|
« Vous qui êtes moitié rationnels, moitié lâches, vous avez engagé un
jeu de dupes avec la réalité, mais les dupes, c’est vous. Quand les
hommes rabaissent leurs vertus au rang d’approximation, le mal s’érige
en absolu. Quand les hommes vertueux renoncent à poursuivre
inflexiblement leurs objectifs, les abandonnant ainsi aux mains des
canailles, vous assistez au spectacle indécent du bien humilié, trahi et
marchandé face à un mal intransigeant et sûr de lui. De même que vous
avez cédé aux mystiques du muscle quand ils vous ont dit que la
revendication d’un savoir quelconque était une preuve d’ignorance, de
même à présent, vous leur cédez parce qu’ils clament qu’il est immoral
de prononcer un jugement moral.
Quand ils crient que vous êtes égoïstes d’être certains d’avoir raison,
vous vous hâtez de les rassurer en murmurant que vous n’êtes sûrs de
rien. Quand ils hurlent qu’il est immoral de camper sur vos convictions,
vous vous empressez de dire que vous n’en avez aucune. Quand les bandits
des républiques populaires d’Europe grognent que vous êtes coupables
d’intolérance, parce que vous ne regardez pas votre désir de vivre et
leur envie de vous tuer comme de simples différences d’opinion, vous
vous faites tout petits pour balbutier que vous tolérez toutes les
horreurs. Quand un clochard flânant dans un bidonville asiatique vous
aboie dessus: "Comment osez-vous être riches?", vous vous excusez en
implorant sa patience le temps de vous débarrasser de vos biens.
Vous êtes maintenant dans l’impasse à laquelle devait vous mener le
renoncement à votre droit d’exister. Vous avez d’abord cru que cette
trahison était "seulement un compromis". Vous avez accepté l’idée qu’il
était mal de vivre pour vous-mêmes et que la morale exigeait que vous
viviez pour vos enfants. Puis vous avez admis qu’il était égoïste de
vivre pour vos enfants, car la morale demandait que vous vous donniez à
la communauté. Ensuite, qu’il était égoïste de vous donner à votre
communauté, qu’il fallait vous consacrer à votre pays. Désormais, vous
abandonnez ce pays, le plus billant de tous, aux griffes de tous les
rebuts du globe, sous prétexte qu’il est immoral de vivre pour votre
pays et que votre devoir est de servir la terre entière. Des hommes qui
n’ont pas le droit de vivre pour eux-mêmes, n’ont droit à rien, et ne
conserveront rien.
« Après avoir tout renié, après vous être privé d’armes, de certitudes
et d’honneur, vous commettez maintenant votre dernière trahison en
achevant votre faillite intellectuelle: devant les mystiques des
républiques populaires qui prétendent être les champions de la raison et
de la science, vous vous inclinez en répondant que la foi est votre
principe de base. Les destructeurs, selon vous, sont dans le camp de la
raison, et vous dans celui de la foi. Aux débris moribonds de
rationalité qui subsistent encore dans l’esprit hagard de vos enfants,
vous déclarez que vous n’avez aucun argument à proposer pour soutenir
les idées qui ont fondé ce pays, qu’il n’y a aucune justification
rationnelle à la liberté, à la propriété, à la justice et au droit,
lesquels reposent en dernière analyse sur la foi; que d’après la logique
c’est l’ennemi qui a raison, mais que la foi est heureusement supérieure
à la raison. Vous déclarez à vos enfants qu’il est logique de piller,
d’asservir, d’exproprier, de torturer et d’assassiner, mais qu’ils
doivent résister à la tentation d’être logiques en se contraignant à la
discipline de l’irrationnel; que les gratte-ciel, les usines, les radios
et les avions sont issus de la foi et de l’intuition mystiques, alors
que les famines, les camps de concentration et les pelotons d’exécution
sont l’expression d’un mode d’existence rationnel; et que la révolution
industrielle a été menée par des hommes de foi pour en finir avec la
domination de la raison et de la logique qui caractérisait le Moyen Âge! Dans le même souffle, vous déclarez à ces enfants que les pillards
contrôlant les républiques populaires vont surpasser ce pays dans la
production de biens matériels puisqu’ils sont les représentants de la
science, quoique l’intérêt pour les biens matériels soit détestable;
vous leur déclarez que les idéaux des pillards sont nobles, mais qu’ils
n’ont pas, contrairement à vous, les moyens de les atteindre; que votre
combat contre les pillards consiste à réaliser leurs aspirations avant
eux, en renonçant au plus vite à toutes vos richesses. Après tout cela,
vous vous demandez pourquoi vos enfants deviennent des terroristes et
des délinquants, vous vous étonnez que les conquêtes des pillards
s’étendent jusque devant vos portes, et vous blâmez la bêtise humaine,
déclarant que les masses sont imperméables à la raison.
« Vous oubliez un peu vite que les pillards sont en lutte ouverte contre
l’intelligence, que le but qu’ils poursuivent en perpétrant leurs
horreurs sanglantes est de punir ceux qui ont l’audace de penser. Vous
oubliez que la plupart des mystiques du muscle ont commencé comme
mystiques de l’esprit, car la différence entre eux est bien ténue; vous
oubliez que ces deux sortes de mystiques sont les deux facettes d’une
même humanité déchirée, qui cherche à se raccommoder dans l’alternance
désespérée entre la destruction de la chair et celle de l’esprit; que ce
sont eux qui dominent vos collèges, comme ils dominent les parcs à
esclaves de l’Europe et les bidonvilles putrides de l’Inde, à la
recherche de n’importe quel refuge contre la réalité et la pensée.
« Vous oubliez tout cela volontairement en vous accrochant à votre "foi"
hypocrite qui vous ordonne d’ignorer que les pillards vous étranglent,
d’ignorer qu’ils sont les représentants réels et concrets de cette
morale à laquelle vous ne voulez ni obéir ni résister; d’ignorer que
leur façon de pratiquer la foi en faisant de la terre un holocauste est
la seule possible, d’ignorer que vous avez renoncé à la seule manière de
vous opposer à eux, qui est de refuser le rôle d’animal sacrificiel et
d’affirmer fièrement votre droit d’exister; enfin, votre foi vous
commande d’ignorer que si vous voulez les combattre réellement, c’est
votre morale que vous devez rejeter.
« Vous refusez de voir tout cela parce que votre amour-propre est
enchaîné à ce "désintérêt" mystique dont vous vous réclamez depuis tant
d’années sans jamais le mettre en pratique, au point que la seule idée
de le rejeter vous emplit de terreur. Vous avez investi cette valeur
suprême qu’était votre amour-propre dans une sécurité factice et vous
êtes tombés dans le piège de votre morale, qui vous oblige à combattre
pour la foi autodestructrice si vous voulez le préserver.
