Montréal, 24 juin 2007 • No 231

 

LECTURE

 

 
 

« C'EST JOHN GALT QUI VOUS PARLE »

 

par Ayn Rand

 

Suite...

« Un sauvage est un être qui ne réalise pas que A est A, que la réalité est réelle. Son développement s’est arrêté au stade du bébé dont la conscience commence à analyser les perceptions sensorielles sans distinguer encore les objets environnants. C’est en effet le bébé qui voit le monde comme un mouvement confus, sans entités qui se meuvent; et la naissance de son esprit a lieu le jour où il comprend que la forme qui le nourrit est sa mère et que le brouillard qui est derrière elle est un rideau, que ce sont deux entités différentes qui ne peuvent s’intervertir, qui sont ce qu’elles sont, qui existent. Le jour où il réalise que la matière n’a pas de volonté et où il comprend que lui-même en a une, ce jour est celui de sa naissance en tant qu’être humain. Le jour où il comprend que le reflet qu’il voit dans le miroir n’est pas une illusion, qu’il est réel en tant que reflet; que le mirage qu’il voit dans le désert n’est pas une illusion, mais une combinaison de lumière et d’air chaud, que ce n’est pas une ville qu’il voit, mais le reflet d’une ville; le jour où il réalise qu’il n’est pas un récepteur passif qui engrange mécaniquement des sensations les unes après les autres, que ses sens ne lui fournissent pas un savoir systématique haché en petits morceaux indépendants du contexte, mais uniquement la matière du savoir que son esprit doit apprendre à intégrer; le jour où il comprend que ses sens ne le trompent pas, que le monde est régi par la causalité, que ses organes de perception sont des outils dénués de volonté, qui n’ont pas vocation à inventer ou à déformer la réalité mais à lui en fournir des preuves absolues; le jour où il comprend que son esprit doit assimiler les matériaux fournis par ses sens, qu’il doit analyser leur nature, leur cause, leur contexte, dans un travail perpétuel d’identification des objets qu’il perçoit; ce jour est celui de sa naissance comme penseur et homme de science.

 

« Nous sommes les hommes qui ont connu ce jour; vous êtes ceux qui ont choisi de le connaître partiellement; un sauvage est un homme qui ne le connaît jamais.

« Pour un sauvage, le monde est le théâtre d’incompréhensibles miracles, où la matière inanimée est toute-puissante alors que lui-même est démuni. Son monde est pire qu’inconnu; il est inconnaissable. Un sauvage croit que les objets physiques sont doués d’une volonté mystérieuse et imprévisible, alors que lui-même n’est qu’un pion animé par des forces contre lesquelles il ne peut rien. Il croit que des démons tout puissants régissent la nature, que la réalité est un terrain de jeu où ils peuvent transformer à tout moment son bol de riz en serpent et sa femme en scarabée, que tout A peut devenir le non A qui leur convient et que la seule connaissance qu’il possède est la certitude qu’il ne doit pas chercher à savoir. Il ne peut compter sur rien, il ne peut qu’espérer, et il passe sa vie à espérer, à supplier ses démons de réaliser ses prières au gré de leur bon vouloir, chantant leur louange quand ils l’exaucent et se maudissant quand ils l’ignorent, leur offrant des sacrifices en signe de gratitude et encore des sacrifices en signe de contrition, se prosternant dans une adoration craintive devant le soleil, la lune, le vent, la pluie et tout gangster qui se présente comme leur porte-parole, pourvu que ses discours soient assez incompréhensibles et son masque suffisamment effrayant. Il désire, supplie, rampe et meurt enfin, vous léguant en souvenir de sa vision de l’existence une monstruosité représentant ses idoles, des mélanges d’hommes, d’animaux, d’araignées, personnifications informes du monde du non A.

« Sa condition intellectuelle est la même que celle de vos professeurs actuels et son monde est le même que celui où ils veulent vous mener.

« Si vous ne voyez pas les moyens qu’ils comptent employer, allez visiter n’importe quelle classe de collège et vous entendrez des professeurs expliquer aux enfants qu’aucune certitude n’est possible à l’homme, que sa conscience n’a aucune efficacité, qu’il ne peut rien savoir des faits et des lois de l’existence, qu’il ne peut connaître aucune réalité objective. Dans ces conditions, quel est le critère de la connaissance et de la vérité? La réponse est: ce que les autres croient. Il n’y a pas de connaissance, enseignent-ils, il n’y a que la foi. Croire que vous existez est un acte de foi, aussi valable que la foi d’un autre dans son droit de vous tuer; les fondements de la science sont un acte de foi, ni plus ni moins que la foi dans une révélation mystique; croire qu’un générateur peut produire de la lumière électrique est un acte de foi, aussi arbitraire que de croire qu’on en ferait autant en caressant une patte de lapin à la nouvelle lune. La vérité est ce que les gens veulent qu’elle soit, et les gens sont tout le monde sauf vous. La réalité est ce que les gens disent qu’elle est, il n’y a pas de fait objectif, il n’y a que leurs désirs arbitraires. Un homme qui cherche la connaissance dans un laboratoire à l’aide de tubes à essais et de raisonnements est un bouffon vieillot et superstitieux. Un vrai scientifique est un homme qui va sonder le public, et sans l’avidité égoïste de tous ces industriels qui ont un intérêt personnel à entraver les progrès de la science, vous sauriez que New York n’existe pas, parce qu’un sondage de la population mondiale vous révèlerait à une écrasante majorité que ses croyances interdisent la possibilité même d’une telle ville.

« Pendant des siècles, les mystiques de l’esprit ont proclamé que la foi était supérieure à la raison, mais ils n’ont pas osé contester l’existence de la raison. Leurs héritiers, les mystiques du muscle, ont achevé leur travail et réalisé leur rêve: ils déclare que tout est question de foi, et appellent cela une révolte contre la croyance. Comme révolte contre des assertions sans fondement, ils proclament que rien ne peut être prouvé. Comme révolte contre l’idée d’une connaissance surnaturelle, ils proclament qu’aucun savoir n’est possible. Comme révolte contre les ennemis de la science, ils annoncent que la science est une superstition. Comme révolte contre l’asservissement de la pensée, ils proclament que la pensée n’existe pas.

« Si vous renoncez à votre perception, si vous acceptez de remplacer vos critères objectifs par des critères collectifs, si vous attendez que les autres vous disent ce qu’il faut penser, le vide que vous créez ainsi ne restera pas longtemps vacant. Vous allez vous apercevoir que vos professeurs commenceront à fixer les règles collectives, et que si vous refusez de leur obéir, protestant qu’ils ne sont pas l’humanité à eux tous seuls, ils vous répondront: "Comment savez-vous que nous ne le sommes pas?" "Être", mon ami? "Où avez-vous déniché ce terme démodé?"

« Si vous doutez que ce soit là leur but, observez avec quelle persévérance acharnée les mystiques du muscle s’efforcent de vous faire oublier qu’un concept tel que la pensé ait pu un jour exister. Observez les contorsions de langage, les mots flous au sens élastique grâce auxquels ils évitent soigneusement toute référence au concept de "pensée". Votre conscience, vous disent-ils, consiste en "réflexes", en "réactions", en "expériences", en "impulsions"; et ils refusent en même temps d’identifier les moyens par lesquels ils ont acquis cette connaissance, l’acte qu’ils accomplissent en disant cela, ou celui que vous accomplissez en écoutant. Les mots ont le pouvoir de vous "conditionner", disent-ils tout en refusant d’identifier les raisons pour lesquelles les mots ont aussi le pouvoir de changer votre… votre …? Un étudiant lisant un livre le comprend par un processus de…? de…? Un scientifique travaillant à une invention s’engage dans un acte de …? Un psychiatre aidant un névrosé à résoudre ses problèmes conflictuels, le fait au moyen de…? Mystère. Un industriel… chut! ça n’existe pas: une usine est une "ressource naturelle", au même titre qu’un arbre, un caillou ou une marre de boue.

« Le problème de la production, vous disent-ils, n’a aucun intérêt et ne mérite aucune attention particulière; le seul problème proposé à vos "réflexes" est donc la question de la distribution. Qui a résolu le problème de la production? L’humanité, selon eux. Quelle était la solution? Les marchandises sont là. Comment sont-elles arrivées là? D’une manière ou d’une autre. De quelle cause sont-elles l’effet? Rien n’a de cause.

« Ils prétendent que tout homme a le droit de vivre sans travailler et, en dépit des lois de la réalité, qu’il a droit à un "minimum vital" – un toit, des aliments et des vêtements –, sans faire aucun effort, comme un privilège de naissance. Qui doit lui fournir tout cela? Mystère. Chaque homme, annoncent-ils, possède une part égale des avancées technologiques réalisées dans le monde. Réalisées… par qui? Mystère. Ces lâches enragés qui posent en défenseurs des industriels redéfinissent maintenant l’économie comme une technique d’ajustement entre les désirs illimités des hommes et les biens produits en quantité limitée. Produits… par qui? Mystère. Ces escrocs intellectuels qui veulent passer pour des professeurs se gaussent des penseurs d’autrefois car leurs théories sociales faisaient l’hypothèse de la rationalité humaine; mais puisque l’homme n’est pas rationnel, déclarent-ils, il doit y avoir un système qui lui permet d’exister en étant irrationnel, ce qui signifie: en défiant la réalité. Qui rendra cela possible? Mystère. À chaque fois qu’un gratte-papier griffonne des plans pour contrôler la production du genre humain, que l’on soit d’accord ou non avec ses statistiques, personne ne remet en question son droit d’imposer ses idées par la force des armes. Imposer… à qui? À votre avis? Des groupes de pipelettes subventionnées font des tours du monde aux frais de la princesse et s’en reviennent en disant que les peuples sous-développés demandent de meilleures conditions de vie. Demandent… à qui? À votre avis? Et pour devancer toute demande d’explication sur la différence entre New York et un village de cases dans la savane, ils avancent cette obscénité suprême qui consiste à expliquer les développements de l’industrie humaine, les gratte-ciel, les ponts suspendus, les moteurs et les trains, en déclarant que l’homme est un animal qui possède un "instinct de savoir-faire".

« Vous vous demandez ce qui ne va pas dans le monde? Vous assistez maintenant à l’explosion de la foi dans le sans cause et dans le non mérité. Tous vos gangs de mystiques, de l’esprit et du muscle, se disputent farouchement le pouvoir de vous gouverner, en grognant que l’amour est la solution à tous vos problèmes spirituels et que le fouet est la solution à tous vos problèmes matériels, à vous qui avez renoncé à penser. Eux qui accordent moins de dignité à l’homme qu’à du bétail, eux qui ignorent ce que leur dirait un dresseur d’animaux, à savoir qu’on ne dresse pas un animal par la terreur, qu’un éléphant maltraité, bien loin de travailler pour ses tortionnaires ou de porter leurs fardeaux, aurait vite fait de les piétiner; ils espèrent toutefois que l’homme continuera à produire des tubes électroniques, des avions supersoniques, des moteurs atomiques et des télescopes interstellaires, en échange d’une ration de viande complétée si nécessaire par quelques bons coups de fouet.

« Ne vous méprenez pas sur le caractère des mystiques. L’affaiblissement de votre conscience a toujours été leur unique objectif. Et le pouvoir de vous dominer par la force a toujours été leur seul désir.

« Depuis les rites des sorciers de la jungle, qui stérilisaient la pensée de leurs victimes en leur présentant une réalité déformée en absurdités grotesques, pour les maintenir dans une terreur arriérée pendant des siècles; depuis les doctrines surnaturelles du Moyen Âge, grâce auxquelles des hommes entassés pêle-mêle dans des taudis boueux étaient maintenus dans la crainte que le démon ne vole la soupe gagnée en dix-huit heures de travail, jusqu’au petit professeur mielleux qui vous assure que votre cerveau n’a pas la capacité de penser, que vos sens sont trompeurs et que vous devez obéir aveuglément à la volonté toute puissante de cette entité surnaturelle qu’est la Société: c’est toujours la même recette au service du même objectif; faire de vous une loque dénuée de toute capacité à penser.

« Mais cela ne peut vous arriver que si vous y consentez. Et si vous y consentez, vous méritez bien votre sort.

