Montréal, 15 février 2009 • No 264

 

Carl Bergeron est éditeur du journal politique en ligne, L’Intelligence conséquente.

 

 

OPINION

POLYTECHNIQUE, OU LE TERRORISME
 LACRYMAL QUÉBÉCOIS

 

par Carl Bergeron

 

          On pourrait croire, d’après le synopsis, que Polytechnique est une sorte de huis clos. Ce serait supposer à tort que ce film est une oeuvre d’art autonome, avec ses imprévus, ses nuances, ses strates de sens propres. Bien au contraire, cette « oeuvre », et c’est bien dommage, n’est que le prolongement filmé d’un récit idéologique maintenant vieux d’une vingtaine d’années; un récit connu, diffusé, remâché et imposé de toutes les façons possibles par l’État et les médias de masse.

 

          Le 6 décembre 1989, un jeune psychopathe de 25 ans, Marc Lépine, entrait à l’École polytechnique de Montréal, où il assassina 14 femmes, blessa plusieurs autres personnes, avant de s’enlever la vie une vingtaine de minutes plus tard. Dans une lettre d’adieu, il présenta son geste comme une « déclaration de guerre » contre les « féministes », dont il disait qu’elles lui avaient « gâché la vie ». Remplie de fautes et d’incohérences, cette lettre pompeuse, ponctuée de locutions latines sommaires (tirées des pages roses du Larousse), était une forme d’autoexpiation narcissique, où le tueur, aveuglé par son délire, osait se présenter comme un « érudit rationnel ». Si « rationnel », en fait, qu’il ne sut répliquer que par la déraison meurtrière à l’une de ses victimes, qui lui avait assuré, contre ses allégations, qu’elle n’était pas nécessairement féministe, mais seulement étudiante. À l’argumentation rationnelle, Lépine ne savait opposer que la violence pure. Il tira sur la malheureuse à bout portant.

          Les choses ainsi présentées, plusieurs estimeront à juste titre que le psychopathe Lépine ne pouvait soutenir l’épreuve de la raison et du langage. Or, sachez que ce n’est pas l’avis du réalisateur: pour Denis Villeneuve, en effet, « la violence est un langage ». Selon Villeneuve, Lépine serait un homme « relativement articulé » qui a « mis des mots sur sa colère »; on devrait par conséquent prendre au sérieux sa rhétorique vaseuse sur « les femmes », le « féminisme », les « Forces armées », le « caporal Lortie » et sa « théorie des travaux remis ». Le « discours » de Lépine ne serait pas celui d’un psychopathe, d’un individu isolé, enfermé dans sa folie, mais le symptôme d’une pathologie sociale à grande échelle. Lépine, en évoquant des motifs antiféministes pour justifier son bain de sang, aurait révélé un malaise inhérent à l’ensemble de la culture québécoise. Disons les choses clairement: Lépine serait le symbole d’un refus de l’évolution égalitaire; il représenterait le désir d’un ancien ordre patriarcal contre l’irrésistible ascension des femmes. Dans le dossier de presse de Polytechnique, Villeneuve écrit en effet que Lépine, en séparant les hommes et les femmes, aurait voulu « remettre à jour (sic) l’ordre d’un monde révolu ». « Il nous remet, dit-il, une certaine misogynie collective et l’aliénation des rapports entre les hommes et les femmes en pleine figure (sic). » Marc Lépine, ou le bras agissant d’une volonté collective…

          Le public était d’autant plus préparé à voir les choses de cette façon que les publijournalistes ne cessaient, depuis deux semaines, de l’abreuver d’interprétations consensuelles et normatives à propos de Polytechnique. « On ne peut pas remettre en question la pertinence du film, il est là, il a été tourné, il existe, c’est tout » – « Le film n’apporte pas de réponses toutes faites, il pose des questions » – « Denis Villeneuve a fait preuve de beaucoup de sensibilité et de respect pour les victimes » – les formules décérébrantes, trop multiples pour être toutes dénombrées, avaient à tout le moins pour effet de paralyser la liberté critique du spectateur. Avant même d’avoir vu le film, le public n’avait d’autre choix que de consentir à faire partie de la procession des endeuillés respectueux.