Il est piquant de constater que ce besoin d’amour-propre, que vous ne
savez ni expliquer ni définir, relève de ma morale et non de la vôtre;
c’est là votre contradiction fatale.
«Même s’il ne parvient pas à savoir pourquoi, même s’il ne fait que
ressentir l’existence sans la comprendre, l’homme sait que son besoin
désespéré d’amour-propre est une question de vie ou de mort. Parce qu’il
est un être de conscience et de volonté, il sait qu’il doit connaître ce
qui convient à l’entretien de sa vie. Il sait qu’il doit avoir raison;
il sait que s’il se trompe dans ses actes, il met sa vie en danger; il
sait que s’il se trompe sur lui-même, s’il est mauvais, c’est qu’il est
impropre à l’existence.
« Tout acte de l’homme est un choix de vie; le seul fait de manger
signifie pour lui qu’il s’estime digne de vivre; dans chaque plaisir
qu’il recherche, il affirme implicitement qu’il croit mériter le
bonheur. Il n’a pas le pouvoir de supprimer son besoin d’amour-propre.
Il doit se contenter de choisir sur quelle échelle il veut le mesurer.
Et il commet une erreur fatale quand, au lieu de choisir comme critère
sa propre vie, il en choisit un qui la détruit, un critère qui contredit
l’existence et dresse l’amour-propre contre la réalité.
« Les doutes sans cause, les sentiments secrets d’infériorité et
d’indignité trahissent une crainte cachée: celle d’être incapable de
traiter avec l’existence. Plus grande est la crainte, plus intense est
la tentation de se raccrocher à une doctrine étouffante et meurtrière.
Aucun homme ne peut survivre s’il se considère lui-même comme mauvais:
cela ne peut le conduire qu’à la démence ou au suicide. Pour y échapper,
s’il a choisi une norme irrationnelle, il tentera de tricher, de se
dérober, d’oublier. Il se trompera lui-même sur la réalité, l’existence,
le bonheur et la pensée; et il se trompera finalement sur
l’amour-propre, en luttant pour préserver ses illusions plutôt que de
risquer de découvrir ses lacunes.
|
« Avoir peur de faire
face à un problème, c’est croire que la solution est pire. » |
 |
« Avoir peur de faire face à un problème, c’est croire que la solution
est pire.
« Ce ne sont pas les crimes que vous avez commis, ce ne sont ni vos
échecs, ni vos défauts, ni vos erreurs qui infectent votre âme d’une
culpabilité permanente, mais le vide sur lequel vous comptez pour leur
faire face; aucun péché originel, aucune mystérieuse déficience innée ne
sont en cause. Votre culpabilité provient de votre refus de juger, de
votre refus de penser. La peur et la culpabilité qui vous habitent sont
réelles et méritées, mais elles n’ont pas pour origine les raisons
superficielles que vous invoquez, elles ne proviennent pas de votre
"égoïsme", de votre faiblesse ou de votre ignorance, mais d’un danger
qui menace concrètement votre existence: vous avez peur parce que vous
avez renoncé à vos moyens de survie; vous vous sentez coupables parce
que vous y avez renoncé volontairement.
« L’amour-propre est la confiance dans la capacité de l’esprit à penser,
et c’est votre esprit que vous avez trahi. Le "moi" que vous cherchez,
ce "moi" profond que vous ne parvenez ni à définir ni à exprimer, n’est
constitué ni de vos émotions ni de vos rêves évanescents, mais de votre
intellect, ce juge suprême que vous avez renié sur les conseils de cet
avocat véreux que vous appelez "sentiments".
Maintenant vous errez à travers la nuit que vous avez vous-mêmes créée,
dans la quête désespérée d’une lumière inconnue, mus par la vision d’une
aube entrevue jadis et à jamais perdue.
« Observez l’abondance dans la mythologie des légendes de paradis
perdus, que ce soit l’Atlantide, le jardin d’Éden ou d’autres royaumes
de perfection et d’abondance. La source de ces légendes existe, non dans
le passé de la race humaine, mais dans celui de chaque homme. Leur sens
repose en vous – non comme un souvenir solide, mais diffus et douloureux
comme un désir sans espoir; quelque part, dans les premières années de
votre enfance, avant d’avoir appris à vous soumettre, à accepter la
terreur de la déraison et à douter de la valeur de votre esprit, vous
avez vécu un état d’existence radieuse, vous avez connu l’indépendance
d’une conscience rationnelle face à un monde ouvert. Voilà ce que vous
cherchez, voilà le paradis que vous avez perdu – et qu’il vous appartient
de retrouver.
« Il y en a parmi vous qui ne sauront jamais qui est John Galt. Mais
ceux d’entre vous qui ont un jour connu l’amour de la vie et la fierté
d’en être digne, ceux qui ont un instant porté un regard optimiste sur
ce monde, ceux-là savent ce que signifie être homme. Quant à moi, je
n’ai rien fait de plus que connaître le trésor que cela représente. J’ai
choisi de mettre constamment en pratique ce que vous n’avez connu que
furtivement.
« Ce choix vous appartient maintenant. Il consiste à accepter de vous
consacrer à ce qu’il y a de plus élevé et de plus noble: l’engagement de
votre esprit dans la compréhension que deux et deux font quatre.
« Qui que vous soyez, vous qui êtes seuls face à mes paroles, munis de
votre seule honnêteté pour parvenir à les comprendre, sachez que vous
avez encore la possibilité d’être des hommes.
Mais il vous faudra repartir de rien, accepter de vous mettre à nu
devant la réalité, et renverser une lourde erreur historique en
déclarant: je suis, donc je vais penser.
« Acceptez le fait que votre vie dépend implacablement de votre esprit.
Reconnaissez que vos luttes, vos doutes, vos tricheries et vos fuites,
n’étaient rien d’autre qu’une tentative désespérée d’échapper à la
responsabilité de votre conscience et de votre volonté, une quête de
savoir automatique, d’action instinctive, d’intuition certaine; et
quoique vous disiez vouloir ainsi devenir des anges, ce que vous visiez
étaient en fait le statut d’un animal.
Acceptez comme idéal moral, le devoir de devenir des hommes.
« Ne dites pas que vous n’en savez pas assez pour faire confiance à
votre propre intelligence. Etes-vous plus en sécurité en vous
abandonnant aux mystiques après avoir rejeté le peu que vous saviez?