« Quand vous écoutez le sermon d’un mystique sur l’impuissance de la pensée humaine et que vous commencez à douter de votre raison et non de la sienne; quand vous permettez que votre semi-rationalité déjà précaire soit ébranlée par une assertion quelconque et que vous considérez comme plus sûr de vous en remettre à l’autorité du savoir supérieur de votre interlocuteur, la faute est partagée: votre acquiescement le renforce dans ses certitudes. Il en est même l’unique fondement. Le pouvoir surnaturel que redoute le mystique, cet esprit inconnu qu’il vénère, c’est le vôtre; et la conscience qu’il croit toute puissante, c’est la vôtre.

« Un mystique est un homme qui a abandonné son esprit dès qu’il a rencontré celui des autres. À un moment donné de son enfance, quand sa propre compréhension de la réalité s’est trouvée en conflit avec les affirmations d’autrui, devant des ordres arbitraires ou des exigences contradictoires, il a ressenti une telle aversion pour l’indépendance qu’il a renoncé à ses facultés rationnelles. Au moment de choisir entre "je sais" et "les autres disent", il a opté pour l’autorité des autres, il a préféré la soumission à la compréhension, la croyance à la pensée. Car la foi dans le surnaturel commence avec la foi dans la supériorité des autres. Sa reddition est issue du sentiment de devoir cacher son manque de compréhension, de l’impression que les autres possèdent un savoir mystérieux qui lui échappe à lui seul, que la réalité est tout ce qu’ils désirent qu’elle soit, par des moyens à jamais hors de sa portée.

« Depuis lors, dans sa crainte de penser, il est livré à la merci de sentiments non identifiés. Il n’a pas d’autre guide que ses émotions, qui sont les débris de son identité. Il s’y accroche dans une frénésie possessive, et tout effort intellectuel qu’il peut faire est une tentative pour se cacher à lui-même qu’il n’éprouve que de la terreur.

« Quand un mystique affirme l’existence d’une connaissance supérieure à la raison, il est tout à fait sincère. Mais ce n’est pas à un super esprit universel et omniscient qu’il fait allusion en réalité, c’est au boniment du premier quidam qui s’est trouvé sur son chemin et devant lequel il a renoncé à sa raison. Un mystique est animé du désir urgent d’inculquer, de tricher, de flatter, d’abuser; il est pressé de contraindre cette conscience toute-puissante qui est celle des autres. "Les autres" sont la seule clef de sa réalité, il sent qu’il ne peut exister qu’en contrôlant leur mystérieux pouvoir, et en extorquant leur inexplicable consentement. "Les autres" sont ses seuls moyens de perception, et comme un aveugle qui dépend des yeux de son chien, il sent qu’il doit les tenir en laisse pour survivre. Contrôler la conscience des autres devient sa seule passion; le désir du pouvoir est une mauvaise herbe qui ne peut croître que dans la vacuité d’un esprit perdu.

« Tout dictateur est un mystique et tout mystique est un dictateur en puissance. Un mystique demande ardemment l’obéissance des hommes, pas leur accord. Il veut les voir renier leurs consciences devant ses affirmations, ses ordres, ses souhaits et ses caprices; de même qu’il renie la sienne devant les leurs. Il veut traiter avec les hommes par la foi et la force, il ne trouve aucune satisfaction dans leur consentement s’il doit l’obtenir par la raison et l’exposé des faits. La raison est l’ennemi qu’il redoute, quoiqu’il lui accorde peu de crédit. La raison, pour lui, est un moyen de tromperie; il croit que les hommes possèdent un pouvoir plus puissant que la raison, et que seule leur croyance sans cause ou leur obéissance forcée peut lui apporter la sécurité, la preuve qu’il a su pallier son absence de don mystique. Il est avide de commander, pas de convaincre: convaincre exige de reconnaître l’indépendance d’autrui et de se soumettre à l’absolu de la réalité objective. Ce qu’il recherche est un pouvoir sur la réalité et sur le moyen qu’ont les hommes de la percevoir, leur intelligence. Il cherche le pouvoir d’interposer sa volonté entre l’existence et la conscience, comme si, en acceptant de falsifier la réalité comme il leur ordonne de le faire, les hommes pouvaient en fait la créer.

« Dans le domaine matériel, le mystique est un parasite qui exproprie les gens des richesses qu’ils ont créées; de même, dans le domaine spirituel, le mystique pille les idées créées par les autres. Il se ravale ainsi en dessous du rang de l’aliéné qui projette sa propre déformation de la réalité, en devenant un parasite de l’aliénation qui se nourrit de la distorsion imaginée par d’autres.
 

« Un mystique se délecte du spectacle de la souffrance, de la pauvreté, du servage et de la terreur. Tout cela lui procure une sensation de triomphe, la certitude qu’il a vaincu la réalité rationnelle. Mais il n’existe aucune autre réalité. »

« Il n’y a qu’un état qui satisfasse les désirs d’infini, de non causalité et de non identité du mystique: la mort. Peu importe la source inintelligible de ses sentiments incommunicables: quiconque rejette la réalité rejette l’existence; et les sentiments qui l’animent sont une haine contre toutes les valeurs qui constituent la vie humaine, et un désir avide de tout ce qui la détruit. Un mystique se délecte du spectacle de la souffrance, de la pauvreté, du servage et de la terreur. Tout cela lui procure une sensation de triomphe, la certitude qu’il a vaincu la réalité rationnelle. Mais il n’existe aucune autre réalité. Peu importe quel bien-être il prétend servir, que ce soit celui de Dieu ou de ce monstre informe qu’il appelle "le Peuple", peu importe à quelle dimension surnaturelle il se réfère: dans les faits, sur terre, son idéal concret est la mort, son désir est de tuer, sa seule satisfaction est de faire souffrir.

« La foi des mystiques n’a jamais abouti à rien d’autre qu’à la destruction, comme vous pouvez le constater autour de vous une fois de plus. Et si les ravages occasionnés par leurs actes ne les ont pas incités à s’interroger sur leurs doctrines, s’ils prétendent être animés par l’amour alors qu’ils empilent des montagnes de cadavres, c’est parce que la vérité de leurs intentions est encore pire que l’excuse obscène que vous leur trouvez, selon laquelle ces horreurs sont au service de nobles fins. La vérité est que ces horreurs sont leurs fins.

« Vous qui êtes assez égarés pour croire que vous pourriez vous accommoder d’un dictateur mystique, que vous pourriez lui agréer en obéissant à ses ordres, sachez qu’il n’y a pas moyen de le satisfaire; si vous obéissez, il inversera ses ordres; il cherche l’obéissance pour l’obéissance et la destruction pour la destruction. Vous qui êtes assez poltrons pour croire que vous pouvez vous entendre avec un mystique en offrant vos biens à sa rapacité, sachez qu’il n’y a pas moyen de le corrompre car le pot-de-vin qu’il veut, c’est votre vie, aussi rapidement que vous serez disposés à la lui donner; et que le monstre qu’il cherche lui-même à soudoyer est ce néant enfoui dans son âme, qui le pousse à tuer pour lui éviter d’apprendre que la mort qu’il désire est la sienne.

« Vous qui êtes assez naïfs pour croire que les forces qui subsistent aujourd’hui dans votre monde sont mues par l’appât du gain, sachez que la course au pillage que pratiquent les mystiques n’est qu’une façade destinée à leur cacher à eux-mêmes la nature de leur mobile véritable. Comme la richesse est un moyen au service de la vie humaine, ils la réclament à grands cris pour imiter les êtres vivants, pour se faire croire à eux-mêmes qu’ils veulent vivre. Mais leur dévouement grossier aux objets de luxe qu’ils ont volés n’est pas pour eux une satisfaction, c’est une fuite. Ils ne veulent pas posséder votre fortune, ils veulent que vous la perdiez; ils ne veulent pas réussir, ils veulent que vous échouiez; ils ne veulent pas vivre, ils veulent que vous mouriez. Ils ne désirent rien, ils détestent l’existence. Chacun d’entre eux poursuit sa fuite en avant en essayant de ne pas apprendre qu’il est lui-même l’objet de sa haine.

« Vous qui n’avez jamais compris ce qu’était le mal, vous qui considérez les mystiques comme des "idéalistes égarés" – que votre Dieu imaginaire vous pardonne! –, sachez qu’ils sont eux-mêmes le mal, ces objets anti-vie qui cherchent à remplir le néant "désintéressé" de leur âme en dévorant le monde. Ce n’est pas à votre fortune qu’ils veulent s'en prendre. C’est une conspiration contre l’esprit, ce qui signifie; contre la vie et contre l’homme.

« C’est une conspiration sans chef ni boussole, menée par tous ces petits gangsters du moment qui profitent de l’agonie d’un pays ou d’un autre, comme autant de déchets voguant à l’aventure sur les flots déversés par les réservoirs crevés de l’histoire: des réservoirs remplis de la haine de la raison, de la logique, du talent, de la réussite et de la joie, remplis par chacun des pleurnichards antihumains qui a un jour prêché la supériorité du "coeur" sur l’intellect.

« C’est une conspiration menée par tous ceux qui essayent, non de vivre, mais d’en finir avec la vie, par tous ceux qui cherchent à couper juste un petit morceau de réalité et qui sont attirés à travers leurs émotions vers ceux qui sont affairés à en couper d’autres, c’est une conspiration qui unit tous ceux qui poursuivent un zéro en guise de valeur, dans une même tendance à la fuite: le professeur incapable de penser, qui prend plaisir à détériorer l’esprit de ses étudiants, l’homme d’affaires qui s’efforce de neutraliser le talent de ses concurrents pour protéger sa stagnation, le névrosé qui prend plaisir à rabaisser les hommes fiers parce qu’il cultive la haine de lui-même, l’incompétent qui s’amuse à faire échouer les projets des autres, le médiocre qui se réjouit en démolissant la grandeur, l’eunuque qui prend plaisir à châtrer tout plaisir, et tous leurs fabricants de justifications intellectuelles, ceux qui prêchent que l’immolation des valeurs transformera les vices en vertus. La mort est la source de leurs théories, la mort est le but concret de leurs actions et quant à vous, vous êtes leurs dernières victimes.

« Nous qui servions à amortir les conflits nés de l’incompatibilité de votre foi avec votre vie, nous ne sommes plus là pour vous sauver des conséquences de vos croyances. Nous ne sommes plus disposés à payer de nos vies les dettes que vous avez accumulées tout au long des vôtres ou le déficit moral creusé par toutes les générations qui vous ont précédés. Vous avez vécu à crédit et moi, je suis l’homme qui a fermé le compte.
 

« Je suis l’homme dont votre vacuité vous permettait d’ignorer l’existence. Je suis celui que vous ne vouliez ni voir vivre ni voir mourir. »

« Je suis l’homme dont votre vacuité vous permettait d’ignorer l’existence. Je suis celui que vous ne vouliez ni voir vivre ni voir mourir. Vous ne vouliez pas que je vive parce que vous aviez peur de savoir que je portais les responsabilités que vous rejetiez et que vos vies dépendaient de moi; et vous ne vouliez pas que je meure, parce que vous le saviez.

« Il y a douze ans, quand je travaillais dans votre monde, j’étais un inventeur. J’exerçais une des professions les plus récentes dans l’histoire humaine, et vouée à une extinction rapide dans une société revenue au stade sous humain. Un inventeur est un homme qui demande "pourquoi?" à l’univers et ne laisse rien s’interposer entre son esprit et la réponse.

« Comme les hommes qui découvrirent l’usage de la vapeur et du pétrole, j’ai découvert une source d’énergie présente depuis la naissance du monde, mais que personne n’avait songé à regarder autrement que comme un objet de culte et de terreur attribué à un dieu tonitruant. J’ai réalisé le prototype d’un moteur expérimental qui aurait fait ma fortune et celles de mes employeurs, un moteur qui aurait amélioré l’efficacité de toutes les installations humaines utilisant de l’énergie, faisant ainsi don d’une plus grande productivité à chaque heure que vous passiez à gagner votre vie.

« Un soir, lors d’une réunion à l’usine, j’ai été menacé de mort à cause de cette réalisation. J’ai entendu trois parasites affirmer que mon cerveau et ma vie étaient leur propriété, que mon droit d’exister était subordonné à la satisfaction de leurs désirs. Le but de mon talent, disaient-ils, était de servir les besoins de ceux qui en avaient moins que moi. Je n’avais pas le droit de vivre, disaient-ils, à cause de mes aptitudes; au contraire, leur droit de vivre à eux était inconditionnel, du fait de leur incompétence.