          Tout d’abord, il est faux de dire que le film n’apporte pas de « réponses toutes faites », alors que absolument tout, dans ce film, l’histoire comme la mise en scène, est orienté par une logique féministe. Notons pour commencer que la lettre de Marc Lépine est lue dès le début de film, presqu’en guise de prologue, et qu’elle agit forcément comme clef de lecture. Je ne nie pas, bien entendu, la pertinence de lire la lettre à l’écran; la chose était incontournable. Mais pourquoi s’être contenté de lire la lettre sous la forme d’une « voix intérieure », sans montrer la calligraphie nerveuse et les multiples fautes d’orthographe et de grammaire du tueur? Pourquoi ne pas avoir montré la lettre? Pourquoi, en somme, avoir donné prise à la folie même du tueur, qui insistait pour se présenter comme un « érudit rationnel » – ce qu’il n’était manifestement pas? La version « orale » avait cet immense désavantage – ou « avantage », selon le point de vue – de ne pas rendre en toute justice les ressorts délirants de la lettre. Dans la version orale, les incohérences syntaxiques demeurent certes, mais elles ne sont pas aussi évidentes que lorsqu’elles sont vues. Ceci est capital. Le choix de mise en scène, à propos de la lettre, avait valeur de choix éditorial.

          De fait, le personnage de Lépine a été développé très étrangement comme « facteur de sens ». Générateur de chaos dans la réalité du 6 décembre 1989, il apparaît dans cette fiction comme l’organisateur premier du récit. La lettre en « voix off », ce sera tout ce qu’on entendra de Lépine durant tout le film. Le reste de ses interventions verbales se résumera à des blasphèmes, des injonctions, des onomatopées. La formulation de mots de plus de trois syllabes semble être une épreuve au-dessus des forces de cet « érudit rationnel ». La lettre d’adieu, doit-on comprendre, condense l’essence de son discours, tandis que le reste de l’action n’en est que l’illustration. Il n’y aurait plus rien à ajouter à la lettre, sinon qu’elle contenait la grille de sens nécessaire à l’action meurtrière qui suivait. Le silence rageur de Lépine, qui nous est montré à l’écran, apparaît dans ce contexte biaisé comme l’introspection bouillante d’un « érudit rationnel » plutôt que comme le symptôme d’une conscience détachée de toutes les balises de la raison.

          On nous dit que Villeneuve « n’apporte pas de réponses toutes faites » parce qu’il se contente de filmer les événements du 6 décembre, sans « chercher à expliquer ». Cette prétention est admirable de perversité. Oublions pour un moment les innombrables « réponses toutes faites » que Villeneuve lui-même n’a cessé, justement, de débiter dans les publimédias pour expliquer les événements de polytechnique et justifier moralement son film. Le 6 décembre 1989, Marc Lépine était en pleine psychose. En concentrant son film sur la seule journée du 6 décembre, et en utilisant la lettre d’adieu comme prologue, Villeneuve se fait le relais passif du point de vue psychotique du tueur. Sous prétexte de ne pas « chercher à expliquer », il n’oppose aucune résistance à la logique folle de Lépine, et laisse le spectateur prisonnier d’une série d’images chargées de violence et d’affects. Ce film sans pensée fait reposer son architecture de sens sur la cervelle détraquée d’un jeune psychopathe. En ce sens, contrairement à ce qui a été affirmé partout dans les publimédias, Villeneuve emprunte bel et bien le point de vue du tueur, mais dans une perspective de combat idéologique. Si la « violence est un langage », la psychose n’éradique pas le sens, elle le précède; elle suggère une relation dialectique avec la société.