Vivez et agissez dans les limites de votre savoir en le laissant
s’étendre autant qu’il est possible. Arrachez votre esprit au chantage
de l’autorité. Acceptez le fait que vous n’êtes pas omniscients, mais
que ce n’est pas en jouant aux zombies que vous le deviendrez; que votre
esprit est faillible, mais que ce n’est pas en y renonçant que vous le
rendrez infaillible; qu’une erreur commise par vous est préférable à dix
vérités acceptées dans un acte de foi, parce que dans le premier cas
vous pouvez vous corriger alors que dans le deuxième vous détruisez
votre capacité à distinguer le vrai du faux. Au lieu de rêver d’être des
automates omniscients, acceptez le fait que l’homme ne peut acquérir son
savoir autrement que par sa propre volonté et son propre effort, que
c’est là sa spécificité, sa nature, sa morale et sa gloire.
« Retirez au mal cette licence perpétuelle que vous lui accordez en
proclamant que l’homme est imparfait. Selon quel critère pouvez-vous
donc le maudire ainsi? Acceptez le fait que dans le domaine de la
morale, il n’y a que la perfection qui vaille. Mais la perfection ne se
mesure pas, comme le veulent les mystiques, à la capacité à pratiquer
l’impossible, la vertu ne dépend pas de questions à propos desquelles
aucun choix n’est possible. Fondamentalement, l’homme ne connaît qu’une
alternative: penser ou ne pas penser; c’est à cela que se jauge sa
vertu. La perfection morale est une rationalité sans brèche; ce n’est
pas l’atteinte d’un certain niveau intellectuel, mais l’usage complet et
inflexible de l’intelligence, ce n’est pas l’étendue du savoir, mais la
reconnaissance de la raison comme un absolu.
« Apprenez à faire la différence entre des erreurs de connaissance et de
morale. Une erreur dans la connaissance n’est pas une faute morale,
pourvu que vous cherchiez à la corriger; seul un mystique pourrait juger
les êtres humains sur le critère d’une hypothétique omniscience
systématique. Un acte immoral est le choix conscient d’une action que
vous savez être mauvaise, ou un refus de savoir intentionnel, une
suspension du discernement et de la pensée. Ce que vous ignorez ne
constitue pas une charge morale à votre encontre; mais dès lors que vous
refusez de savoir, vous plantez la graine de l’infamie dans votre âme.
Pardonnez l’erreur de connaissance, mais n’acceptez aucune entorse à la
morale. Accordez le bénéfice du doute à ceux qui cherchent à savoir,
mais traitez en assassins potentiels ces insolents dépravés qui veulent
vous imposer leurs vues, proclamant pour justifier leurs exigences
qu’ils n’ont aucune raison à donner, que ce sont les sentiments qui les
animent. Traitez de même ceux qui rejettent un argument irréfutable en
disant: "ce n’est que de la logique", car ce qu’ils veulent est: "ce
n’est que la réalité". Or le seul système que l’on puisse opposer à la
réalité est fondé sur un désir de mort.
« Acceptez le fait que l’accomplissement de votre bonheur est le seul
but moral de votre vie, et que le bonheur – non la souffrance ou
l’indulgence facile envers vous-même – est la preuve de votre intégrité
morale, parce que c’est la marque et le résultat de la loyauté avec
laquelle vous réalisez vos valeurs.
Vous avez redouté de prendre la responsabilité du bonheur, vous vous
êtes trop méprisés pour oser affronter la discipline rationnelle qu’il
exigeait – et cette amertume anxieuse qui vous hante désormais est le
résultat de votre refus de savoir qu’il n’y a pas de substitut moral au
bonheur, qu' aucun homme n’est plus méprisable que le couard qui renonce
à le conquérir et qui craint d’affirmer son droit d’exister, démontrant
ainsi qu'il n’a même pas envers la vie la loyauté d'un oiseau ou d'une
fleur cherchant le soleil. Rejetez l’humilité, ce vice dont vous vous
couvrez comme d’un haillon en l’appelant vertu. Apprenez l’estime de
vous-mêmes, ce qui signifie: la lutte pour le bonheur. Et en comprenant
que la fierté est la somme de toutes les vertus, vous apprendrez à vivre
comme des hommes.
|
« Croyez-vous qu’il
soit toujours juste d’aider un autre homme? Non, si celui-ci prétend
qu’il a droit à votre aide ou que vous avez le devoir moral de
l’aider. Oui, si cela correspond à votre désir personnel, au plaisir
égoïste que vous trouvez à apporter votre soutien à un homme et à
des efforts que vous estimez. » |
 |
« Comme premier pas vers l’amour-propre, apprenez à traiter comme le
cannibale qu'il est tout homme qui exige votre secours. Car cet homme
considère que votre vie lui appartient. Aussi écoeurante que soit une
telle posture, il y a quelque chose de plus écoeurant encore: votre
consentement. Croyez-vous qu’il soit toujours juste d’aider un autre
homme? Non, si celui-ci prétend qu’il a droit à votre aide ou que vous
avez le devoir moral de l’aider. Oui, si cela correspond à votre désir
personnel, au plaisir égoïste que vous trouvez à apporter votre soutien
à un homme et à des efforts que vous estimez. Souffrir en soi n’est pas
une valeur; seul le combat de l’homme contre la souffrance en est une.
Si vous choisissez d’aider un homme qui souffre, faites-le uniquement en
vous fondant sur ses vertus, sur sa lutte pour la guérison, sur son
attachement à la raison, ou parce qu’il souffre injustement; alors votre
action est encore un échange et sa vertu est la contrepartie de votre
aide. Mais aider un homme dénué de vertus, l’assister pour la seule
raison qu’il souffre, accepter ses fautes, ses besoins comme autant de
revendications, c’est admettre la suprématie du zéro sur vos valeurs.
« Un homme sans vertus est un ennemi de l’existence qui agit selon des
principes mortels; l’aider implique de cautionner le mal et de soutenir
la destruction. Tout hommage à un zéro, ne serait-ce que sous la forme
de quelques centimes ou d’un simple sourire, est une trahison envers la
vie et tous ceux qui luttent pour la maintenir. C’est grâce à de tels
centimes et à de tels sourires que la désolation a pris racine au sein
de votre monde.
« Ne dites pas que ma morale vous est trop difficile à pratiquer et que
vous la redoutez comme vous redoutez l’inconnu. Tous les moments de vie
que vous avez traversés, vous les devez aux valeurs de mon code moral.
Mais vous avez réprimé, nié et rejeté cela avec force. Vous avez
continué à sacrifier la vertu au vice, et le meilleur de ce qu’il y a
dans l’homme à ce qu’il y a de pire. Regardez autour de vous: ce que
vous avez fait à la société, vous l’avez d’abord fait à votre âme. L’une
est à l’image de l’autre. Cette épave lugubre qui est désormais votre
monde, est l’expression physique de votre trahison envers vos valeurs,
vos amis, vos défenseurs, votre futur, votre pays, votre trahison envers
vous-même.