« Alors je compris ce qui n’allait pas dans le monde, je compris ce qui détruisait les hommes et les nations, et à quel niveau devait se jouer la bataille pour la vie. Je vis que l’ennemi était une morale inversée, qui tirait toute sa force de mon seul consentement. Je vis que le mal était impuissant, car le mal était l’irrationnel, le néant, l’anti-réel, et qu’il ne pouvait triompher que si le bien se résignait à le servir. Ces parasites qui m’entouraient en proclamant leur dépendance vis-à-vis de mon esprit, ces parasites qui espéraient que je me sacrifierais pour eux, que je me résignerais à un esclavage qu’ils n’avaient pas le pouvoir de m’imposer, ne faisaient que compter sur un principe aussi ancien que le monde. Car à travers toute l’histoire des hommes, celle de l’extorsion organisée par des familles de fainéants ou celle des atrocités commises dans les pays collectivistes, ce sont les bons, les capables, les hommes de raison, qui ont agit pour leur propre perte, qui ont transfusé au mal le sang de leur vertu et accepté en retour le poison de la destruction, se battant ainsi pour la survie du mal et l’anéantissement de leurs valeurs. Je compris que, pour qu’un homme vertueux cède au mal et lui accorde la victoire, il fallait à un moment donné qu’il donne son consentement alors même que rien n’aurait pu le lui arracher. Je vis que je pouvais mettre un terme à vos injures et à vos attaques en prononçant un seul mot dans ma tête: "non". Et je l’ai prononcé.

« J’ai quitté cette usine. J’ai quitté votre monde. Je me suis consacré à éclairer vos victimes et à leur fournir la méthode et l’arme pour vous combattre. La méthode consistait à accepter de vous regarder pour ce que vous étiez. L’arme était la justice.

« Si vous voulez savoir ce que vous avez perdu quand j’ai quitté votre monde avec mes grévistes, allez sur une terre déserte et inconnue des hommes et demandez-vous comment vous comptez survivre, et combien de temps vous y parviendrez sans avoir à penser, sans personne pour vous montrer ce qu’il faut faire; ou alors, si vous acceptez de penser, demandez-vous ce que vous seriez capables de découvrir, demandez-vous combien d’inventions strictement personnelles vous avez faites au cours de votre vie, et quelle proportion de votre temps vous avez passé à reproduire des actes appris de quelqu’un d’autre; demandez-vous si vraiment vous seriez capables de découvrir comment cultiver la terre pour en extraire votre nourriture, si vraiment vous seriez capables d’inventer une roue, un levier, une bobine d’induction, un générateur et un tube électronique. Maintenant, pensez-vous encore que les hommes capables sont des exploiteurs qui vivent du fruit de votre labeur en volant les richesses que vous produisez? Persistez-vous à croire que vous avez le pouvoir de les asservir? Laissez vos femmes jeter un coup d’oeil à la jungle où vivent leurs homologues aux faces rabougries et aux seins tombants, qui pilent, heure par heure, siècle après siècle, la bouillie familiale dans une bassine; puis laissez-les se demander si leur "instinct de savoir-faire" peut vraiment leur fournir des réfrigérateurs, des machines à laver et des aspirateurs, et sinon, si elles osent encore mépriser ceux qui ont créé tout cela, sans pourtant faire appel à leur "instinct".

« Sauvages que vous êtes, ouvrez les yeux et cessez de marmonner que les idées sont subordonnées aux moyens de production, que les machines sont autre chose qu’un pur produit de la pensée humaine. Moralement, vous n’avez jamais atteint l’âge industriel, vous en êtes resté à la morale de l’ère barbare où la misérable subsistance des hommes était obtenue par le travail physique des esclaves. Les mystiques ont toujours voulu posséder des esclaves, pour les protéger de la réalité matérielle qu’ils redoutent. Mais vous, petits activistes grotesques, vous regardez avec des yeux aveugles les gratte-ciel et les cheminées d’usine qui vous entourent en rêvant d’asservir ceux qui les ont érigées, scientifiques, inventeurs ou industriels. Quand vous exigez la propriété collective des moyens de production, ce que vous réclamez en fait, c’est la propriété collective de l’intelligence. J’ai enseigné à mes grévistes la réponse que vous méritiez: "allez-y, essayez!"
 

« Vous vous déclarez incapables de maîtriser les forces de la matière, et pourtant vous voulez diriger l’esprit des hommes aptes à réaliser des prouesses qui vous dépassent. Vous vous dites incapables de survivre sans nous, mais vous voulez nous dicter notre façon de vivre. »

« Vous vous déclarez incapables de maîtriser les forces de la matière, et pourtant vous voulez diriger l’esprit des hommes aptes à réaliser des prouesses qui vous dépassent. Vous vous dites incapables de survivre sans nous, mais vous voulez nous dicter notre façon de vivre. Vous proclamez avoir besoin de nous, mais vous avez l’impertinence de prétendre nous gouverner par la force. Et vous espérez que nous, qui ne redoutons pas ce monde physique qui vous fait si peur, nous allons nous incliner devant un rustre qui vous a persuadé de l’élire pour nous commander?

« Vous proposez d’établir un ordre social fondé sur le principe suivant: que vous êtes incapables de diriger votre vie personnelle, mais capables de diriger celle des autres; que vous êtes inaptes à vivre librement, mais aptes à devenir des législateurs tout puissants; que vous êtes incapables de gagner votre vie en utilisant votre intelligence, mais capables de juger des hommes politiques et de les désigner à des postes où ils auront tout pouvoir sur des techniques dont vous ignorez tout, des sciences que vous n’avez jamais étudiées, des réalisations dont vous n’avez aucune idée, des industries gigantesques dans lesquelles, selon votre propre aveux, vous seriez incapables d’exercer les fonctions les plus modestes.

« Vous êtes des dépendants; de cette dépendance innée provient votre culte du zéro: ce symbole d’impuissance que vous vénérez est l’idée que vous vous faites de l’homme et la référence à partir de laquelle vous cherchez à remodeler votre âme. "C’est humain!" gémissez-vous à la vue de n’importe quelle dépravation, vous rabaissant vous-même au rôle de "l’humain" tel que vous le concevez: celui du faible, de l’imbécile, du perfide, du menteur, du défaillant, du couard, de l’escroc, mais jamais, au grand jamais! celui du héros, du penseur, du producteur, de l’inventeur ou de l’homme d’action, comme si "ressentir" était humain, mais non penser, comme si échouer était humain mais non réussir, comme si la corruption était humaine mais non la vertu. Comme si la mort était le principe de l’humanité, mais non la vie.

« Pour nous priver de notre honneur, afin de pouvoir ensuite nous priver de nos richesses, vous nous avez toujours regardés comme des esclaves indignes de toute récompense morale. Vous chantez les louanges de toute organisation qui prétend ne faire aucun profit, en maudissant les hommes qui ont réalisé les profits nécessaires à l’existence de cette organisation. Vous considérez comme de "l’intérêt public" tout projet au service de ceux qui ne payent rien; ce n’est pas dans l’intérêt public de fournir des services à ceux qui les payent. Tout ce qui passe en aumônes est un "bénéfice public". Faire du commerce est une injure publique. Le "bien public" est le bien de ceux qui ne font rien pour le mériter; Ceux qui le méritent n’ont droit à rien. Le "public", pour vous, est quiconque a échoué dans l’accomplissement de ses valeurs. Quiconque y a réussi, quiconque fournit les biens indispensables à votre survie, est exclu du public et de l’espèce humaine.

« Quelle folie vous a fait croire que vous sortiriez indemnes de ce tissu de contradictions érigé en idéal de société, alors qu’il suffisait à vos victimes de dire "non" pour démolir tout l’édifice de ce beau plan? Quel mendiant assez fou croirait que sa misère le place en situation confortable pour menacer ses bienfaiteurs? Vous gémissez, comme lui, que vous comptez sur notre pitié, mais en secret, sous l’emprise de votre code moral, vous espérez pouvoir compter sur notre culpabilité. Vous vous attendez à ce que nous nous sentions coupables de nos vertus en présence de vos vices, de vos souffrances et de vos échecs: coupables de réussir notre vie, coupables d’aimer cette existence que vous maudissez. Pourtant vous nous suppliez de vous aider à vivre.

« Vous vouliez connaître John Galt? Je suis le premier homme de talent à avoir refusé de me sentir coupable; le premier à ne pas faire pénitence pour mes vertus et à ne pas accepter qu’elles soient utilisées contre moi; le premier à refuser de souffrir le martyre entre les mains de ceux qui voulaient me voir périr pour avoir eu le privilège de les maintenir en vie; le premier à leur avoir dit que je n’avais pas besoin d’eux, et que tant qu’ils n’apprendraient pas à traiter avec moi en commerçants, donnant valeur contre valeur, ils devraient exister sans moi, tout comme j’existerai sans eux: je leur laisserai ainsi le soin de comprendre lequel d’entre nous a besoin de l’autre, et lequel possède le moyen de survie le plus efficace.

« J’ai réalisé intentionnellement ce que d’autres ont fait jadis en silence, sans le savoir. Depuis toujours, des hommes intelligents se sont mis en grève, dans la protestation et le désespoir, mais ils ne connaissaient pas le sens profond de leur acte. L’homme qui s’est retiré de la vie publique pour penser sans avoir à partager ses réflexions; l’homme qui a passé sa vie dans l’ombre d’un emploi subalterne, en gardant pour lui la flamme de son esprit, sans jamais lui donner forme, sans jamais accepter qu’elle serve les desseins d’un monde méprisable; l’homme vaincu par le dégoût, qui a abandonné avant d’avoir commencé, l’homme qui a renoncé plutôt que de devoir céder, l’homme qui n’a utilisé qu’une fraction de ses capacités, brisé qu’il était par le désir ardent d’un idéal introuvable; tous, ils étaient en grève, en grève contre la déraison, en grève contre votre monde et vos valeurs. Mais dans l’ignorance de leurs propres valeurs, ils ont renoncé à savoir; dans la nuit de leur indignation sans espoir, alors qu’ils étaient passionnés sans connaissance du désir et justes bien qu’ignorant de la justice, ils vous ont cédé le pouvoir de la réalité et abandonné l’impulsion de leur esprit, et ils ont péri dans une amertume stérile, en rebelles au service d’une révolte incomprise, en amoureux ignorant tout de leur amour.

« Les temps abominables que vous appelez le Moyen Âge furent une période de grève de l’intelligence, pendant laquelle les hommes de talent vivaient clandestinement, étudiant en secret, avant de disparaître avec l’oeuvre de leur esprit; seule une poignée de courageux martyrs résistait pour maintenir en vie l’espèce humaine. Toutes les époques dominées par les mystiques furent marquées par la stagnation et la misère: beaucoup d’hommes étaient alors en grève contre l’existence, survivant à peine par leur travail, n’offrant aux griffes des gouvernants que des restes de leur maigre pitance. Ces hommes refusèrent de penser, d’entreprendre et de produire à l’idée que le bénéficiaire final de leurs réalisations serait un dégénéré couvert d’or, considéré comme omniscient et capable de faire mentir la raison par la grâce de Dieu et d’une bande de malfrats organisés. L’histoire humaine est une route déserte dans la nuit de la force et de la foi, jalonnée ci et là de ces quelques gerbes de lumières que furent les idées libérées des hommes de l’esprit, incarnées dans ces merveilles que vous avez admirées brièvement avant de les précipiter dans le néant.

« Mais cette fois, il n’y aura pas d’anéantissement. Le jeu des mystiques est terminé. Vous allez périr avec et par votre irréalité. Nous, les hommes de raison, nous survivrons.

« J’ai appelé à la grève les martyrs qui persistaient à demeurer parmi vous. Je leur ai donné l’arme qui leur manquait: la connaissance de leurs propres valeurs morales. Je leur ai enseigné que le monde était à nous, pour peu que nous décidions de le réclamer, parce que notre morale était une morale de vie. Eux, les grandes victimes qui ont produit toutes les merveilles du court printemps de l’humanité, eux, les industriels, les conquérants de la matière, ignoraient la nature de leurs droits. Ils savaient qu’ils étaient l’énergie du monde: je leur ai dit qu’ils méritaient la gloire.