          Dans Polytechnique, Lépine est donc un psychopathe générateur de sens. À sa psychose correspond une « réalité » fabriquée, qui nous est racontée par le biais de deux personnages féminins, étudiantes en génie à Poly. L’une d’elles, personnifiée par Karine Vanasse, est une première de classe, qui verra rapidement son ambition limitée par le « sexisme » de ce « milieu traditionnellement masculin ». Convoquée en entrevue pour un poste de stagiaire, Valérie, rayonnante d’espérance et avide de communication, bute sur « l’insensibilité » machiste du patron, qui ne daigne même pas lever les yeux sur elle lors de son entrée dans le local. Le rapport d’autorité entre le patron et l’aspirante stagiaire est net, tranché; il n’est guère avilissant, même si le réalisateur tente de nous le faire passer pour avilissant. Le patron, incorrigible « sexiste », demande à notre aspirante stagiaire si elle prévoit avoir des enfants – un détail qui, en raison de la nature du travail proposé, pourrait être décisif pour l’embauche. Puis, fade out. « Compassionnelle », la caméra de Villeneuve filme ensuite la colère toute féminine de Valérie, qui, après l’entrevue, s’était repliée dans la salle de bains pour grincer des dents et serrer les poings.

          Mais d’où vient donc la colère de Valérie? On se dit aussitôt qu’elle n’a pas eu l’emploi, malgré l’excellence de son dossier scolaire. Mais non, ce n’est même pas ça: elle a bel et bien été embauchée. Sa révolte tient au fait qu’elle a été obligée de mentir pour avoir le poste; et de dire, contre son désir naturel, qu’elle ne prévoyait pas avoir d’enfant. « Il était super méprisant », dira-t-elle tout de même du patron qui a fini par l’engager. Ce à quoi son amie répondra: « Fuck les mononcles… ». « Oui, tu as raison fuck les mononcles », conclut notre stagiaire si injustement bafouée dans son droit à la transparence.
 

« Tout d’abord, il est faux de dire que le film n’apporte pas de "réponses toutes faites", alors que absolument tout, dans ce film, l’histoire comme la mise en scène, est orienté par une logique féministe. »


          Les « mononcles », parlons-en. Où sont-ils dans Polytechnique? Pris pour endurer les jeunes étudiantes incomprises, leurs « chums » compréhensifs et le psychopathe générateur de sens, on s’ennuie désespérément d’eux. Seul ce pauvre diable de Roger Martineau, le patron « insensible » qui a révulsé Valérie, nous est proposé comme figure d’altérité dans ce tableau où règne la transparence égalitaire entre les étudiants et les étudiantes de Poly. Roger Martineau, seule figure d’altérité, oui, avec Marc Lépine. Car le film est construit de façon à ce que le « mononcle » Roger Martineau apparaisse, aux côtés de Lépine, comme l’altérité illégitime qui s’oppose au désir de transparence égalitaire des plus jeunes. On serait censé croire que du « bon sens » paternel de Roger Martineau à la psychose infantile de Marc Lépine, il n’y aurait qu’un pas – que n’a d’ailleurs pas hésité à franchir la publijournaliste féministe Marie-Claude Lortie, de La Presse, dans sa chronique du 6 février dernier:

          Je venais tout juste d’avoir 24 ans quand j’ai couvert Poly et la portée symbolique du geste du tueur m’était alors rentrée dans l’âme comme un coup de poignard. [...] C’était comme si toute la douleur accumulée, jour après jour, face aux petits gestes de sexisme ordinaire s’étaient mises à faire mal d’un coup. [...] Ce n’est pas pour rien qu’un des moments les plus douloureux à regarder, au début du film, n’a rien à voir avec la tuerie comme telle. C’est plutôt une scène où l’on est justement témoin d’un petit geste de sexisme ordinaire, poche. Sachant ce qui s’en vient, on a envie de hurler.

