Montréal, 15 mai 2008 • No 256

 

OPINION

 

Daniel Jagodzinski est un « vieil et récent immigré (de France) de 62 ans », DJ, médecin spécialiste ainsi que licencié en philosophie, qui a choisi de s’établir à Montréal avec sa femme et sa fille.

 
 

TOCQUEVILLE: ENTRE L'ADMIRATION
ET LE DÉSESPOIR

 

« Nos pères ont fait voir comment un peuple pouvait organiser une immense tyrannie dans son sein au moment même où il échappait à l’autorité des nobles et bravait la puissance de tous les rois, enseignant à la fois au monde la manière de conquérir son indépendance et de la perdre. »

 

-Alexis de Tocqueville

 
 

par Daniel Jagodzinski

 

          Les grands textes sont de grandes fêtes. Ces épiphanies de l’intelligence nous transportent à des hauteurs que nous dissimule habituellement le quotidien. Certaines de ces fêtes sont néanmoins tristes, car le paysage ainsi découvert est sinistre et pourtant bien réel.

 

          Parmi ces lectures impitoyables, il faut assurer une place de premier rang au second tome de La Démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville, dont la lucidité annonçait il y a deux siècles déjà l’avancée inexorable de la centralisation démocratique, le culte de l’égalité et la perte définitive de nos libertés individuelles.

          Impitoyable, cette lecture l’est à plus d’un titre: non seulement elle répond avec clarté et pertinence à nos préoccupations fondamentales, mais elle ôte tout espoir d’y apporter une solution. Elle n’apporte ni la douceur ni la consolation d’une lecture philosophique qui constitue le plus souvent pour le lecteur un dialogue avec des auteurs (différence essentielle d’avec le roman, dans lequel c’est avec les personnages que dialogue le lecteur), dont l’actualité semble miraculeusement intemporelle. Ainsi, pour nous, malgré les millénaires écoulés, l’écho de la parole vivante de Socrate est toujours perceptible dans les Dialogues de Platon, même si le maître de ce dernier ne les concevait qu’extemporanés et « sur mesure ». À partager entre vivants donc et à ne pas publiciser inconsidérément.

          Bref, la lecture du second tome de La Démocratie en Amérique provoque admiration et désespoir. Particulièrement pour un émigré qui retrouve dans ces textes toutes les raisons qui l’ont poussé à partir. N’était-ce donc que pour aller dans le désert? Rappelons que ce deuxième tome n’a été publié que cinq ans après le premier et, moins descriptif et plus analytique, s’attache davantage à l’étude des mécanismes fondamentaux qui guident l’évolution de nos sociétés. Cette étude quasi scientifique dans son douloureux détachement diffère de la sociologie actuelle en ce qu’elle aborde ces thèmes sous l’angle des « valeurs » en jeu. Le bilan est effroyable.
 

Tocqueville sous la loupe

          À propos de la France: « J’affirme qu’il n’y a pas de pays en Europe où l’administration ne soit devenue non seulement plus centralisée, mais plus inquisitive et plus détaillée… » (chap. 5, IVe partie)

          L’État démocratique: « Au-dessus de ceux-là [les citoyens] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? » (chap. 6, IVe partie)

          Et aussi: « L’éducation, aussi bien que la charité, est devenue chez la plupart des peuples de nos jours, une affaire nationale. L’État reçoit et souvent prend l’enfant des bras de sa mère pour le confier à ses agents; c’est lui qui se charge d’inspirer à chaque génération des sentiments, et de lui fournir des idées. L’uniformité règne dans les études comme dans tout le reste; la diversité, comme la liberté, en disparaissent chaque jour. » (chap. 5, IVe partie)

          Enfin: « J’aurais, je pense, aimé la liberté dans tous les temps; mais je suis enclin à l’adorer dans le temps où nous sommes. » (chap. 7, IVe partie)

          Ce portrait des démocraties modernes, bien loin de prendre des rides, n’a fait que se confirmer (s’« actualiser ») au cours des presque deux siècles qui ont suivi sa publication. Encore faut-il noter que Tocqueville, esprit extraordinairement déductif et donc prédictif, se forçait à l’optimisme en imaginant quelques contre-pouvoirs à l’inévitable dérive vers l’inhumanité. Ainsi évoque-t-il, à la toute fin de son ouvrage, parmi les contre-pouvoirs à bâtir, celui des associations suppléant à la faiblesse des hommes isolés dans les sociétés démocratiques: « Toutes ces associations qui naissent de nos jours sont d’ailleurs autant de personnes nouvelles, dont le temps n’a pas consacré les droits et qui entrent dans le monde à une époque où l’idée des droits particuliers est faible, et où le pouvoir social est sans limite; il n’est pas surprenant qu’elles perdent leur liberté en naissant. » (chap. 5, IVe partie)
 

« L’État reçoit et souvent prend l’enfant des bras de sa mère pour le confier à ses agents; c’est lui qui se charge d’inspirer à chaque génération des sentiments, et de lui fournir des idées. L’uniformité règne dans les études comme dans tout le reste; la diversité, comme la liberté, en disparaissent chaque jour. »


          Il suggère aussi l’instauration de fonctions administratives électives confiées à des citoyens pour ne pas remettre à l’État seul tous les pouvoirs administratifs et assurer une certaine indépendance à l’égard du pouvoir central. Mais ici encore il remarque que cela reste à organiser. Et on voit mal l’État encourager une telle démarche.