« Nous que vous appelez maintenant à votre secours mais qui ne
répondrons plus à vos appel, nous avons vécu parmi vous, mais vous
n’avez pas su nous connaître, vous avez refusé de penser et de voir ce
que nous étions. Vous avez ignoré le moteur que j’ai inventé et vous
l’avez abandonné à la rouille. Vous avez ignoré le héros qui sommeillait
en vous, et vous n’avez pas su me reconnaître quand je vous croisais
dans la rue. Lorsque vous pleuriez de désespoir pour l’esprit
inaccessible qui avait, vous les sentiez, déserté le monde, vous lui
donniez mon nom, mais ce que vous appeliez était votre amour-propre
trahi. Vous ne retrouverez pas l’un sans l’autre.
« Vous avez refusé de reconnaître la valeur de l’esprit humain, en
cherchant à diriger les hommes par la force. Ceux qui se sont soumis
n’avaient pas d’esprit à soumettre, ceux qui en avaient étaient de ceux
qui ne se soumettent pas. Ainsi du génie créateur qui, après avoir
endossé dans votre monde les habits du playboy, s’est consacré à
détruire les richesses, préférant anéantir sa fortune que de la déposer
devant les armes. Ainsi du penseur, de l’homme de raison, qui s’est fait
pirate dans votre monde, pour défendre ses valeurs par la force en
réponse à la vôtre, plutôt que de se soumettre à la règle de la
brutalité. M’entendez-vous,
Francisco d’Anconia et
Ragnar Danneskjöld,
mes premiers amis, mes camarades de combat, mes compagnons bannis, au
nom et en l’honneur desquels je parle?
« Nous avons commencé tous les trois ce que j’achève aujourd’hui. Nous
avons résolu tous les trois de venger ce pays et de libérer son âme
enchaînée. Cette inégalable nation a été construite sur le fondement de
ma morale, sur l’inaliénable suprématie du droit de l’homme à exister,
mais vous vous êtes détournés de cela en refusant de l’admettre. Vous
aviez sous les yeux une réussite sans précédent, et vous avez pillé ses
effets en reniant sa cause. Devant ces monument de morale que sont une
usine, une route ou un pont, vous avez continué à traiter ce pays
d’immoral, et le progrès de "cupidité matérielle", vous vous êtes
employés à trouver des excuses à la magnificence de ce pays face à la
décadence de l’Europe lépreuse et mystique qui vous présentait la famine
primordiale comme idole.
« Ce pays – un produit de la raison – ne pouvait survivre par la morale du
sacrifice. Il n’a pas été construit par des hommes en quête d’auto
immolation ou en attente d’aumônes. Il ne pouvait vivre en accord avec
la doctrine mystique qui prône la séparation de l’âme et du corps, qui
enseigne que le monde est mauvais et que ceux qui réussissent sont des
dépravés. Dès son origine, ce pays représenta une menace pour les règles
anciennes des mystiques. Dans l’immense feu d’artifice de sa jeunesse,
ce pays montra à la face d’un monde incrédule quelle grandeur était
accessible à l’homme, quel bonheur était possible sur terre. C’était
l’un ou l’autre: l’Amérique ou les mystiques. Les mystiques le savaient;
vous non. Vous les avez laissés vous infecter du culte du besoin, et ce
pays s’est transformé en géant dirigé par un gnome malfaisant pendant
que son âme survivante était précipitée dans l’ombre pour travailler et
vous nourrir en silence, cette âme anonyme, déshonorée, reniée, mais
héroïque et industrieuse. M’entends-tu maintenant,
Hank Rearden, la plus
grande victime que j’ai vengée?
« Ni lui ni aucun d’entre nous ne reviendra tant que la route ne sera
pas dégagée pour reconstruire ce pays, tant que l’épave de la morale du
sacrifice ne sera pas anéantie. Le système politique d’un pays est fondé
sur son code moral. Nous reconstruirons le système américain sur le
principe moral qui en est le fondement originel, mais que vous avez
traité comme un sujet de honte, dans votre évasion effrénée du conflit
entre ce principe et votre morale mystique: ce principe énonce que
l’homme est une fin en lui-même, non un moyen au service des fins
d’autrui, et que la vie de l’homme, sa liberté et son bonheur, lui
appartiennent en vertu d’un droit inaliénable.
« Vous qui avez perdu la notion de ce qu’est un droit, vous qui hésitez
dans une fuite stérile entre l’affirmation que les droits sont un don de
Dieu, un cadeau surnaturel reposant sur la foi, ou que les droits sont
un don de la société, qu’il faut arracher à son désir arbitraire,
apprenez que les droits de l’homme ne découlent ni de la loi divine ni
de la loi sociale, mais de la loi de l’identité. A est A; et l’Homme est
l’Homme. Ses droits sont les conditions d’existence requises par sa
nature pour sa propre survie.
Si l’homme doit vivre sur Terre, il a le droit d’utiliser sont esprit,
il a le droit d’agir selon son propre jugement, il a le droit de
travailler pour ses propres valeurs et de posséder le fruit de son
travail. Si la vie sur Terre est son but, il a le droit de vivre en tant
qu’être rationnel; la nature lui interdit l’irrationnel. Tout groupe
humain, toute nation qui tente de nier les droits de l’homme choisit
invariablement l’erreur, ce qui signifie: le mal, ce qui signifie:
l’anti-vie.
« Les droits sont un concept moral – et la morale est une question de
choix. Les hommes sont libres de ne pas choisir leur survie comme
critère de leur morale et de leurs lois, mais il ne sont pas libres de
se soustraire au fait que l’alternative consiste en une société
cannibale, surnageant dans l’éphémère en dévorant ce qu’elle a de
meilleur, avant de s’effondrer comme un corps cancéreux, lorsque les
bien-portant ont été mangés par les malades, quand le rationnel a été
consumé par l’irrationnel.
Tel a été le destin de vos sociétés dans l'histoire, mais vous avez
refusé d’en connaître la cause. Je suis ici pour l'énoncer: l'agent du
châtiment a été la loi de l'identité, à la laquelle vous ne pouvez
échapper. Tout comme il est impossible à un homme de vivre par des
moyens irrationnels, cela est impossible à deux hommes, deux mille ou
deux milliards. De même que l’homme ne peut survivre en défiant la
réalité, aucune nation, aucun pays ni aucun monde ne le peut. A est A.
Le reste est l’affaire du temps et de la générosité des victimes.