          À la suite de cet incident, toujours dans le film, une jeune femme dit à sa copine que, dans le fond, tout ce qu’il faut se dire, dans ce temps-là, c’est « fuck les mononcles ». Tant pis pour les réactionnaires.

          Lépine, se rappelle-t-on en regardant le film, voulait justement que les femmes cessent de s’affirmer ainsi, consciemment ou inconsciemment. (Mes italiques.)

          « Moment douloureux », qui « n’a rien à voir avec la tuerie comme telle »? Pourtant, Lortie ne cesse d’évoquer les liens organiques qui uniraient le « sexisme ordinaire » à la misogynie meurtrière de Lépine. Roger Martineau et Marc Lépine sont des « réacs », qui voulaient tous deux poser des limites aux femmes: ce sont des ennemis d’un même camp, et doivent être rejetés de la même façon. Entre Roger Martineau, un patron qui a le défaut de prendre en compte les lois du réel, c’est-à-dire de la nature humaine (le désir, pour les femmes, d’avoir des enfants), et Marc Lépine, un puceau malade mental, il n’y aurait pas vraiment de différence de fond. Les deux personnalités seraient inspirées par un même refus de l’aspiration légitime des femmes à être les seules maîtresses de leur destin.

          Nulle surprise, en ce cas, à ce que l’on retrouve, lors de la scène de la fin, une Valérie messianique. Après avoir récupéré de ses blessures physiques et psychiques, et intégré le marché du travail comme ingénieure, elle s’adresse à la petite fille qu’elle s’apprête à mettre au monde en ces termes: « tu dois savoir que le monde t’appartient ». Dans le monde du futur, préparé par les martyrs du féminisme, les femmes, devine-t-on, n’auront plus à se faire rappeler les fluctuations naturelles de leur sexe: elles pourront vivre en permanence dans le fantasme d’en être délivrées. Personne n’aura le droit de remettre en question cette conviction, ni de compromettre l’action bienfaisante du féminisme, « la révolution du XXIe siècle » (dixit Denis Villeneuve). Et c’est bien la raison pour laquelle les Roger Martineau de ce monde sont rangés, par ce film de propagande, mais aussi par tous ceux qui s’en font les relais publimédiatiques, du côté des meurtriers par association.

          Ce qui est refusé à travers la figure dépréciative du « mononcle », c’est le père, le sens commun, l’empathie sans sentimentalité du mâle. Lors de l’entrevue, Martineau avait suggéré à l’aspirante stagiaire que le génie civil était plus « facile » que le génie mécanique pour une femme qui espérait fonder une famille. Si cette remarque, dans le sous-texte du film, est qualifiée de « sexiste », c’est tout simplement parce qu’elle prend acte de la différence des sexes dans l’approche du réel. La négation de la différence sexuelle constitue le fondement même de l’idéologie féministe; tout raisonnement admettant la réalité de la différence sexuelle ne peut être que « sexiste ». Pour les féministes, si les femmes n’ont pas la possibilité d’être toutes-puissantes, détachées des limites de leur corps et de leurs désirs, c’est qu’elles sont brimées dans leurs droits fondamentaux. L’utopie féministe veut que tout doit rester possible indéfiniment, selon les caprices et la volonté de chacune des femmes.

          Or, la première loi que les « mononcles » rappellent aux plus jeunes qu’ils ont sous leur responsabilité, c’est justement que le monde ne leur appartient pas et qu’il ne peut pas leur appartenir. Une fois le « mononcle » disqualifié par Valérie et Marie-Claude Lortie, la loi du fantasme idéologique peut enfin être élevée à la dignité de la norme sociale. Exiger du monde qu’il soit soumis à nos fantasmes en toute authenticité et en toute transparence, plutôt que d’accepter de guider notre action selon les contraintes du réel, à coup de ruses, de mensonges et de stratégie, tel est ce qui distingue les « féministes ordinaires » des « sexistes ordinaires ». Polytechnique n’est rien d’autre que l’histoire mythifiée de la victoire des premières sur les seconds. Le film raconte un duel idéologique, et répond volontiers au « casus belli » évoqué par le psychopathe Lépine dans sa lettre. « Déclaration de guerre » adressée à l’antiféminisme sous toutes ses formes, il pathologise toute attitude qui – comme celle du « sexiste ordinaire » Roger Martineau – se pose contre le fantasme féministe de toute-puissance. Polytechnique n’est pas tant une « oeuvre consolatrice » qu’une surenchère lacrymale qui agit comme force d’intimidation idéologique.