« Vous qui osez nous regarder comme des infirmes moraux devant le premier mystique évoquant des visions surnaturelles; vous qui vous chamaillez comme des vautours pour de l’argent volé, quoique vous honoriez davantage les cartomanciens que les faiseurs de fortunes; vous qui parlez des hommes d’affaires avec indignation, quoique vous teniez en haute estime n’importe quel poseur exalté soi-disant artiste, sachez que votre morale prend sa source dans ce miasme mystique émanant du marais originel, ce culte de la mort qui jette l’anathème à l’homme d’affaires pour la seule raison qu’il vous maintient en vie. Vous qui prétendez vous élever au-dessus des soucis purement matériels et des besoins physiques soi-disant grossiers, savez-vous vraiment qui est le plus écrasé par ces soucis et dépendant de ces besoins? Est-ce l’Hindou qui s’épuise du matin au soir à pousser une charrue pour un bol de riz, ou le fermier américain assis sur son tracteur? Qui est le vainqueur de la réalité physique: l’homme qui dort sur une paillasse ou celui qui dort sur un matelas rembourré? Quels monuments représentent le mieux le triomphe de l’esprit humain sur la matière: les taudis insalubres qui bordent le Ganges ou le front de mer de New York?
 

« Tant que vous ne connaîtrez pas les réponses à ces questions, tant que vous n’aurez pas appris à regarder avec respect les réalisations de l’esprit humain, vous risquez fort de disparaître de la surface de cette Terre que nous aimons et que nous ne vous permettrons pas de condamner. »

« Tant que vous ne connaîtrez pas les réponses à ces questions, tant que vous n’aurez pas appris à regarder avec respect les réalisations de l’esprit humain, vous risquez fort de disparaître de la surface de cette Terre que nous aimons et que nous ne vous permettrons pas de condamner. J’ai dessiné en perspective le cours ordinaire de l’histoire en vous laissant le soin de découvrir la nature du fardeau dont vous aviez l’intention de vous délester sur l’épaule des autres. Vos dernières ressources vitales vont maintenant être aspirées par ceux qui sont sans mérite, les adorateurs et les convoyeurs de la mort. Ne prétendez pas qu’une réalité malveillante vous a vaincus. C’est votre évasion de la réalité qui est en cause. Ne prétendez pas que vous allez périr pour un idéal noble; vous allez mourir d’avoir abreuvé la haine de l’homme.

« Mais à ceux d’entre vous qui gardent un fond de dignité et se sentent encore attirés par la vie, je donne une chance de faire un choix. Choisissez si vous voulez vraiment mourir pour des principes moraux auxquels vous n’avez jamais cru et que vous n’avez jamais appliqués. Arrêtez-vous au bord de l’autodestruction pour examiner vos valeurs et votre vie. Vous saviez faire un inventaire de vos richesses: maintenant faites un inventaire de votre esprit.

« Depuis votre enfance, vous avez caché un secret honteux: tout au fond de vous-même, vous n’avez jamais désiré vivre moralement, vous n’avez jamais désiré vous sacrifier, vous avez toujours appréhendé et détesté votre code moral, et vous n’avez jamais osé avouer, même à vous-mêmes, que vous étiez dépourvu de ces "instincts" moraux que les autres manifestaient autour de vous. Plus ces "instincts" vous étaient étrangers, plus vous proclamiez votre amour désintéressé et votre serviabilité à l’égard des autres, par crainte qu’ils ne découvrent votre véritable personnalité, cette personnalité que vous trahissiez et dissimuliez comme une tare. Et eux, qui vous trompaient autant que vous les abusiez, criaient à haute voix leur approbation de peur que vous ne perceviez en eux ce même inavouable secret. Aujourd’hui encore, l’existence pour vous est une grande mise en scène, une pièce que vous vous jouez les uns aux autres, chacun croyant être la seule exception honteuse, chacun s’en remettant au savoir inconnu des autres pour juger de la morale, chacun falsifiant la réalité pour trouver grâce aux yeux des autres, sans que personne ne trouve le courage de briser ce cercle vicieux.

« Malgré toutes les entorses que vous faites à votre foi impraticable, malgré la misère de cet équilibre de cynisme et de superstition dans lequel vous vivez, vous persistez à vouloir préserver le principe mortel selon lequel la morale et la pratique seraient incompatibles. Depuis l’enfance, vous êtes terrorisés par un choix que vous n’avez jamais osé envisager clairement: si tout ce qui est concret, tout ce que vous devez faire pratiquement pour atteindre vos buts, tout ce qui vous nourrit, vous réjouit et vous profite, est mauvais; et si le bien, la morale, sont tout ce qui est impraticable, tout ce qui échoue, détruit, frustre, tout ce qui vous blesse et vous apporte pertes et douleurs; alors vous avez le choix entre la vie et la morale.

« Le seul effet de cette doctrine meurtrière a été de déplacer la morale en dehors de la vie. Vous avez grandi dans l’idée que la morale n’entretenait aucune relation nécessaire avec la réalité, sauf comme frein et comme menace, et que l’existence était une jungle amorale où n’importe quoi pouvait fonctionner. Et, dans cette inversion des concepts qui caractérise vos esprits figés, vous n’avez pas réalisé que les démons maudits par votre foi étaient précisément les vertus propres à assurer la vie et les moyens concrets de l’existence. Vous avez oublié que si le "bien" idéal était l’auto immolation, toute estime de soi devenait impossible; vous avez oublié que si le "mal" concret était la production de biens matériels, il fallait bien que le vol soit admissible en pratique.

« Imprégnés d’une morale sans consistance, vous êtes impuissants comme une branche balancée par le vent: vous n’osez pas vivre complètement, mais vous n’osez pas non plus être entièrement mauvais. Quand vous êtes honnêtes, vous avez le sentiment d’être des dupes; quand vous trichez, vous vous sentez craintifs et honteux. Quand vous êtes contents, votre bonheur est entaché de culpabilité; quand vous souffrez, votre douleur est aggravée par le sentiment que c’est là votre condition. Vous vous apitoyez sur les hommes que vous admirez, croyant qu’ils sont condamnés à la chute; vous enviez ceux que vous détestez, croyant qu’ils sont les maîtres de l’existence. Vous vous sentez désarmés devant un scélérat, croyant que le mal est fait pour gagner, puisque la morale est concrètement impuissante.

« La morale, pour vous, est un épouvantail fait d’obligations, d’ennui, de punitions, de souffrance, un mélange hybride de votre premier instituteur et de votre percepteur actuel, planté dans un champ stérile avec un bâton pour chasser vos plaisirs; et le plaisir, pour vous, c’est le cerveau imbibé de l’alcoolique, la prostituée simplette, l’imbécile qui dilapide son argent aux courses, puisque le plaisir ne peut pas être moral.

« Si vous analysez ce qu’est concrètement votre croyance, vous comprendrez qu’elle vous condamne, vous, votre vie et votre vertu. Vous en tirerez donc cette conclusion grotesque: que la morale est un mal nécessaire.

« Vous ne comprenez pas pourquoi vous vivez sans dignité, aimez sans passion et mourrez sans résistance? Vous vous demandez pourquoi vous ne voyez autour de vous que des questions sans réponse, pourquoi la vie est déchirée par des conflits insolubles, pourquoi vous passez votre temps à enjamber des barrières irrationnelles afin de pas être confronté à de fausses alternatives, comme l’âme ou le corps, l’intelligence ou le coeur, la sécurité ou la liberté et le profit personnel ou le bien public?
 

« Vous vous plaignez de ne trouver aucune réponse. Mais par quels moyens espériez-vous en trouver une? Vous rejetez votre instrument de perception, votre esprit, et vous vous plaignez ensuite que l’univers est un mystère. »

« Vous vous plaignez de ne trouver aucune réponse. Mais par quels moyens espériez-vous en trouver une? Vous rejetez votre instrument de perception, votre esprit, et vous vous plaignez ensuite que l’univers est un mystère. Vous jetez vos clefs, et vous déplorez que toutes les portes vous sont fermées. Vous vous engagez dans la voie de l’irrationnel, et vous êtes furieux de n’y trouver aucun sens.

« L’argument qui est sur vos lèvres et grâce auquel vous pensez pouvoir vous échapper depuis deux heures que je vous parle, est cette recette de lâche contenue dans la phrase: "Mais nous n’avons pas besoin de pousser à l’extrême!" L’extrême auquel vous cherchez depuis toujours à échapper, est la reconnaissance du fait que la réalité est ultime, que A est A et que la vérité est vraie. Votre code moral impossible à appliquer, ce code qui exige l’imperfection ou la mort, vous a éduqué à penser que toute idée était vague, toute définition solide impossible, tout concept approximatif, toute règle de conduite élastique et tout principe marchandable. En vous inculquant des absolus surnaturels, il vous a forcés à rejeter le caractère absolu de la nature. En rendant les jugements moraux impossibles, il vous a rendu incapables de tout jugement rationnel. Ce code moral qui vous interdit de jeter la première pierre, vous interdit aussi de connaître l’identité des pierres et de savoir si et quand vous allez être lapidés.

« Chaque homme qui refuse de juger, qui ne veut ni refuser ni consentir, qui déclare qu’il n’y a pas d’absolu et pense ainsi qu’il n’engagera pas sa responsabilité, est au contraire responsable de tout le sang versé à ce jour sur la terre. La réalité est un absolu, l’existence est un absolu, un grain de poussière est un absolu; ainsi en est-il de la vie humaine. Vivre ou mourir est un absolu. Avoir du pain ou ne pas en avoir est un absolu. Manger son pain ou le voir disparaître dans l’estomac d’un pillard est un absolu.

« Face à une alternative, il y a deux solutions: l’une est correcte et l’autre fausse, mais le moyen terme est toujours mauvais. L’homme qui se trompe mérite un certain respect, ne serait-ce que pour avoir osé faire un choix. Mais l’homme du moyen terme est un fripon qui anéantit la vérité pour prétendre qu’il n’existe ni choix ni valeur, qui veut être du côté des vainqueurs dans toutes les batailles, qui cherche son profit dans le sang des innocents en rampant devant les coupables, qui rend la justice en jetant voleur et volé en prison, qui résout les conflits en ordonnant au penseur de négocier avec le fou. Dans un compromis entre aliment et poison, c’est toujours la mort qui gagne. D’un arrangement entre le bien et le mal, seul le mal peut tirer profit. Dans cette transfusion de sang particulière qui draine le bien pour nourrir le mal, l’homme du compromis, c’est le tuyau en caoutchouc.
 

« Vous qui êtes moitié rationnels, moitié lâches, vous avez engagé un jeu de dupes avec la réalité, mais les dupes, c’est vous. »


« Vous qui êtes moitié rationnels, moitié lâches, vous avez engagé un jeu de dupes avec la réalité, mais les dupes, c’est vous. Quand les hommes rabaissent leurs vertus au rang d’approximation, le mal s’érige en absolu. Quand les hommes vertueux renoncent à poursuivre inflexiblement leurs objectifs, les abandonnant ainsi aux mains des canailles, vous assistez au spectacle indécent du bien humilié, trahi et marchandé face à un mal intransigeant et sûr de lui. De même que vous avez cédé aux mystiques du muscle quand ils vous ont dit que la revendication d’un savoir quelconque était une preuve d’ignorance, de même à présent, vous leur cédez parce qu’ils clament qu’il est immoral de prononcer un jugement moral. Quand ils crient que vous êtes égoïstes d’être certains d’avoir raison, vous vous hâtez de les rassurer en murmurant que vous n’êtes sûrs de rien. Quand ils hurlent qu’il est immoral de camper sur vos convictions, vous vous empressez de dire que vous n’en avez aucune. Quand les bandits des républiques populaires d’Europe grognent que vous êtes coupables d’intolérance, parce que vous ne regardez pas votre désir de vivre et leur envie de vous tuer comme de simples différences d’opinion, vous vous faites tout petits pour balbutier que vous tolérez toutes les horreurs. Quand un clochard flânant dans un bidonville asiatique vous aboie dessus: "Comment osez-vous être riches?", vous vous excusez en implorant sa patience le temps de vous débarrasser de vos biens. Vous êtes maintenant dans l’impasse à laquelle devait vous mener le renoncement à votre droit d’exister. Vous avez d’abord cru que cette trahison était "seulement un compromis". Vous avez accepté l’idée qu’il était mal de vivre pour vous-mêmes et que la morale exigeait que vous viviez pour vos enfants. Puis vous avez admis qu’il était égoïste de vivre pour vos enfants, car la morale demandait que vous vous donniez à la communauté. Ensuite, qu’il était égoïste de vous donner à votre communauté, qu’il fallait vous consacrer à votre pays. Désormais, vous abandonnez ce pays, le plus billant de tous, aux griffes de tous les rebuts du globe, sous prétexte qu’il est immoral de vivre pour votre pays et que votre devoir est de servir la terre entière. Des hommes qui n’ont pas le droit de vivre pour eux-mêmes, n’ont droit à rien, et ne conserveront rien.

