l’effet, sont l’origine de vos valeurs philosophiques, la cause.

« Qui paye pour cette orgie? Qui est à l’origine de ce qui est soi-disant sans cause? Qui sont les victimes, qui demeurent inconnues et périssent en silence, de peur que leur agonie ne vous dérange dans votre certitude qu’elles n’existent pas? C’est nous, les hommes de l’esprit.

« Nous sommes à l’origine de toutes les valeurs que vous convoitez, nous qui entretenons le processus de la pensée, processus qui consiste à identifier ce qui est et à découvrir les relations causales. Nous avons appris à connaître, à parler, à produire, à désirer, à aimer. Vous qui rejetez la raison, si nous ne l’avions préservée, vous ne seriez pas capables de satisfaire ni même de concevoir vos désirs. Vous seriez incapables de vouloir des vêtement, qui n’auraient pas été fabriqués, des voitures, qui n’auraient pas été inventées, de l’argent, qui n’aurait pas été imaginé pour acheter des biens qui n’existeraient pas. Vous n’auriez aucune idée de ce qu’est l’admiration, qui n’aurait été offerte à personne, puisque personne n’aurait rien accompli, ni l’amour qui ne concerne que ceux qui entretiennent leur capacité à penser, à choisir, à apprécier.

« Vous qui jaillissez comme des sauvages hors de la jungle de vos émotions pour atterrir sur la Cinquième Avenue de notre New York, et qui affirmez vouloir de l’électricité, mais sans les générateurs qui la produisent, c’est notre fortune que vous consommez tout en nous détruisant, ce sont nos valeurs que vous vous appropriez tout en nous maudissant, c’est notre langage que vous utilisez tout en reniant l’intelligence.

« Vos mystiques de l’esprit ont copié notre monde en omettant notre existence pour inventer leur paradis et ils vous ont promis des biens miraculeusement sortis du néant de la non matière. De même, vos modernes mystiques du muscle négligent notre existence et vous promettent un paradis où la matière se travaille toute seule, sans raison, pour prendre la forme désirée par votre non pensée.

« Pendant des siècles, les mystiques de l’esprit ont vécu du racket de protection, en rendant la vie terrestre insupportable pour vous faire payer cher leur secours, en prohibant toutes les vertus nécessaires à l’existence pour charger vos épaules de culpabilité, en condamnant comme péchés la production et la joie pour faire du chantage aux pêcheurs. Nous, les hommes de l’esprit, avons été les victimes anonymes de leur foi, nous qui avons consenti à contrer leur morale pour supporter la damnation promise à ceux qui s’attachaient à la raison, nous qui pensions et agissions, pendant qu’eux espéraient et priaient, nous qui étions voués aux gémonies, nous qui étions les trafiquants de vie quand vivre était un crime, pendant qu’ils se glorifiaient de distribuer généreusement tout en les méprisant les biens matériels produits par… par qui, au fait?

« Désormais nous sommes enchaînés et forcés à produire par des sauvages qui ne nous concèdent même pas le statut de pêcheurs; des sauvages qui prétendent que nous n’existons pas, puis menacent de nous ôter cette vie que nous ne possédons pas, si nous refusons de leur fournir ces biens que nous ne produisons pas. Désormais, nous sommes censés continuer à gérer des chemins de fer et savoir à quel instant arrivera un train qui doit traverser tout un continent, nous sommes censés continuer de faire tourner des usines et connaître la structure exacte des molécules qui composent chaque élément des ponts sur lesquels vous marchez et des avions qui vous portent dans les airs. Et tout cela pendant que des tribus de mystiques grotesques et minables se battent sur le cadavre de notre monde, en bafouillant dans leur non-langage qu’il n’y a ni principes, ni absolu, ni connaissance, ni pensée.

« S’abaissant en dessous du sauvage, qui s’imagine pouvoir changer la réalité en prononçant des mots magiques, ils croient qu’ils peuvent la modifier en ne prononçant aucune parole; et leur baguette magique est une vacuité totale, c’est la prétention que rien ne peut exister s’ils refusent de l’identifier.

« De même qu’ils vivent matériellement de richesses volées, ils vivent intellectuellement de concepts volés, et proclament que l’honnêteté consiste à refuser de savoir qu’on est en train de voler. De même qu’ils utilisent les effets en niant leurs causes, ils utilisent nos concepts tout en niant leur origine et leur existence même. De même qu’ils cherchent à s’emparer des usines et non à les construire, ils essayent de s’emparer de la pensée et non de penser eux-mêmes.

« Ils prétendent que la capacité à faire tourner des manivelles suffit à faire fonctionner une usine, en évacuant la question de savoir qui a créé l’usine; de même, ils déclarent qu’il n’y a pas d’entité, que seul le mouvement existe, en évacuant le fait que le mouvement présuppose une entité qui se meut, que sans le concept d’entité, il ne peut exister aucun concept qui ressemble à du "mouvement". Ils affirment leur droit de consommer ce qu’ils n’ont pas gagné, en évacuant la question de savoir qui doit le produire; de même, ils affirment qu’il n’y a pas de loi de l’identité, que rien n’existe que le changement, en éludant le fait que le changement présuppose l’existence de quelque chose qui change, passant d’un état initial à un état final, que sans la loi