« De même que l’homme ne peut exister sans son corps, aucun droit ne
peut exister sans celui de le traduire dans la réalité – droit de penser,
de travailler et de conserver le fruit de son travail; ce qui signifie:
sans le droit de propriété. Les actuels mystiques du muscle qui vous
proposent la frauduleuse alternative entre les "droits de l’homme" et "les droits de propriété", comme si les uns pouvaient se passer des
autres, font une grotesque et ultime tentative pour ressusciter la doctrine
de l’opposition entre l’âme et le corps. Seul un fantôme peut exister
sans propriété matérielle; seul un esclave peut travailler sans droit
sur le produit de son effort. La doctrine selon laquelle les "droits de
l’homme" sont supérieurs aux "droits de propriété" signifie simplement
que certains êtres humains ont le droit d’exproprier les autres; comme
les gens capables n’ont rien à gagner des incapables, cela signifie
concrètement le droit des incapables de posséder les capables et de les
utiliser comme du bétail. Quiconque considère cela comme juste et humain
n’a pas droit au titre d’"humain".
|
« Toute propriété,
toute forme de richesse, est produite par l’esprit et le travail de
l’homme. Puisque vous ne pouvez obtenir d’effet sans cause, vous ne
pouvez obtenir de richesse sans sa source: l’intelligence. » |
 |
« La source des droits de propriété est la loi de la causalité. Toute
propriété, toute forme de richesse, est produite par l’esprit et le
travail de l’homme. Puisque vous ne pouvez obtenir d’effet sans cause,
vous ne pouvez obtenir de richesse sans sa source: l’intelligence. Vous
ne pouvez forcer l’intelligence à fonctionner: ceux qui sont capables de
penser, ne travailleront pas de force ou ne produiront guère plus que ce
qu’il en coûte de les maintenir en esclavage. Vous ne pouvez obtenir les
produits de l’esprit d’un homme qu’en acceptant ses conditions, par
l’échange et le consentement. N’importe quelle autre politique à l’égard
de la propriété de l’homme est une politique de criminels, quel que soit
le nombre de ceux qui la soutiennent. Les criminels sont des sauvages
qui ne voient qu’à court terme et meurent de faim quand leur proie leur
échappe – exactement comme vous mourrez en ce moment, vous qui croyez que
le crime devient "un moyen pragmatique" pour peu que votre gouvernement
décrète que le pillage est légal et la résistance au pillage illégale.
« Le seul but légitime d’un gouvernement est de protéger les droits de
l’homme, ce qui signifie: le protéger de la violence physique. Un
gouvernement légitime est simplement un policier agissant comme agent
d’autodéfense, qui ne doit donc utiliser la force que contre ceux qui en
prennent l’initiative. Les seules fonctions légitimes d’un gouvernement
sont: la police, pour vous protéger des criminels; l’armée, pour vous
protéger des envahisseurs étrangers; et la justice, pour protéger votre
propriété et vos contrats du pillage et de la fraude, et mettre fin aux
discordes selon des règles rationnelles, en application de lois
objectives. Mais un gouvernement qui prend l’initiative de la force
contre des hommes qui n’ont agressé personne ou celle de la répression
armée contre des victimes désarmées est une machine de cauchemar
destinée à anéantir la morale: un tel gouvernement démolit sa propre
justification et échange son rôle de protecteur contre celui de pire
ennemi du genre humain, passant du stade de policier à celui du criminel
détournant son droit d’utiliser la violence pour en abuser contre des
victimes privées de leur droit à l’autodéfense. Un tel gouvernement
substitue à la morale la règle sociale suivante: que chacun brime ses
voisins autant qu’il le souhaite, pourvu que son propre gang soit plus
puissant que celui des autres.
« Il faut être une brute, un fou ou un lâche pour accepter un tel mode
de vie, pour accepter de signer ainsi à ses semblables un chèque en
blanc sur sa vie et son esprit, pour accepter l’idée que les autres ont
le droit de disposer de sa personne à leur guise, que le désir de la
majorité est omnipotent, que la force physique des muscles et du nombre
est un substitut à la justice, à la réalité et à la vérité.
Nous, les hommes de l’esprit, nous qui ne sommes ni des maîtres ni des
esclaves mais des commerçants, nous n’émettons ni n’acceptons de chèques
en blanc. Nous ne vivons ni ne travaillons qu’avec la réalité objective.
« Aussi longtemps que les hommes, du temps de la sauvagerie, n’eurent
pas assimilé le concept de réalité objective et crurent que le monde
physique était régi par la volonté de démons inconnaissables, aucune
pensée, aucune science, aucune production ne furent possibles. C’est
seulement lorsque les homme découvrirent que la nature était un absolu
ferme et prévisible qu’ils devinrent capables de compter sur leur
savoir, choisir leur chemin, planifier leur avenir et lentement, sortir
de leurs cavernes. Mais maintenant vous avez replacé l’industrie moderne
et son immense complexité de précision scientifique dans les mains de
démons inconnaissables – le pouvoir imprévisible des désirs arbitraires
d’ignobles petits bureaucrates invisibles. Un fermier ne se fatiguerait
pas un seul jour à travailler la terre s’il ne pouvait estimer ses
chances de moissonner ensuite. Mais vous espérez que des géants
industriels, qui planifient sur des décennies, investissent sur des
générations et signent des contrats pour quatre-vingt dix neuf ans, vont
continuer à travailler et à produire, en risquant à chaque instant de
voir tous leurs efforts anéantis par le premier caprice susceptible de
germer dans le crâne d’un obscur fonctionnaire. Les travailleurs manuels
vivent et planifient à l’horizon d’un jour. Plus l’esprit est grand,
plus l’horizon s’étend. Un homme projetant de construire une hutte,
pourrait la bâtir sur vos sables mouvants, saisir un bénéfice rapide et
s’enfuir. Un homme projetant de construire un gratte-ciel, non. Il ne
consacrera pas davantage dix ans de travail acharné à inventer un
nouveau produit, s’il sait que des gangs de brutes sans scrupules concoctent
des lois contre lui, pour le lier, l’entraver et le faire échouer, et
que même s’il parvenait à ses fins au prix d’une lutte permanente, ils
s’empareraient de son invention et de ses bénéfices
« Ouvrez les yeux, vous qui gémissez que l’idée de rivaliser avec des
hommes d’intelligence supérieure vous terrorise, que leur esprit menace
votre mode de vie, que le fort ne laisse aucune chance au faible sur un
marché d’échanges volontaires. Qu’est-ce qui détermine la valeur
matérielle de votre travail? Si vous viviez sur une île déserte, rien
d’autre que l’effort productif de votre esprit. Moins votre effort
intellectuel serait efficace, moins votre travail physique vous
rapporterait – et vous ne pourriez occuper votre vie qu’à une seule
tâche, récolter une moisson incertaine ou chasser avec un arc et des
flèches, sans possibilité de penser au-delà. Mais quand vous vivez dans
une société rationnelle, où les hommes sont libres de commercer entre
eux, vous recevez un incalculable surplus: la valeur matérielle de votre
travail est déterminée non seulement par votre effort, mais par les
esprits les plus productifs du monde qui vous entoure.