« Après avoir tout renié, après vous être privé d’armes, de certitudes et d’honneur, vous commettez maintenant votre dernière trahison en achevant votre faillite intellectuelle: devant les mystiques des républiques populaires qui prétendent être les champions de la raison et de la science, vous vous inclinez en répondant que la foi est votre principe de base. Les destructeurs, selon vous, sont dans le camp de la raison, et vous dans celui de la foi. Aux débris moribonds de rationalité qui subsistent encore dans l’esprit hagard de vos enfants, vous déclarez que vous n’avez aucun argument à proposer pour soutenir les idées qui ont fondé ce pays, qu’il n’y a aucune justification rationnelle à la liberté, à la propriété, à la justice et au droit, lesquels reposent en dernière analyse sur la foi; que d’après la logique c’est l’ennemi qui a raison, mais que la foi est heureusement supérieure à la raison. Vous déclarez à vos enfants qu’il est logique de piller, d’asservir, d’exproprier, de torturer et d’assassiner, mais qu’ils doivent résister à la tentation d’être logiques en se contraignant à la discipline de l’irrationnel; que les gratte-ciel, les usines, les radios et les avions sont issus de la foi et de l’intuition mystiques, alors que les famines, les camps de concentration et les pelotons d’exécution sont l’expression d’un mode d’existence rationnel; et que la révolution industrielle a été menée par des hommes de foi pour en finir avec la domination de la raison et de la logique qui caractérisait le Moyen Âge! Dans le même souffle, vous déclarez à ces enfants que les pillards contrôlant les républiques populaires vont surpasser ce pays dans la production de biens matériels puisqu’ils sont les représentants de la science, quoique l’intérêt pour les biens matériels soit détestable; vous leur déclarez que les idéaux des pillards sont nobles, mais qu’ils n’ont pas, contrairement à vous, les moyens de les atteindre; que votre combat contre les pillards consiste à réaliser leurs aspirations avant eux, en renonçant au plus vite à toutes vos richesses. Après tout cela, vous vous demandez pourquoi vos enfants deviennent des terroristes et des délinquants, vous vous étonnez que les conquêtes des pillards s’étendent jusque devant vos portes, et vous blâmez la bêtise humaine, déclarant que les masses sont imperméables à la raison.

« Vous oubliez un peu vite que les pillards sont en lutte ouverte contre l’intelligence, que le but qu’ils poursuivent en perpétrant leurs horreurs sanglantes est de punir ceux qui ont l’audace de penser. Vous oubliez que la plupart des mystiques du muscle ont commencé comme mystiques de l’esprit, car la différence entre eux est bien ténue; vous oubliez que ces deux sortes de mystiques sont les deux facettes d’une même humanité déchirée, qui cherche à se raccommoder dans l’alternance désespérée entre la destruction de la chair et celle de l’esprit; que ce sont eux qui dominent vos collèges, comme ils dominent les parcs à esclaves de l’Europe et les bidonvilles putrides de l’Inde, à la recherche de n’importe quel refuge contre la réalité et la pensée.

« Vous oubliez tout cela volontairement en vous accrochant à votre "foi" hypocrite qui vous ordonne d’ignorer que les pillards vous étranglent, d’ignorer qu’ils sont les représentants réels et concrets de cette morale à laquelle vous ne voulez ni obéir ni résister; d’ignorer que leur façon de pratiquer la foi en faisant de la terre un holocauste est la seule possible, d’ignorer que vous avez renoncé à la seule manière de vous opposer à eux, qui est de refuser le rôle d’animal sacrificiel et d’affirmer fièrement votre droit d’exister; enfin, votre foi vous commande d’ignorer que si vous voulez les combattre réellement, c’est votre morale que vous devez rejeter.

« Vous refusez de voir tout cela parce que votre amour-propre est enchaîné à ce "désintérêt" mystique dont vous vous réclamez depuis tant d’années sans jamais le mettre en pratique, au point que la seule idée de le rejeter vous emplit de terreur. Vous avez investi cette valeur suprême qu’était votre amour-propre dans une sécurité factice et vous êtes tombés dans le piège de votre morale, qui vous oblige à combattre pour la foi autodestructrice si vous voulez le préserver. Il est piquant de constater que ce besoin d’amour-propre, que vous ne savez ni expliquer ni définir, relève de ma morale et non de la vôtre; c’est là votre contradiction fatale.

«Même s’il ne parvient pas à savoir pourquoi, même s’il ne fait que ressentir l’existence sans la comprendre, l’homme sait que son besoin désespéré d’amour-propre est une question de vie ou de mort. Parce qu’il est un être de conscience et de volonté, il sait qu’il doit connaître ce qui convient à l’entretien de sa vie. Il sait qu’il doit avoir raison; il sait que s’il se trompe dans ses actes, il met sa vie en danger; il sait que s’il se trompe sur lui-même, s’il est mauvais, c’est qu’il est impropre à l’existence.

« Tout acte de l’homme est un choix de vie; le seul fait de manger signifie pour lui qu’il s’estime digne de vivre; dans chaque plaisir qu’il recherche, il affirme implicitement qu’il croit mériter le bonheur. Il n’a pas le pouvoir de supprimer son besoin d’amour-propre. Il doit se contenter de choisir sur quelle échelle il veut le mesurer. Et il commet une erreur fatale quand, au lieu de choisir comme critère sa propre vie, il en choisit un qui la détruit, un critère qui contredit l’existence et dresse l’amour-propre contre la réalité.

« Les doutes sans cause, les sentiments secrets d’infériorité et d’indignité trahissent une crainte cachée: celle d’être incapable de traiter avec l’existence. Plus grande est la crainte, plus intense est la tentation de se raccrocher à une doctrine étouffante et meurtrière. Aucun homme ne peut survivre s’il se considère lui-même comme mauvais: cela ne peut le conduire qu’à la démence ou au suicide. Pour y échapper, s’il a choisi une norme irrationnelle, il tentera de tricher, de se dérober, d’oublier. Il se trompera lui-même sur la réalité, l’existence, le bonheur et la pensée; et il se trompera finalement sur l’amour-propre, en luttant pour préserver ses illusions plutôt que de risquer de découvrir ses lacunes.
 

« Avoir peur de faire face à un problème, c’est croire que la solution est pire. »

« Avoir peur de faire face à un problème, c’est croire que la solution est pire.

« Ce ne sont pas les crimes que vous avez commis, ce ne sont ni vos échecs, ni vos défauts, ni vos erreurs qui infectent votre âme d’une culpabilité permanente, mais le vide sur lequel vous comptez pour leur faire face; aucun péché originel, aucune mystérieuse déficience innée ne sont en cause. Votre culpabilité provient de votre refus de juger, de votre refus de penser. La peur et la culpabilité qui vous habitent sont réelles et méritées, mais elles n’ont pas pour origine les raisons superficielles que vous invoquez, elles ne proviennent pas de votre "égoïsme", de votre faiblesse ou de votre ignorance, mais d’un danger qui menace concrètement votre existence: vous avez peur parce que vous avez renoncé à vos moyens de survie; vous vous sentez coupables parce que vous y avez renoncé volontairement.

« L’amour-propre est la confiance dans la capacité de l’esprit à penser, et c’est votre esprit que vous avez trahi. Le "moi" que vous cherchez, ce "moi" profond que vous ne parvenez ni à définir ni à exprimer, n’est constitué ni de vos émotions ni de vos rêves évanescents, mais de votre intellect, ce juge suprême que vous avez renié sur les conseils de cet avocat véreux que vous appelez "sentiments". Maintenant vous errez à travers la nuit que vous avez vous-mêmes créée, dans la quête désespérée d’une lumière inconnue, mus par la vision d’une aube entrevue jadis et à jamais perdue.

« Observez l’abondance dans la mythologie des légendes de paradis perdus, que ce soit l’Atlantide, le jardin d’Éden ou d’autres royaumes de perfection et d’abondance. La source de ces légendes existe, non dans le passé de la race humaine, mais dans celui de chaque homme. Leur sens repose en vous – non comme un souvenir solide, mais diffus et douloureux comme un désir sans espoir; quelque part, dans les premières années de votre enfance, avant d’avoir appris à vous soumettre, à accepter la terreur de la déraison et à douter de la valeur de votre esprit, vous avez vécu un état d’existence radieuse, vous avez connu l’indépendance d’une conscience rationnelle face à un monde ouvert. Voilà ce que vous cherchez, voilà le paradis que vous avez perdu – et qu’il vous appartient de retrouver.

« Il y en a parmi vous qui ne sauront jamais qui est John Galt. Mais ceux d’entre vous qui ont un jour connu l’amour de la vie et la fierté d’en être digne, ceux qui ont un instant porté un regard optimiste sur ce monde, ceux-là savent ce que signifie être homme. Quant à moi, je n’ai rien fait de plus que connaître le trésor que cela représente. J’ai choisi de mettre constamment en pratique ce que vous n’avez connu que furtivement.

« Ce choix vous appartient maintenant. Il consiste à accepter de vous consacrer à ce qu’il y a de plus élevé et de plus noble: l’engagement de votre esprit dans la compréhension que deux et deux font quatre.

« Qui que vous soyez, vous qui êtes seuls face à mes paroles, munis de votre seule honnêteté pour parvenir à les comprendre, sachez que vous avez encore la possibilité d’être des hommes. Mais il vous faudra repartir de rien, accepter de vous mettre à nu devant la réalité, et renverser une lourde erreur historique en déclarant: je suis, donc je vais penser.

« Acceptez le fait que votre vie dépend implacablement de votre esprit. Reconnaissez que vos luttes, vos doutes, vos tricheries et vos fuites, n’étaient rien d’autre qu’une tentative désespérée d’échapper à la responsabilité de votre conscience et de votre volonté, une quête de savoir automatique, d’action instinctive, d’intuition certaine; et quoique vous disiez vouloir ainsi devenir des anges, ce que vous visiez étaient en fait le statut d’un animal.
Acceptez comme idéal moral, le devoir de devenir des hommes.

« Ne dites pas que vous n’en savez pas assez pour faire confiance à votre propre intelligence. Etes-vous plus en sécurité en vous abandonnant aux mystiques après avoir rejeté le peu que vous saviez? Vivez et agissez dans les limites de votre savoir en le laissant s’étendre autant qu’il est possible. Arrachez votre esprit au chantage de l’autorité. Acceptez le fait que vous n’êtes pas omniscients, mais que ce n’est pas en jouant aux zombies que vous le deviendrez; que votre esprit est faillible, mais que ce n’est pas en y renonçant que vous le rendrez infaillible; qu’une erreur commise par vous est préférable à dix vérités acceptées dans un acte de foi, parce que dans le premier cas vous pouvez vous corriger alors que dans le deuxième vous détruisez votre capacité à distinguer le vrai du faux. Au lieu de rêver d’être des automates omniscients, acceptez le fait que l’homme ne peut acquérir son savoir autrement que par sa propre volonté et son propre effort, que c’est là sa spécificité, sa nature, sa morale et sa gloire.

« Retirez au mal cette licence perpétuelle que vous lui accordez en proclamant que l’homme est imparfait. Selon quel critère pouvez-vous donc le maudire ainsi? Acceptez le fait que dans le domaine de la morale, il n’y a que la perfection qui vaille. Mais la perfection ne se mesure pas, comme le veulent les mystiques, à la capacité à pratiquer l’impossible, la vertu ne dépend pas de questions à propos desquelles aucun choix n’est possible. Fondamentalement, l’homme ne connaît qu’une alternative: penser ou ne pas penser; c’est à cela que se jauge sa vertu. La perfection morale est une rationalité sans brèche; ce n’est pas l’atteinte d’un certain niveau intellectuel, mais l’usage complet et inflexible de l’intelligence, ce n’est pas l’étendue du savoir, mais la reconnaissance de la raison comme un absolu.