          Du reste, comment s’en étonner, lorsqu’on voit Villeneuve nous présenter Marc Lépine comme un « fasciste »? Dans le numéro de février de L’actualité, il affirme: « [Lépine] avait un discours carrément fasciste. S’il avait vécu dans les années 1930, il aurait probablement dirigé sa haine contre les Juifs. Dans les années 1950, ç’aurait été contre les Noirs. À la fin des années 1980, c’était contre les femmes. » Comme avec le « sexisme ordinaire » en regard de la misogynie meurtrière de Lépine, on passe naturellement du « racisme ordinaire » à l’Holocauste et à la ségrégation. Polytechnique, de l’aveu même de son réalisateur, s’inscrit dans le sillage d’une propagande néo-anti-fasciste et néo-anti-raciste nécessaire à la lutte contre toutes les formes de « discrimination » et « d’intolérance ». Ainsi, on peut considérer Polytechnique comme un outil de propagande de luxe qui ne se distingue de la propagande d’État habituelle que par une facture visuelle plus léchée. Quelle différence de fond entre ce film et les « plans d’action » du Conseil du statut de la femme? Polytechnique, conformément à la politique ministérielle, est une opération relevant à la fois de la « culture », de la « communication » et de la « condition féminine »: un triptyque idéologique parfait. À quand la répétition de l’opération, cette fois à propos des émeutes de Montréal-Nord? Je suis sûr que Sean Penn adorerait.

          Toute récupération idéologique se signale par un appel vibrant aux nécessités historiques. L’idéologie n’existe pas sans l’Histoire. De fait, Villeneuve parle fréquemment d’Histoire avec un grand H pour qualifier les événements du 6 décembre, comme si ce n’était pas seulement un individu, Marc Lépine, qui avait ce jour-là perpétré un assassinat misogyne, mais tout l’État québécois, et à la suite de celui-ci toute la société civile. Lépine aurait blessé « l’âme collective ». Ce à quoi on est tenté de répliquer: qu’est-ce que « l’âme collective »? Ne s’agit-il pas d’un oxymoron? L’âme ne figure-t-elle pas l’irréductibilité individuelle? Depuis quand l’âme est-elle un phénomène collectif? Polytechnique « collectivise » systématiquement les « âmes individuelles » des protagonistes: Lépine n’est pas un malade mental solitaire, mais le porte-parole d’une misogynie collective refoulée; tandis que les étudiantes tombant sous ses balles deviennent des combattantes idéologiques présumées.

          Poly est certes un fait divers marquant, et dont le caractère singulier ne peut être contesté; mais il ne s’agit pas d’un événement « historique ». Villeneuve, avec son film pieux, ajoute au culte idolâtre, déjà de fort mauvais goût, qui continue de se déployer à chaque année autour des victimes du 6 décembre 1989. Quelle organisation féministe ne profite pas du 6 décembre pour réitérer publiquement son plaidoyer idéologique sur la « condition des femmes », la « violence conjugale » ou « l’équité salariale »? On était sans doute quelques-uns, ces dernières années, à espérer que cette sacralisation opportuniste s’essouffle d’elle-même, et que les victimes de 1989 soient finalement laissées en paix. Mais avec ce film! On en a encore pour trente ans de récupération! On gage combien qu’une fois disponible en DVD, Polytechnique sera régulièrement diffusé à des fins « pédagogiques » dans les écoles primaires et secondaires du Québec?