Quand vous travaillez dans une usine moderne, vous êtes payés non
seulement pour votre travail, mais aussi pour celui de tous les génies
inventifs qui ont permis à cette usine de voir le jour: pour le travail
de l’industriel qui l’a construite, pour le travail de l’investisseur
qui a économisé afin de risquer son argent dans le nouveau et l’inconnu,
pour le travail de l’ingénieur qui a conçu les machines dont vous
poussez les leviers, pour le travail de l’inventeur qui a créé le
produit que vous confectionnez, pour le travail du savant qui a
découvert les lois grâce auxquelles ce produit a été conçu, pour le
travail du philosophe qui a enseigné aux hommes comment penser et que
vous passez votre temps à dénigrer.
« La machine, ce morceau cristallisé d’intelligence, est l’outil qui
étend le potentiel de votre vie en augmentant la productivité de votre
temps.
Si vous travailliez comme forgeron aux temps du Moyen Âge mystique,
toute votre capacité productive se résumerait à la fabrication d’une
barre de fer en plusieurs jours d’efforts. Combien de tonnes de rails
produisez-vous par jour si vous travaillez pour Hank Rearden?
Oseriez-vous prétendre que votre paye provient uniquement de votre
travail physique et que ces rails sont le produit de vos muscles? Le
niveau de vie du forgeron est tout ce que vos muscles vous offrent; le
reste est un don d’Hank Rearden.
« Chaque homme est libre d’aller aussi loin que le lui permettent ses
capacités et sa volonté, mais sa réussite dépend du niveau de pensée
auquel il parvient à s’élever. L’effort physique en lui-même ne permet
guère de dépasser la vie primitive. L’homme qui ne fait rien de plus
qu’un travail physique, consomme autant de biens matériels qu’il a pu en
produire, et ne laisse aucun surplus, ni pour lui ni pour les autres.
Mais l’homme qui produit une idée dans n’importe quel domaine du savoir
rationnel, l’homme qui découvre une connaissance nouvelle, est un
bienfaiteur permanent de l’humanité. Les biens matériels ne peuvent se
partager, ils appartiennent à quelque consommateur ultime; seuls les
fruits d’une idée peuvent se partager entre un nombre illimité d’hommes,
enrichissant chaque bénéficiaire sans coût ni sacrifice pour personne,
augmentant la capacité productive du travail de tous. C’est la valeur de
son propre temps que le "fort", l’homme intelligent, transmet aux
faibles, leur permettant de travailler dans les emplois qu’il a créés,
pendant qu’il s’affaire à d’autres découvertes. Ceci est un échange
réciproque mutuellement avantageux; les fruits de l’esprit sont un don
fait à tous les hommes qui, quels que soient leurs talents, souhaitent
vivre de leur travail sans convoiter ce qu’ils n’ont pas gagné.
« En regard de l’énergie mentale qu’il déploie, le créateur d’une
invention nouvelle ne reçoit qu’une faible part de ses fruits en termes
de compensation matérielle, quelle que soit la fortune qu’il réalise,
quels que soient les millions qu’il gagne. Mais l’homme qui travaille
comme portier dans l’usine confectionnant cette invention reçoit, lui,
un paiement énorme par rapport à l’effort intellectuel que son travail
lui demande. Et ceci est vrai de tous les cas intermédiaires, à tous les
niveaux d’ambition et d’habileté. Celui qui occupe le haut de la
pyramide intellectuelle contribue davantage que tous les autres, mais ne
reçoit rien d’autre qu’une indemnité matérielle; aucun surplus
intellectuel ne s’ajoute au prix de son temps. L’homme situé en bas qui,
abandonné à lui-même, mourrait de faim dans son inaptitude sans espoir,
n’apporte aucun surplus à ceux qui sont au dessus, mais reçoit les
fruits de tous leurs cerveaux. Telle est la nature de la "compétition"
entre les forts et les faibles d’esprit. Telle est la réalité de l’"exploitation" au nom de laquelle vous avez maudit les forts.
« Telle était le bien que nous vous faisions volontiers et avec joie.
Que demandions-nous en retour? Rien d’autre que la liberté. Nous
demandions que vous nous laissiez libres de fonctionner – libres de
penser et de travailler selon nos goûts – libres de prendre nos propres
risques et d’en subir les pertes – libres de recueillir nos profits et de
construire nos propres fortunes – libres de solliciter votre raison, de
soumettre nos produits à votre jugement par le biais d’un échange
volontaire, de compter sur la valeur objective de notre travail et sur
la capacité de vos esprits à le voir – libres de compter sur votre
honnêteté et de parler à votre intelligence. Tel était le prix que nous
demandions et que vous avez jugé trop élevé. Vous avez décidé qu’il
était injuste que nous, qui vous avons traînés hors de vos taudis, qui
vous avons fourni des appartements modernes, des radios, des cinémas et
des automobiles, possédions nos palais et nos yachts – vous avez décidé
que vous aviez droit à vos salaires, mais que nous n’avions pas droit à
nos profits, que vous ne vouliez pas que nous traitions avec vos
intelligences mais avec vos fusils. Notre réponse a été: "soyez damnés!" Cette sentence s’est réalisée: vous l’êtes.
« Vous n’avez pas daigné rivaliser d’intelligence – vous rivalisez
désormais de brutalité. Vous ne vous êtes pas souciés de chercher vos
récompenses dans l’efficacité de la production – vous disputez maintenant
une course dans laquelle les récompenses dépendent de l’efficacité du
pillage. Vous avez jugé égoïste et cruel que les hommes soient tenus
d’échanger valeur contre valeur – vous avez donc extirpé l’égoïsme de
votre société, de sorte que vous échangez désormais extorsion contre
extorsion.
Votre système est une guerre civile légale, où les hommes se constituent
en groupes antagonistes et se battent entre eux pour s’emparer de la
machine à fabriquer les lois, laquelle leur sert à écraser leurs rivaux
jusqu’à ce qu’un autre gang s’en empare à son tour pour les évincer, le
tout dans une protestation perpétuelle d’attachement au bien non
spécifié d’un public non précisé. Vous disiez ne voir aucune différence
entre l’économique et le politique, entre le pouvoir de l’argent et
celui des fusils – aucune différence entre la récompense et la punition,
entre l’achat et le pillage, entre le plaisir et la douleur, entre la
vie et la mort. Vous apprenez la différence maintenant.