« Apprenez à faire la différence entre des erreurs de connaissance et de morale. Une erreur dans la connaissance n’est pas une faute morale, pourvu que vous cherchiez à la corriger; seul un mystique pourrait juger les êtres humains sur le critère d’une hypothétique omniscience systématique. Un acte immoral est le choix conscient d’une action que vous savez être mauvaise, ou un refus de savoir intentionnel, une suspension du discernement et de la pensée. Ce que vous ignorez ne constitue pas une charge morale à votre encontre; mais dès lors que vous refusez de savoir, vous plantez la graine de l’infamie dans votre âme. Pardonnez l’erreur de connaissance, mais n’acceptez aucune entorse à la morale. Accordez le bénéfice du doute à ceux qui cherchent à savoir, mais traitez en assassins potentiels ces insolents dépravés qui veulent vous imposer leurs vues, proclamant pour justifier leurs exigences qu’ils n’ont aucune raison à donner, que ce sont les sentiments qui les animent. Traitez de même ceux qui rejettent un argument irréfutable en disant: "ce n’est que de la logique", car ce qu’ils veulent est: "ce n’est que la réalité". Or le seul système que l’on puisse opposer à la réalité est fondé sur un désir de mort.

« Acceptez le fait que l’accomplissement de votre bonheur est le seul but moral de votre vie, et que le bonheur – non la souffrance ou l’indulgence facile envers vous-même – est la preuve de votre intégrité morale, parce que c’est la marque et le résultat de la loyauté avec laquelle vous réalisez vos valeurs. Vous avez redouté de prendre la responsabilité du bonheur, vous vous êtes trop méprisés pour oser affronter la discipline rationnelle qu’il exigeait – et cette amertume anxieuse qui vous hante désormais est le résultat de votre refus de savoir qu’il n’y a pas de substitut moral au bonheur, qu' aucun homme n’est plus méprisable que le couard qui renonce à le conquérir et qui craint d’affirmer son droit d’exister, démontrant ainsi qu'il n’a même pas envers la vie la loyauté d'un oiseau ou d'une fleur cherchant le soleil. Rejetez l’humilité, ce vice dont vous vous couvrez comme d’un haillon en l’appelant vertu. Apprenez l’estime de vous-mêmes, ce qui signifie: la lutte pour le bonheur. Et en comprenant que la fierté est la somme de toutes les vertus, vous apprendrez à vivre comme des hommes.
 

« Croyez-vous qu’il soit toujours juste d’aider un autre homme? Non, si celui-ci prétend qu’il a droit à votre aide ou que vous avez le devoir moral de l’aider. Oui, si cela correspond à votre désir personnel, au plaisir égoïste que vous trouvez à apporter votre soutien à un homme et à des efforts que vous estimez. »

« Comme premier pas vers l’amour-propre, apprenez à traiter comme le cannibale qu'il est tout homme qui exige votre secours. Car cet homme considère que votre vie lui appartient. Aussi écoeurante que soit une telle posture, il y a quelque chose de plus écoeurant encore: votre consentement. Croyez-vous qu’il soit toujours juste d’aider un autre homme? Non, si celui-ci prétend qu’il a droit à votre aide ou que vous avez le devoir moral de l’aider. Oui, si cela correspond à votre désir personnel, au plaisir égoïste que vous trouvez à apporter votre soutien à un homme et à des efforts que vous estimez. Souffrir en soi n’est pas une valeur; seul le combat de l’homme contre la souffrance en est une. Si vous choisissez d’aider un homme qui souffre, faites-le uniquement en vous fondant sur ses vertus, sur sa lutte pour la guérison, sur son attachement à la raison, ou parce qu’il souffre injustement; alors votre action est encore un échange et sa vertu est la contrepartie de votre aide. Mais aider un homme dénué de vertus, l’assister pour la seule raison qu’il souffre, accepter ses fautes, ses besoins comme autant de revendications, c’est admettre la suprématie du zéro sur vos valeurs.

« Un homme sans vertus est un ennemi de l’existence qui agit selon des principes mortels; l’aider implique de cautionner le mal et de soutenir la destruction. Tout hommage à un zéro, ne serait-ce que sous la forme de quelques centimes ou d’un simple sourire, est une trahison envers la vie et tous ceux qui luttent pour la maintenir. C’est grâce à de tels centimes et à de tels sourires que la désolation a pris racine au sein de votre monde.

« Ne dites pas que ma morale vous est trop difficile à pratiquer et que vous la redoutez comme vous redoutez l’inconnu. Tous les moments de vie que vous avez traversés, vous les devez aux valeurs de mon code moral. Mais vous avez réprimé, nié et rejeté cela avec force. Vous avez continué à sacrifier la vertu au vice, et le meilleur de ce qu’il y a dans l’homme à ce qu’il y a de pire. Regardez autour de vous: ce que vous avez fait à la société, vous l’avez d’abord fait à votre âme. L’une est à l’image de l’autre. Cette épave lugubre qui est désormais votre monde, est l’expression physique de votre trahison envers vos valeurs, vos amis, vos défenseurs, votre futur, votre pays, votre trahison envers vous-même.

« Nous que vous appelez maintenant à votre secours mais qui ne répondrons plus à vos appel, nous avons vécu parmi vous, mais vous n’avez pas su nous connaître, vous avez refusé de penser et de voir ce que nous étions. Vous avez ignoré le moteur que j’ai inventé et vous l’avez abandonné à la rouille. Vous avez ignoré le héros qui sommeillait en vous, et vous n’avez pas su me reconnaître quand je vous croisais dans la rue. Lorsque vous pleuriez de désespoir pour l’esprit inaccessible qui avait, vous les sentiez, déserté le monde, vous lui donniez mon nom, mais ce que vous appeliez était votre amour-propre trahi. Vous ne retrouverez pas l’un sans l’autre.

« Vous avez refusé de reconnaître la valeur de l’esprit humain, en cherchant à diriger les hommes par la force. Ceux qui se sont soumis n’avaient pas d’esprit à soumettre, ceux qui en avaient étaient de ceux qui ne se soumettent pas. Ainsi du génie créateur qui, après avoir endossé dans votre monde les habits du playboy, s’est consacré à détruire les richesses, préférant anéantir sa fortune que de la déposer devant les armes. Ainsi du penseur, de l’homme de raison, qui s’est fait pirate dans votre monde, pour défendre ses valeurs par la force en réponse à la vôtre, plutôt que de se soumettre à la règle de la brutalité. M’entendez-vous, Francisco d’Anconia et Ragnar Danneskjöld, mes premiers amis, mes camarades de combat, mes compagnons bannis, au nom et en l’honneur desquels je parle?

« Nous avons commencé tous les trois ce que j’achève aujourd’hui. Nous avons résolu tous les trois de venger ce pays et de libérer son âme enchaînée. Cette inégalable nation a été construite sur le fondement de ma morale, sur l’inaliénable suprématie du droit de l’homme à exister, mais vous vous êtes détournés de cela en refusant de l’admettre. Vous aviez sous les yeux une réussite sans précédent, et vous avez pillé ses effets en reniant sa cause. Devant ces monument de morale que sont une usine, une route ou un pont, vous avez continué à traiter ce pays d’immoral, et le progrès de "cupidité matérielle", vous vous êtes employés à trouver des excuses à la magnificence de ce pays face à la décadence de l’Europe lépreuse et mystique qui vous présentait la famine primordiale comme idole.

« Ce pays – un produit de la raison – ne pouvait survivre par la morale du sacrifice. Il n’a pas été construit par des hommes en quête d’auto immolation ou en attente d’aumônes. Il ne pouvait vivre en accord avec la doctrine mystique qui prône la séparation de l’âme et du corps, qui enseigne que le monde est mauvais et que ceux qui réussissent sont des dépravés. Dès son origine, ce pays représenta une menace pour les règles anciennes des mystiques. Dans l’immense feu d’artifice de sa jeunesse, ce pays montra à la face d’un monde incrédule quelle grandeur était accessible à l’homme, quel bonheur était possible sur terre. C’était l’un ou l’autre: l’Amérique ou les mystiques. Les mystiques le savaient; vous non. Vous les avez laissés vous infecter du culte du besoin, et ce pays s’est transformé en géant dirigé par un gnome malfaisant pendant que son âme survivante était précipitée dans l’ombre pour travailler et vous nourrir en silence, cette âme anonyme, déshonorée, reniée, mais héroïque et industrieuse. M’entends-tu maintenant, Hank Rearden, la plus grande victime que j’ai vengée?

« Ni lui ni aucun d’entre nous ne reviendra tant que la route ne sera pas dégagée pour reconstruire ce pays, tant que l’épave de la morale du sacrifice ne sera pas anéantie. Le système politique d’un pays est fondé sur son code moral. Nous reconstruirons le système américain sur le principe moral qui en est le fondement originel, mais que vous avez traité comme un sujet de honte, dans votre évasion effrénée du conflit entre ce principe et votre morale mystique: ce principe énonce que l’homme est une fin en lui-même, non un moyen au service des fins d’autrui, et que la vie de l’homme, sa liberté et son bonheur, lui appartiennent en vertu d’un droit inaliénable.

« Vous qui avez perdu la notion de ce qu’est un droit, vous qui hésitez dans une fuite stérile entre l’affirmation que les droits sont un don de Dieu, un cadeau surnaturel reposant sur la foi, ou que les droits sont un don de la société, qu’il faut arracher à son désir arbitraire, apprenez que les droits de l’homme ne découlent ni de la loi divine ni de la loi sociale, mais de la loi de l’identité. A est A; et l’Homme est l’Homme. Ses droits sont les conditions d’existence requises par sa nature pour sa propre survie. Si l’homme doit vivre sur Terre, il a le droit d’utiliser sont esprit, il a le droit d’agir selon son propre jugement, il a le droit de travailler pour ses propres valeurs et de posséder le fruit de son travail. Si la vie sur Terre est son but, il a le droit de vivre en tant qu’être rationnel; la nature lui interdit l’irrationnel. Tout groupe humain, toute nation qui tente de nier les droits de l’homme choisit invariablement l’erreur, ce qui signifie: le mal, ce qui signifie: l’anti-vie.

« Les droits sont un concept moral – et la morale est une question de choix. Les hommes sont libres de ne pas choisir leur survie comme critère de leur morale et de leurs lois, mais il ne sont pas libres de se soustraire au fait que l’alternative consiste en une société cannibale, surnageant dans l’éphémère en dévorant ce qu’elle a de meilleur, avant de s’effondrer comme un corps cancéreux, lorsque les bien-portant ont été mangés par les malades, quand le rationnel a été consumé par l’irrationnel. Tel a été le destin de vos sociétés dans l'histoire, mais vous avez refusé d’en connaître la cause. Je suis ici pour l'énoncer: l'agent du châtiment a été la loi de l'identité, à la laquelle vous ne pouvez échapper. Tout comme il est impossible à un homme de vivre par des moyens irrationnels, cela est impossible à deux hommes, deux mille ou deux milliards. De même que l’homme ne peut survivre en défiant la réalité, aucune nation, aucun pays ni aucun monde ne le peut. A est A. Le reste est l’affaire du temps et de la générosité des victimes.

« De même que l’homme ne peut exister sans son corps, aucun droit ne peut exister sans celui de le traduire dans la réalité – droit de penser, de travailler et de conserver le fruit de son travail; ce qui signifie: sans le droit de propriété. Les actuels mystiques du muscle qui vous proposent la frauduleuse alternative entre les "droits de l’homme" et "les droits de propriété", comme si les uns pouvaient se passer des autres, font une grotesque et ultime tentative pour ressusciter la doctrine de l’opposition entre l’âme et le corps. Seul un fantôme peut exister sans propriété matérielle; seul un esclave peut travailler sans droit sur le produit de son effort. La doctrine selon laquelle les "droits de l’homme" sont supérieurs aux "droits de propriété" signifie simplement que certains êtres humains ont le droit d’exproprier les autres; comme les gens capables n’ont rien à gagner des incapables, cela signifie concrètement le droit des incapables de posséder les capables et de les utiliser comme du bétail. Quiconque considère cela comme juste et humain n’a pas droit au titre d’"humain".
 