          Le film de Villeneuve répond à tous les critères du film de propagande; il pose, en même temps que la nature du mal, l’essentiel du traitement. La nature du mal, c’est le « sexisme », qu’il soit ordinaire ou extraordinaire, qu’il s’appelle Marc Lépine ou Roger Martineau. Le seul traitement envisageable pour en venir à bout, c’est la thérapie et les bons sentiments – deux traits distinctifs de la nouvelle communauté de croyance québécoise. Les individus, laissés sans ressource, sont condamnés à panser les plaies des blessés, à se sentir éternellement « coupables », et à devenir, auprès de leurs conjointes égalitaires, soit des « chums » compréhensifs et excessivement doux, soit des suicidés. Le personnage de Jean-François, interprété par Sébastien Huberdeau, est à cet égard exemplaire. Ce n’est pas qu’une victime arbitraire du drame que Villeneuve présente à travers ce personnage masculin; tout comme les autres personnages, il lui a promis un programme, un rôle idéologique, une destinée. Lépine était le porte-parole de la majorité silencieuse misogyne; les deux victimes féminines, des combattantes anonymes du « sexisme ordinaire »: Jean-François sera, lui, l’homme archétypal du royaume techno-progressiste égalitaire.

          Jean-François pleure. Même avant la tuerie, on a l’impression qu’il est constamment en train de pleurer. Il est brouillon, incompétent, arrive en retard à ses cours, renverse du café sur ses papiers. Il ne flirte guère avec Valérie: s’il l’approche, c’est pour lui demander son aide afin de comprendre un problème, résoudre une équation, ou encore pour compléter ses notes de cours. L’absence d’attirance sexuelle entre les personnages féminins et masculins du film est vraiment frappante. Lorsque le gars manqué Valérie, sous l’oeil désespéré de sa colocataire « carte de mode », s’habille à la garçonne, sans imagination, et se regarde dans le miroir pour juger de son allure, on s’imagine à tort que c’est pour un rendez-vous avec un jeune homme. On comprend plutôt, à la scène suivante, que c’était en vue de son entrevue avec Roger Martineau. L’étalage des fétiches féminins (chaussures, bas nylons, rasoirs pour les jambes, cintres, vestes, boucles d’oreilles), fait à cette occasion avec talent par Villeneuve, nous plonge au coeur de l’intimité féminine des deux colocataires, et dégage une sensualité latente particulière. C’est pourquoi on reste un brin incrédule en constatant que c’est à la carrière, plutôt qu’au rendez-vous, que conduisait cet étalage sensuel. Même incrédulité, par ailleurs, lorsqu’on voit Valérie courir dans les couloirs de Poly pour arriver à temps à son cours, croisant sur son chemin le malheureux Jean-François, en train de changer de paire de jeans devant son vestiaire. Pas de malaise entre Valérie et Jean-François, que de la convivialité égalitaire, des salutations sans malaise et un rappel du « party » où ils sont censés se retrouver après le cours. Le « party », c’est-à-dire le contraire du rendez-vous, et où prime l’indifférenciation adulescente, asexuée, collective, sur le tête-à-tête entre deux individus de sexe opposé.