          Enfin, garantir la liberté de la presse lui apparaît particulièrement nécessaire: « De nos jours, un citoyen qu’on opprime n’a donc qu’un moyen de se défendre; c’est de s’adresser à la nation toute entière et, si elle lui est sourde, au genre humain; il n’y a qu’un moyen de le faire, c’est la presse […] L’égalité ôte à chaque individu l’appui de ses proches; mais la presse lui permet d’appeler à son aide tous ses concitoyens et tous ses semblables. L’imprimerie a hâté les progrès de l’égalité, et elle est un de ses meilleurs correctifs ». Il est permis de s’interroger aujourd’hui sur le quid de l’indépendance et de la liberté de la presse.

          Comparé à son analyse magistrale de la démocratie moderne, qui anticipe par son étude détaillée des moeurs et des comportements les domaines privilégiés de la sociologie moderne, l’optimisme relatif et conditionnel de Tocqueville prête tristement à sourire dans son apparente naïveté. De fait, il semble davantage adopter une position de principe, car les solutions proposées pour tempérer la toute-puissance de l’État s’apparentent plutôt à des voeux pieux.

          D’ailleurs, selon lui qui était magistrat, il n’est pas jusqu’au respect des formes, si précieux pour la protection des droits individuels, qui ne rencontre chez les citoyens qu’indifférence et impatience. Et pourtant, c’est le respect des formes et des procédures qui fait rempart contre l’arbitraire (par exemple, spoliations « légales », expropriations, etc.), alors qu’à présent: « …On se rattache au principe de l’utilité sociale, on crée le dogme de la nécessité politique, et l’on s’accoutume à sacrifier sans scrupules les intérêts particuliers et à fouler aux pieds les droits individuels, afin d’atteindre plus promptement le but général qu’on se propose. » (chap. 5, IVe partie)

          Il est bien conscient que la concession des pleins pouvoirs à l’État n’est rendue possible que parce que c’est « le peuple lui-même qui tient le bout de la chaîne » et que le citoyen « alors qu’on le gêne et qu’on le réduit à l’impuissance, peut encore se figurer qu’en obéissant il ne se soumet qu’à lui-même, et que c’est à l’une de ses volontés qu’il sacrifie toutes les autres ». On ne peut qu’en déduire que puisque nous avons les gouvernements que nous méritons, il est vain d’espérer un progrès des libertés...

          Son travail de parlementaire a, dans les faits, rendu Tocqueville témoin du cynisme de ses collègues et de leur opportunisme politique, achevant de le débarrasser de ses dernières illusions.
 

Un incitation à lire

          Les quelques citations ici utilisées sont loin de résumer la richesse de la pensée de l’auteur ni la perfection de sa langue, dont la beauté d’expression compense le désarroi que provoquent ses idées. Mon but ici n’est que d’inciter à le lire.

          Et un lecteur digne de ce nom doit faire preuve d’un certain courage. Son éthique lui impose parfois des lectures impitoyables car il fait partie des gardiens de la culture, cette braise d’où peut ressurgir des flammes, même si sa foi en sa mission est chancelante. Il demeure, sinon un croyant, du moins un pratiquant de la lecture et ne peut se contenter de résumés, digests et autres clichés réducteurs. Il se doit d’oublier les « critiques » et de faire retour aux textes.

          Pourquoi? Parce que les grands textes sont une des rares libertés qu'il nous reste, qu’ils éclairent notre solitude et, élevant notre pensée, nous dévoilent un monde que cache le troupeau. Ces lectures représentent un capital vivant et transmissible dans les temps obscurs. Si une analogie se présente, c’est celle des moines copistes sauvant la pensée grecque au Moyen-Âge.

          Tocqueville, considérant que le retour aux systèmes politiques du passé était définitivement impossible, s’était rallié généreusement et sincèrement à la démocratie moderne. Ses anticipations se sont révélées justes, bien plus que celles de Marx (cf. l'article de François Furet in L’Atelier de l’Histoire: « Le système conceptuel de La Démocratie en Amérique »)(1) et son courage moral l’a poussé à mettre en pratique la célèbre maxime de Guillaume d’Orange: « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre… »

          L’ironie de l’histoire veut que la deuxième partie de cette maxime convienne, elle, particulièrement bien à nos gouvernements: « …ni de réussir pour persévérer ».

 

1. Furet voyait en Tocqueville un penseur « profond et simple ». Il écrit dans l’article cité: « [Tocqueville] n’a pas besoin de réduire le domaine politique à un autre ordre de réalités qui serait censé le fonder et le déterminer. Il rompt ainsi avec l’obsession du fondement social, si caractéristique du XVIIIème siècle, et de Marx, qui en est à cet égard l’héritier; il se place délibérément en aval, le principe fondateur lui paraissant une sorte d’acquis historique, à la fois évident et irréductible à la démonstration causale, l’essentiel étant d’en tirer les conséquences sur la vie de la société. Marx voit la liberté dans la suppression de la plus-value; Tocqueville dans la gestion intelligente de la croyance égalitaire. »

 

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