« Toute propriété, toute forme de richesse, est produite par l’esprit et le travail de l’homme. Puisque vous ne pouvez obtenir d’effet sans cause, vous ne pouvez obtenir de richesse sans sa source: l’intelligence. »

« La source des droits de propriété est la loi de la causalité. Toute propriété, toute forme de richesse, est produite par l’esprit et le travail de l’homme. Puisque vous ne pouvez obtenir d’effet sans cause, vous ne pouvez obtenir de richesse sans sa source: l’intelligence. Vous ne pouvez forcer l’intelligence à fonctionner: ceux qui sont capables de penser, ne travailleront pas de force ou ne produiront guère plus que ce qu’il en coûte de les maintenir en esclavage. Vous ne pouvez obtenir les produits de l’esprit d’un homme qu’en acceptant ses conditions, par l’échange et le consentement. N’importe quelle autre politique à l’égard de la propriété de l’homme est une politique de criminels, quel que soit le nombre de ceux qui la soutiennent. Les criminels sont des sauvages qui ne voient qu’à court terme et meurent de faim quand leur proie leur échappe – exactement comme vous mourrez en ce moment, vous qui croyez que le crime devient "un moyen pragmatique" pour peu que votre gouvernement décrète que le pillage est légal et la résistance au pillage illégale.

« Le seul but légitime d’un gouvernement est de protéger les droits de l’homme, ce qui signifie: le protéger de la violence physique. Un gouvernement légitime est simplement un policier agissant comme agent d’autodéfense, qui ne doit donc utiliser la force que contre ceux qui en prennent l’initiative. Les seules fonctions légitimes d’un gouvernement sont: la police, pour vous protéger des criminels; l’armée, pour vous protéger des envahisseurs étrangers; et la justice, pour protéger votre propriété et vos contrats du pillage et de la fraude, et mettre fin aux discordes selon des règles rationnelles, en application de lois objectives. Mais un gouvernement qui prend l’initiative de la force contre des hommes qui n’ont agressé personne ou celle de la répression armée contre des victimes désarmées est une machine de cauchemar destinée à anéantir la morale: un tel gouvernement démolit sa propre justification et échange son rôle de protecteur contre celui de pire ennemi du genre humain, passant du stade de policier à celui du criminel détournant son droit d’utiliser la violence pour en abuser contre des victimes privées de leur droit à l’autodéfense. Un tel gouvernement substitue à la morale la règle sociale suivante: que chacun brime ses voisins autant qu’il le souhaite, pourvu que son propre gang soit plus puissant que celui des autres.

« Il faut être une brute, un fou ou un lâche pour accepter un tel mode de vie, pour accepter de signer ainsi à ses semblables un chèque en blanc sur sa vie et son esprit, pour accepter l’idée que les autres ont le droit de disposer de sa personne à leur guise, que le désir de la majorité est omnipotent, que la force physique des muscles et du nombre est un substitut à la justice, à la réalité et à la vérité. Nous, les hommes de l’esprit, nous qui ne sommes ni des maîtres ni des esclaves mais des commerçants, nous n’émettons ni n’acceptons de chèques en blanc. Nous ne vivons ni ne travaillons qu’avec la réalité objective.

« Aussi longtemps que les hommes, du temps de la sauvagerie, n’eurent pas assimilé le concept de réalité objective et crurent que le monde physique était régi par la volonté de démons inconnaissables, aucune pensée, aucune science, aucune production ne furent possibles. C’est seulement lorsque les homme découvrirent que la nature était un absolu ferme et prévisible qu’ils devinrent capables de compter sur leur savoir, choisir leur chemin, planifier leur avenir et lentement, sortir de leurs cavernes. Mais maintenant vous avez replacé l’industrie moderne et son immense complexité de précision scientifique dans les mains de démons inconnaissables – le pouvoir imprévisible des désirs arbitraires d’ignobles petits bureaucrates invisibles. Un fermier ne se fatiguerait pas un seul jour à travailler la terre s’il ne pouvait estimer ses chances de moissonner ensuite. Mais vous espérez que des géants industriels, qui planifient sur des décennies, investissent sur des générations et signent des contrats pour quatre-vingt dix neuf ans, vont continuer à travailler et à produire, en risquant à chaque instant de voir tous leurs efforts anéantis par le premier caprice susceptible de germer dans le crâne d’un obscur fonctionnaire. Les travailleurs manuels vivent et planifient à l’horizon d’un jour. Plus l’esprit est grand, plus l’horizon s’étend. Un homme projetant de construire une hutte, pourrait la bâtir sur vos sables mouvants, saisir un bénéfice rapide et s’enfuir. Un homme projetant de construire un gratte-ciel, non. Il ne consacrera pas davantage dix ans de travail acharné à inventer un nouveau produit, s’il sait que des gangs de brutes sans scrupules concoctent des lois contre lui, pour le lier, l’entraver et le faire échouer, et que même s’il parvenait à ses fins au prix d’une lutte permanente, ils s’empareraient de son invention et de ses bénéfices

« Ouvrez les yeux, vous qui gémissez que l’idée de rivaliser avec des hommes d’intelligence supérieure vous terrorise, que leur esprit menace votre mode de vie, que le fort ne laisse aucune chance au faible sur un marché d’échanges volontaires. Qu’est-ce qui détermine la valeur matérielle de votre travail? Si vous viviez sur une île déserte, rien d’autre que l’effort productif de votre esprit. Moins votre effort intellectuel serait efficace, moins votre travail physique vous rapporterait – et vous ne pourriez occuper votre vie qu’à une seule tâche, récolter une moisson incertaine ou chasser avec un arc et des flèches, sans possibilité de penser au-delà. Mais quand vous vivez dans une société rationnelle, où les hommes sont libres de commercer entre eux, vous recevez un incalculable surplus: la valeur matérielle de votre travail est déterminée non seulement par votre effort, mais par les esprits les plus productifs du monde qui vous entoure. Quand vous travaillez dans une usine moderne, vous êtes payés non seulement pour votre travail, mais aussi pour celui de tous les génies inventifs qui ont permis à cette usine de voir le jour: pour le travail de l’industriel qui l’a construite, pour le travail de l’investisseur qui a économisé afin de risquer son argent dans le nouveau et l’inconnu, pour le travail de l’ingénieur qui a conçu les machines dont vous poussez les leviers, pour le travail de l’inventeur qui a créé le produit que vous confectionnez, pour le travail du savant qui a découvert les lois grâce auxquelles ce produit a été conçu, pour le travail du philosophe qui a enseigné aux hommes comment penser et que vous passez votre temps à dénigrer.

« La machine, ce morceau cristallisé d’intelligence, est l’outil qui étend le potentiel de votre vie en augmentant la productivité de votre temps. Si vous travailliez comme forgeron aux temps du Moyen Âge mystique, toute votre capacité productive se résumerait à la fabrication d’une barre de fer en plusieurs jours d’efforts. Combien de tonnes de rails produisez-vous par jour si vous travaillez pour Hank Rearden? Oseriez-vous prétendre que votre paye provient uniquement de votre travail physique et que ces rails sont le produit de vos muscles? Le niveau de vie du forgeron est tout ce que vos muscles vous offrent; le reste est un don d’Hank Rearden.

« Chaque homme est libre d’aller aussi loin que le lui permettent ses capacités et sa volonté, mais sa réussite dépend du niveau de pensée auquel il parvient à s’élever. L’effort physique en lui-même ne permet guère de dépasser la vie primitive. L’homme qui ne fait rien de plus qu’un travail physique, consomme autant de biens matériels qu’il a pu en produire, et ne laisse aucun surplus, ni pour lui ni pour les autres. Mais l’homme qui produit une idée dans n’importe quel domaine du savoir rationnel, l’homme qui découvre une connaissance nouvelle, est un bienfaiteur permanent de l’humanité. Les biens matériels ne peuvent se partager, ils appartiennent à quelque consommateur ultime; seuls les fruits d’une idée peuvent se partager entre un nombre illimité d’hommes, enrichissant chaque bénéficiaire sans coût ni sacrifice pour personne, augmentant la capacité productive du travail de tous. C’est la valeur de son propre temps que le "fort", l’homme intelligent, transmet aux faibles, leur permettant de travailler dans les emplois qu’il a créés, pendant qu’il s’affaire à d’autres découvertes. Ceci est un échange réciproque mutuellement avantageux; les fruits de l’esprit sont un don fait à tous les hommes qui, quels que soient leurs talents, souhaitent vivre de leur travail sans convoiter ce qu’ils n’ont pas gagné.

« En regard de l’énergie mentale qu’il déploie, le créateur d’une invention nouvelle ne reçoit qu’une faible part de ses fruits en termes de compensation matérielle, quelle que soit la fortune qu’il réalise, quels que soient les millions qu’il gagne. Mais l’homme qui travaille comme portier dans l’usine confectionnant cette invention reçoit, lui, un paiement énorme par rapport à l’effort intellectuel que son travail lui demande. Et ceci est vrai de tous les cas intermédiaires, à tous les niveaux d’ambition et d’habileté. Celui qui occupe le haut de la pyramide intellectuelle contribue davantage que tous les autres, mais ne reçoit rien d’autre qu’une indemnité matérielle; aucun surplus intellectuel ne s’ajoute au prix de son temps. L’homme situé en bas qui, abandonné à lui-même, mourrait de faim dans son inaptitude sans espoir, n’apporte aucun surplus à ceux qui sont au dessus, mais reçoit les fruits de tous leurs cerveaux. Telle est la nature de la "compétition" entre les forts et les faibles d’esprit. Telle est la réalité de l’"exploitation" au nom de laquelle vous avez maudit les forts.

« Telle était le bien que nous vous faisions volontiers et avec joie. Que demandions-nous en retour? Rien d’autre que la liberté. Nous demandions que vous nous laissiez libres de fonctionner – libres de penser et de travailler selon nos goûts – libres de prendre nos propres risques et d’en subir les pertes – libres de recueillir nos profits et de construire nos propres fortunes – libres de solliciter votre raison, de soumettre nos produits à votre jugement par le biais d’un échange volontaire, de compter sur la valeur objective de notre travail et sur la capacité de vos esprits à le voir – libres de compter sur votre honnêteté et de parler à votre intelligence. Tel était le prix que nous demandions et que vous avez jugé trop élevé. Vous avez décidé qu’il était injuste que nous, qui vous avons traînés hors de vos taudis, qui vous avons fourni des appartements modernes, des radios, des cinémas et des automobiles, possédions nos palais et nos yachts – vous avez décidé que vous aviez droit à vos salaires, mais que nous n’avions pas droit à nos profits, que vous ne vouliez pas que nous traitions avec vos intelligences mais avec vos fusils. Notre réponse a été: "soyez damnés!" Cette sentence s’est réalisée: vous l’êtes.

« Vous n’avez pas daigné rivaliser d’intelligence – vous rivalisez désormais de brutalité. Vous ne vous êtes pas souciés de chercher vos récompenses dans l’efficacité de la production – vous disputez maintenant une course dans laquelle les récompenses dépendent de l’efficacité du pillage. Vous avez jugé égoïste et cruel que les hommes soient tenus d’échanger valeur contre valeur – vous avez donc extirpé l’égoïsme de votre société, de sorte que vous échangez désormais extorsion contre extorsion. Votre système est une guerre civile légale, où les hommes se constituent en groupes antagonistes et se battent entre eux pour s’emparer de la machine à fabriquer les lois, laquelle leur sert à écraser leurs rivaux jusqu’à ce qu’un autre gang s’en empare à son tour pour les évincer, le tout dans une protestation perpétuelle d’attachement au bien non spécifié d’un public non précisé. Vous disiez ne voir aucune différence entre l’économique et le politique, entre le pouvoir de l’argent et celui des fusils – aucune différence entre la récompense et la punition, entre l’achat et le pillage, entre le plaisir et la douleur, entre la vie et la mort. Vous apprenez la différence maintenant.