« Il y en a parmi vous qui peuvent avancer l’excuse de l’ignorance ou de
la faiblesse d’esprit. Et les plus malfaisants, les plus coupables
d’entre vous sont les hommes qui avaient la possibilité de savoir, mais
qui ont choisi de nier la réalité, des hommes qui ont mis cyniquement
leur intelligence au service de la force; cette engeance méprisable de
mystiques de la science qui professent une dévotion pour une prétendue
"connaissance pure" – la pureté consistant à clamer que ce genre de
connaissances n’a pas d’application pratique dans le monde –, qui
réservent leur logique à la matière inanimée parce qu’ils croient que la
question des relations avec les hommes n’exige ni ne mérite aucune
rationalité, qui font mine de dédaigner l’argent tout en vendant leurs
âmes en échange d’un butin en forme de laboratoire. Et puisqu’il
n’existe rien qui ressemble à un "savoir sans application pratique" ou à
une "action désintéressée", puisqu’ils refusent de mettre leur science
au service de la vie, il la mettent donc au service de la mort, de la
seule manière qui convienne à des pillards: en inventant des armes de
coercition et de destruction. Eux, les intellectuels qui cherchent à
échapper à la morale, ils sont les damnés de cette Terre, et il n’y a
pas de rémission pour leur faute. M’entendez-vous,
Dr. Robert Stadler?
« Mais ce n’est pas à lui que je souhaite parler. Je parle à ceux
d’entre vous qui ont conservé un fragment d’âme souverain, ni vendu ni
estampillé: "aux ordres d'autres". Si, dans le chaos des motifs qui
vous ont poussés à écouter la radio ce soir, il y avait un désir
honnête, rationnel, de comprendre ce qui ne va pas dans le monde, c’est
à vous que je veux m’adresser. Selon les termes de mon code moral, on se
doit d’expliquer rationnellement la situation à ceux qui sont concernés
et qui font l’effort de savoir. Ceux qui font en sorte de ne pas me
comprendre ne m’intéressent pas.
|
« Je parle à ceux qui
désirent vivre et recouvrer l’honneur de leur âme. Maintenant que
vous connaissez la vérité sur votre monde, cessez de soutenir les
destructeurs. Le mal dans le monde n’est rendu possible que par la
caution que vous lui apportez. Retirez votre caution. » |
 |
« Je parle à ceux qui désirent vivre et recouvrer l’honneur de leur âme.
Maintenant que vous connaissez la vérité sur votre monde, cessez de
soutenir les destructeurs. Le mal dans le monde n’est rendu possible que
par la caution que vous lui apportez. Retirez votre caution. Retirez
votre soutien.
Ne tentez pas de vivre selon les termes de vos ennemis ou de gagner à un
jeu dont ils fixent seuls les règles. Ne demandez pas de faveur à ceux
qui vous ont asservis, ne demandez pas d’aumônes à ceux qui vous ont
volé, que ce soit en subventions, en prêts ou en emplois, ne vous
immiscez pas dans leurs équipes pour récupérer ce qu'elles vous ont pris
en les aidant à voler vos voisins. On ne peut espérer maintenir sa
propre vie en pactisant avec ceux qui la détruisent. Ne vous battez pas
pour le profit, le succès ou la sécurité au prix d’un tribut pour votre
droit d’exister. Un tel tribut n’a pas à être payé; plus vous leur
donnerez, plus ils vous demanderont. Plus les valeurs que vous
chercherez et réaliserez sont élevées, plus vous deviendrez vulnérables.
Leur système est un chantage conçu pour vous saigner, en utilisant
contre vous non vos péchés, mais votre amour de l'existence.
« N'essayez pas de progresser dans les conditions imposées par les
pillards ou de monter sur une échelle dont ils contrôlent l’équilibre.
Ne permettez pas qu’ils mettent à profit la seule puissance capable de
les maintenir au pouvoir: votre volonté de vivre. Mettez-vous en grève
– comme je l’ai fait. Employez vos compétences et votre esprit en privé,
étendez vos connaissances, développez vos capacités, mais ne partagez
pas vos réalisations avec les autres. Ne tentez pas de faire fortune au
milieu de pillards en embuscade. Demeurez en bas de leur échelle, ne
gagnez que le strict nécessaire, ne produisez pas un centime de trop
pour alimenter leurs gouvernements. Tant que vous êtes prisonniers,
agissez en prisonniers, ne les aidez pas à prétendre que vous êtes
libres. Soyez l'ennemi implacable et silencieux qu'ils redoutent.
Obéissez sous la contrainte, mais ne vous portez pas volontaires. Ne
faites aucun pas vers eux, ne formulez aucun souhait, aucune
réclamation, aucun projet qui abonde dans leur sens. N’aidez pas vos
racketteurs à clamer qu’ils agissent en bienfaiteurs et en amis. N’aidez
pas vos geôliers à prétendre que la prison est votre condition naturelle
d’existence. Ne leur permettez pas de falsifier la réalité. Contre leur
peur secrète, la peur de savoir qu’ils sont inaptes à l’existence, cette
falsification est leur unique barrage. Abattez-le et laissez-les
sombrer; votre caution est leur seul réconfort.
« Saisissez toute opportunité de disparaître et de vous soustraire à
leur emprise, sans pour autant devenir un bandit et créer un gang rival
du leur; construisez activement la vie qui vous ressemble avec ceux qui
acceptent votre code moral et qui désirent lutter pour vivre en hommes.
Vous n’avez aucune chance de gagner selon leur morale de mort ou leur
credo de la foi et de la force; vivez selon le critère qui récompense
l’honnêteté: celui de la vie et de la raison.
« Agissez en êtres rationnels et cherchez à devenir une référence pour
tous ceux qui ont soif d’intégrité – agissez selon vos valeurs
rationnelles, que ce soit seul au milieu de vos ennemis, avec une
poignée d’amis choisis ou comme fondateur d’une modeste communauté à
l'aube de la renaissance du genre humain.
« Quand l’empire des pillards s’effondrera, privé de ses meilleurs
esclaves, quand il arrivera au stade de chaos incontrôlable, à l’image
des nations opprimées de l’orient mystique, quand il se dissoudra en
troupeaux de voleurs affamés se massacrant entre eux, quand les avocats
de la morale du sacrifice périront avec leur idéal ultime, alors sonnera
l’heure de notre retour.