« Il y en a parmi vous qui peuvent avancer l’excuse de l’ignorance ou de la faiblesse d’esprit. Et les plus malfaisants, les plus coupables d’entre vous sont les hommes qui avaient la possibilité de savoir, mais qui ont choisi de nier la réalité, des hommes qui ont mis cyniquement leur intelligence au service de la force; cette engeance méprisable de mystiques de la science qui professent une dévotion pour une prétendue "connaissance pure" – la pureté consistant à clamer que ce genre de connaissances n’a pas d’application pratique dans le monde –, qui réservent leur logique à la matière inanimée parce qu’ils croient que la question des relations avec les hommes n’exige ni ne mérite aucune rationalité, qui font mine de dédaigner l’argent tout en vendant leurs âmes en échange d’un butin en forme de laboratoire. Et puisqu’il n’existe rien qui ressemble à un "savoir sans application pratique" ou à une "action désintéressée", puisqu’ils refusent de mettre leur science au service de la vie, il la mettent donc au service de la mort, de la seule manière qui convienne à des pillards: en inventant des armes de coercition et de destruction. Eux, les intellectuels qui cherchent à échapper à la morale, ils sont les damnés de cette Terre, et il n’y a pas de rémission pour leur faute. M’entendez-vous, Dr. Robert Stadler?

« Mais ce n’est pas à lui que je souhaite parler. Je parle à ceux d’entre vous qui ont conservé un fragment d’âme souverain, ni vendu ni estampillé: "aux ordres d'autres". Si, dans le chaos des motifs qui vous ont poussés à écouter la radio ce soir, il y avait un désir honnête, rationnel, de comprendre ce qui ne va pas dans le monde, c’est à vous que je veux m’adresser. Selon les termes de mon code moral, on se doit d’expliquer rationnellement la situation à ceux qui sont concernés et qui font l’effort de savoir. Ceux qui font en sorte de ne pas me comprendre ne m’intéressent pas.
 

« Je parle à ceux qui désirent vivre et recouvrer l’honneur de leur âme. Maintenant que vous connaissez la vérité sur votre monde, cessez de soutenir les destructeurs. Le mal dans le monde n’est rendu possible que par la caution que vous lui apportez. Retirez votre caution. »

« Je parle à ceux qui désirent vivre et recouvrer l’honneur de leur âme. Maintenant que vous connaissez la vérité sur votre monde, cessez de soutenir les destructeurs. Le mal dans le monde n’est rendu possible que par la caution que vous lui apportez. Retirez votre caution. Retirez votre soutien. Ne tentez pas de vivre selon les termes de vos ennemis ou de gagner à un jeu dont ils fixent seuls les règles. Ne demandez pas de faveur à ceux qui vous ont asservis, ne demandez pas d’aumônes à ceux qui vous ont volé, que ce soit en subventions, en prêts ou en emplois, ne vous immiscez pas dans leurs équipes pour récupérer ce qu'elles vous ont pris en les aidant à voler vos voisins. On ne peut espérer maintenir sa propre vie en pactisant avec ceux qui la détruisent. Ne vous battez pas pour le profit, le succès ou la sécurité au prix d’un tribut pour votre droit d’exister. Un tel tribut n’a pas à être payé; plus vous leur donnerez, plus ils vous demanderont. Plus les valeurs que vous chercherez et réaliserez sont élevées, plus vous deviendrez vulnérables. Leur système est un chantage conçu pour vous saigner, en utilisant contre vous non vos péchés, mais votre amour de l'existence.

« N'essayez pas de progresser dans les conditions imposées par les pillards ou de monter sur une échelle dont ils contrôlent l’équilibre. Ne permettez pas qu’ils mettent à profit la seule puissance capable de les maintenir au pouvoir: votre volonté de vivre. Mettez-vous en grève – comme je l’ai fait. Employez vos compétences et votre esprit en privé, étendez vos connaissances, développez vos capacités, mais ne partagez pas vos réalisations avec les autres. Ne tentez pas de faire fortune au milieu de pillards en embuscade. Demeurez en bas de leur échelle, ne gagnez que le strict nécessaire, ne produisez pas un centime de trop pour alimenter leurs gouvernements. Tant que vous êtes prisonniers, agissez en prisonniers, ne les aidez pas à prétendre que vous êtes libres. Soyez l'ennemi implacable et silencieux qu'ils redoutent. Obéissez sous la contrainte, mais ne vous portez pas volontaires. Ne faites aucun pas vers eux, ne formulez aucun souhait, aucune réclamation, aucun projet qui abonde dans leur sens. N’aidez pas vos racketteurs à clamer qu’ils agissent en bienfaiteurs et en amis. N’aidez pas vos geôliers à prétendre que la prison est votre condition naturelle d’existence. Ne leur permettez pas de falsifier la réalité. Contre leur peur secrète, la peur de savoir qu’ils sont inaptes à l’existence, cette falsification est leur unique barrage. Abattez-le et laissez-les sombrer; votre caution est leur seul réconfort.

« Saisissez toute opportunité de disparaître et de vous soustraire à leur emprise, sans pour autant devenir un bandit et créer un gang rival du leur; construisez activement la vie qui vous ressemble avec ceux qui acceptent votre code moral et qui désirent lutter pour vivre en hommes. Vous n’avez aucune chance de gagner selon leur morale de mort ou leur credo de la foi et de la force; vivez selon le critère qui récompense l’honnêteté: celui de la vie et de la raison.

« Agissez en êtres rationnels et cherchez à devenir une référence pour tous ceux qui ont soif d’intégrité – agissez selon vos valeurs rationnelles, que ce soit seul au milieu de vos ennemis, avec une poignée d’amis choisis ou comme fondateur d’une modeste communauté à l'aube de la renaissance du genre humain.

« Quand l’empire des pillards s’effondrera, privé de ses meilleurs esclaves, quand il arrivera au stade de chaos incontrôlable, à l’image des nations opprimées de l’orient mystique, quand il se dissoudra en troupeaux de voleurs affamés se massacrant entre eux, quand les avocats de la morale du sacrifice périront avec leur idéal ultime, alors sonnera l’heure de notre retour.

« Nous ouvrirons les portes de notre cité à tous ceux qui méritent d’y entrer, une cité de vergers, de marchés, de pipelines, de cheminées et de demeures inviolables. Nous agirons comme centre de rassemblement de toutes les richesses secrètes que vous aurez produites. Arborant le signe du dollar comme symbole – le symbole de l’échange libre et des esprits libres –, nous viendrons pour reprendre une fois de plus ce pays aux sauvages bornés qui n'ont jamais su en comprendre la nature, la signification et la splendeur. Ceux qui choisiront de nous rejoindre le feront; les autres n’auront pas le pouvoir de nous arrêter; des hordes de sauvages n’ont jamais été un obstacle face aux hommes qui portent l’étendard de la raison.

« Alors ce pays sera de nouveau le refuge d'une espèce en voie de disparition: l’être rationnel. Le système politique que nous construirons est contenu dans ce seul principe moral: aucun homme n’obtiendra rien des autres par le recours à la force physique. Chaque homme résistera ou tombera, vivra ou mourra en vertu de son propre jugement rationnel. S’il échoue dans cette tâche, il sera sa seule victime. S’il craint que son jugement soit incorrect, il ne lui sera pas possible de s’y soustraire en se retranchant derrière un fusil. S’il choisit de corriger ses erreurs à temps, il tirera profit des succès exemplaires d’autrui, en renforçant sa capacité à penser; mais un terme sera mis à l’infamie qui consiste à faire payer aux uns de leur vie les erreurs des autres. Dans ce monde, vous pourrez vous lever le matin avec l’esprit de votre enfance: cet esprit d'ardeur, d'aventure et de certitude qui vient de la sensation de traiter avec un univers rationnel. Aucun enfant n’a peur de la nature; c’est votre peur des hommes qui disparaîtra, cette peur qui paralyse votre âme, cette peur que vous avez contractée dans vos premières confrontations avec ce qu’il y a d’incompréhensible, d’imprédictible, de contradictoire, d’arbitraire, de caché, de faux, d’irrationnel dans l’homme. Vous vivrez dans un monde d’êtres responsables, fiables et consistants comme des faits; leur comportement sera garanti par un mode d’existence où règne le critère de la réalité objective. Vos vertus seront protégées, mais non vos vices et vos faiblesses. Toute chance sera donnée à ce qu’il y a de bon en vous, aucune à ce qu’il y a de mauvais. Ce que vous recevrez de la part des hommes ne sera ni des aumônes, ni de la pitié, ni de la miséricorde, ni le pardon de vos péchés, mais une seule valeur: la justice. Et à l’égard des autres comme de vous-mêmes, vous n’éprouverez ni dégoût, ni suspicion ni culpabilité, mais un sentiment unique: du respect.

« Voilà quel futur est à votre portée. Il exige de se battre, comme pour toute autre valeur humaine. Toute vie est une lutte en vue d’un objectif qu’il vous appartient de choisir. Voulez-vous continuer à vous débattre dans l’instant présent, ou préférez-vous lutter pour le monde que je vous propose? Souhaitez-vous continuer à descendre une paroi abrupte en vous accrochant à ses rebords fragiles, dans une quête où chaque souffrance est inutile et où chaque succès est un pas de plus vers l’abîme? Ou préférez-vous entreprendre une lutte pour remonter palier par palier dans une ascension régulière vers le sommet, une lutte dans laquelle les épreuves sont un investissement pour l’avenir et les succès un pas de plus vers le monde de votre idéal moral, une lutte par laquelle, même si mourrez avant d’atteindre la pleine lumière du soleil, vous aurez néanmoins pu connaître certains de ses rayons? Tel est le choix qui s’offre à vous. Laissez votre esprit et votre amour de l’existence en décider.

« Mes derniers mots s’adressent aux héros disséminés de par le monde, ceux qui sont prisonniers, non de leur fuite devant la réalité, mais de leur vertu et de leur courage désespérés. Mes frères spirituels, examinez vos vertus et la nature des ennemis que vous servez. Vos destructeurs vous tiennent par votre endurance, votre générosité, votre innocence, votre amour; l’endurance qui porte leur fardeau, la générosité qui répond à leurs cris de désespoir, l’innocence qui vous empêche de les condamner en vous aveuglant sur leur méchanceté et leurs motifs, l’amour, votre amour de la vie, qui vous fait croire que ce sont des hommes et qu’ils l’aiment autant que vous. Mais le monde d’aujourd’hui est le monde qu’ils voulaient. La vie est l’objet de leur haine. Abandonnez-les à la mort qu’ils vénèrent. Au nom de votre dévotion magnifique à cette terre, laissez-les, n’épuisez pas votre âme splendide en aidant au triomphe de leur noirceur. M’entendez-vous… mon amour?

« Au nom de ce qu’il y a de meilleur en vous, ne sacrifiez pas ce monde aux plus mauvais de ses hôtes. Au nom des valeurs qui fondent votre vie, ne laissez pas votre vision de l’homme se corrompre au contact de la laideur, la lâcheté et la stupidité de ceux qui n'ont jamais mérité le nom d’hommes. Ne perdez pas de vue que ce qui convient à l’homme est la droiture, l’intransigeance et la persévérance. Ne laissez pas votre flamme s’évanouir dans les marécages sans espoir de l’approximatif, du "pas tout à fait", du "pas maintenant", du "pas du tout". Ne laissez pas périr le héros qui est en vous, parce qu’on vous a frustrés de la vie que vous méritiez. Regardez votre chemin et la nature de votre combat. Le monde auquel vous aspiriez est à votre portée, il est réel, il est possible, il est à vous.

« Mais le gagner exige une rupture totale avec celui du passé, un rejet complet du dogme selon lequel l’homme est un animal sacrificiel dont l’existence est vouée au plaisir des autres. Luttez pour votre valeur personnelle. Luttez pour la vertu de votre fierté. Luttez pour l’essence de l’homme: la souveraineté de la raison. Luttez sans dévier avec la certitude radieuse que votre morale est une morale de vie, que votre combat est celui de tous les accomplissements, de toutes les valeurs, de toutes les grandeurs, de tout le bien et de toute la joie qui ont jamais existé sur cette terre.

« Vous vaincrez lorsque vous serez prêts à prononcer le serment que j’ai fait moi-même au début de ma lutte – et pour ceux qui aspirent au jour de mon retour, je vais maintenant le répéter au monde entier: "Je jure – sur ma vie et mon amour pour elle – de ne jamais vivre pour autrui et de ne jamais demander à autrui de vivre pour moi". »

[...]
 

 

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