« Nous ouvrirons les portes de notre cité à tous ceux qui méritent d’y
entrer, une cité de vergers, de marchés, de pipelines, de cheminées et
de demeures inviolables. Nous agirons comme centre de rassemblement de
toutes les richesses secrètes que vous aurez produites. Arborant le
signe du dollar comme symbole – le symbole de l’échange libre et des
esprits libres –, nous viendrons pour reprendre une fois de plus ce pays
aux sauvages bornés qui n'ont jamais su en comprendre la nature, la
signification et la splendeur. Ceux qui choisiront de nous rejoindre le
feront; les autres n’auront pas le pouvoir de nous arrêter; des hordes
de sauvages n’ont jamais été un obstacle face aux hommes qui portent
l’étendard de la raison.
« Alors ce pays sera de nouveau le refuge d'une espèce en voie de
disparition: l’être rationnel. Le système politique que nous
construirons est contenu dans ce seul principe moral: aucun homme
n’obtiendra rien des autres par le recours à la force physique. Chaque
homme résistera ou tombera, vivra ou mourra en vertu de son propre
jugement rationnel. S’il échoue dans cette tâche, il sera sa seule
victime.
S’il craint que son jugement soit incorrect, il ne lui sera pas possible
de s’y soustraire en se retranchant derrière un fusil. S’il choisit de
corriger ses erreurs à temps, il tirera profit des succès exemplaires
d’autrui, en renforçant sa capacité à penser; mais un terme sera mis à
l’infamie qui consiste à faire payer aux uns de leur vie les erreurs des
autres. Dans ce monde, vous pourrez vous lever le matin avec l’esprit de votre
enfance: cet esprit d'ardeur, d'aventure et de certitude qui vient de la
sensation de traiter avec un univers rationnel. Aucun enfant n’a peur de
la nature; c’est votre peur des hommes qui disparaîtra, cette peur qui
paralyse votre âme, cette peur que vous avez contractée dans vos
premières confrontations avec ce qu’il y a d’incompréhensible,
d’imprédictible, de contradictoire, d’arbitraire, de caché, de faux,
d’irrationnel dans l’homme. Vous vivrez dans un monde d’êtres
responsables, fiables et consistants comme des faits; leur comportement
sera garanti par un mode d’existence où règne le critère de la réalité
objective. Vos vertus seront protégées, mais non vos vices et vos
faiblesses. Toute chance sera donnée à ce qu’il y a de bon en vous,
aucune à ce qu’il y a de mauvais. Ce que vous recevrez de la part des
hommes ne sera ni des aumônes, ni de la pitié, ni de la miséricorde, ni
le pardon de vos péchés, mais une seule valeur: la justice. Et à l’égard
des autres comme de vous-mêmes, vous n’éprouverez ni dégoût, ni
suspicion ni culpabilité, mais un sentiment unique: du respect.
« Voilà quel futur est à votre portée. Il exige de se battre, comme pour
toute autre valeur humaine. Toute vie est une lutte en vue d’un objectif
qu’il vous appartient de choisir. Voulez-vous continuer à vous débattre
dans l’instant présent, ou préférez-vous lutter pour le monde que je
vous propose? Souhaitez-vous continuer à descendre une paroi abrupte en
vous accrochant à ses rebords fragiles, dans une quête où chaque
souffrance est inutile et où chaque succès est un pas de plus vers
l’abîme? Ou préférez-vous entreprendre une lutte pour remonter palier
par palier dans une ascension régulière vers le sommet, une lutte dans
laquelle les épreuves sont un investissement pour l’avenir et les succès
un pas de plus vers le monde de votre idéal moral, une lutte par
laquelle, même si mourrez avant d’atteindre la pleine lumière du soleil,
vous aurez néanmoins pu connaître certains de ses rayons? Tel est le
choix qui s’offre à vous. Laissez votre esprit et votre amour de
l’existence en décider.
« Mes derniers mots s’adressent aux héros disséminés de par le monde,
ceux qui sont prisonniers, non de leur fuite devant la réalité, mais de
leur vertu et de leur courage désespérés. Mes frères spirituels,
examinez vos vertus et la nature des ennemis que vous servez. Vos
destructeurs vous tiennent par votre endurance, votre générosité, votre
innocence, votre amour; l’endurance qui porte leur fardeau, la
générosité qui répond à leurs cris de désespoir, l’innocence qui vous
empêche de les condamner en vous aveuglant sur leur méchanceté et leurs
motifs, l’amour, votre amour de la vie, qui vous fait croire que ce sont
des hommes et qu’ils l’aiment autant que vous. Mais le monde
d’aujourd’hui est le monde qu’ils voulaient. La vie est l’objet de leur
haine. Abandonnez-les à la mort qu’ils vénèrent. Au nom de votre
dévotion magnifique à cette terre, laissez-les, n’épuisez pas votre âme
splendide en aidant au triomphe de leur noirceur. M’entendez-vous… mon
amour?
« Au nom de ce qu’il y a de meilleur en vous, ne sacrifiez pas ce monde
aux plus mauvais de ses hôtes. Au nom des valeurs qui fondent votre vie,
ne laissez pas votre vision de l’homme se corrompre au contact de la
laideur, la lâcheté et la stupidité de ceux qui n'ont jamais mérité le
nom d’hommes. Ne perdez pas de vue que ce qui convient à l’homme est la
droiture, l’intransigeance et la persévérance. Ne laissez pas votre
flamme s’évanouir dans les marécages sans espoir de l’approximatif, du
"pas tout à fait", du "pas maintenant", du "pas du tout". Ne laissez pas
périr le héros qui est en vous, parce qu’on vous a frustrés de la vie
que vous méritiez. Regardez votre chemin et la nature de votre combat.
Le monde auquel vous aspiriez est à votre portée, il est réel, il est
possible, il est à vous.
« Mais le gagner exige une rupture totale avec celui du passé, un rejet
complet du dogme selon lequel l’homme est un animal sacrificiel dont
l’existence est vouée au plaisir des autres. Luttez pour votre valeur
personnelle. Luttez pour la vertu de votre fierté. Luttez pour l’essence
de l’homme: la souveraineté de la raison. Luttez sans dévier avec la
certitude radieuse que votre morale est une morale de vie, que votre
combat est celui de tous les accomplissements, de toutes les valeurs, de
toutes les grandeurs, de tout le bien et de toute la joie qui ont jamais
existé sur cette terre.
« Vous vaincrez lorsque vous serez prêts à prononcer le serment que j’ai
fait moi-même au début de ma lutte – et pour ceux qui aspirent au jour de
mon retour, je vais maintenant le répéter au monde entier: "Je jure –
sur ma vie et mon amour pour elle – de ne jamais vivre pour autrui et de
ne jamais demander à autrui de vivre pour moi". »
[...]
|