          On comprend, en regardant Polytechnique, que Villeneuve ne fait pas qu’illustrer la tragique impuissance où se sont retrouvés ces hommes lors de la tuerie. C’est carrément un modèle d’action, de riposte au mal, qui est proposé à travers les jeunes personnages masculins. La seule contre-offensive à apporter contre le Mal, c’est la consolation, les bandages, la thérapie. De fait, il est remarquable que la seule contre-offensive visible de la société dans Polytechnique soit l’arrivée des ambulanciers. Nulle part ne voit-on l’action des policiers, l’agitation des journalistes, l’activité de l’extérieur, Villeneuve nous maintenant jusqu’au bout dans la soupière à affects. Tout est toujours braqué sur l’intimité blessée des personnages, sans qu’il soit possible de situer leur drame à l’échelle de la société réelle, en dehors du coma d’une société oppressive fantasmée. Les victimes n’ont pas de père dans Polytechnique. Il n’y a que des mères, des jeunes femmes traumatisées, des fils avortés, des psychopathes générateurs de sens, des conjoints doux. C’est à sa mère que rendra visite Jean-François à la fin du film, en pleine campagne, où il lui aidera virilement à couper du bois – ce qu’elle faisait parfaitement, du reste, avant son arrivée. Ce sera tout juste avant d’aller manger une tarte dans la cuisine, et de repartir pour Montréal – court trajet, puisqu’il s’arrêtera au bout du rang pour se suicider. Ah! Si seulement il avait osé passer par dessus son orgueil masculin, et se confier à sa mère… Tout aurait été différent.

          Toute cette mise en scène, au fond, pour ne pas admettre que la seule figure qui aurait pu assurer une digue véritable contre la folie de Lépine, ainsi que contre la culpabilisation excessive des victimes, est celle du « sexiste ordinaire » Roger Martineau, le « mononcle » honni. Le patron borné. L’homme d’autorité. Le macho d’un « monde révolu ». Le représentant de la raison institutionnelle, garde-fou des fantasmes du mal comme des fantasmes du bien. Castrateur pour Valérie comme pour Marc Lépine. Mais on ne veut pas d’un Roger Martineau autrement que coupable par association. On ne veut pas de son point de vue, car si jamais Roger Martineau avait à se prononcer sur les événements de Polytechnique, le film perdrait aussitôt toute sa force d’intimidation et se verrait relégué dans le garde-robe à fantasmes de Denis Villeneuve, dans le Mile-End. Or, il y a bien longtemps déjà que Roger Martineau a perdu la partie.

          Il suffisait, pour s’en rendre compte, d’observer le comportement de la salle. Personnellement, je suis parti plus tôt du bureau vendredi dernier, pour assister à la représentation de fin d’après-midi au Quartier latin. Je voulais éviter à tout prix une projection en soirée. Motivé par le souci de rester à l’écart de mes concitoyens techno-progressistes, mais aussi par celui d’avoir une vue en plongée sur le public, je me suis installé sur le bord de l’allée dans l’avant-dernière rangée, dans un recoin de la salle. J’étais presque seul, tout juste rejoint, à la toute dernière minute, par un cinéphile désinvolte, qui traînait avec lui un gros sac de popcorn, des barres de chocolat, des Smarties et un verre de Coke. Alors que j’observais du coin de l’oeil le nouveau peuple activer ses glandes lacrymales, tantôt chez une jeune fille analphabète de 16 ans, tantôt chez une post-féministe faceliftée de 55 ans, j’entendais de temps à autre, derrière moi, un rot de mon compagnon d’infortune, qui tentait de digérer tant bien que mal ses kilogrammes de sucre artificiel.

          Contre le terrorisme lacrymal de Polytechnique, cette présence vulgaire était un soulagement. Les rots de ce cinéphile anonyme étaient autant de brèches de réel, de fissures de lumière, en porte-à-faux du pathos opaque d’un film qui avait résolu de prendre en otage l’intelligence de ses spectateurs sur plus d’une heure. Quand, plus tard dans le film, mon compagnon d’infortune allongea nonchalamment sa jambe gauche dans l’allée – je vis son pied dépasser à ma gauche, entre l’accoudoir et mon siège – je fus saisi d’une sorte d’émotion. Comment ne pas y voir un geste de fraternité au coeur des ténèbres? Une vingtaine de minutes plus tôt, j’avais moi-même, par lassitude, allongé la jambe gauche dans l’allée, tout en jouant de le cheville pour signaler mon impatience grandissante. Par-delà le prélangage primitif de ses borborygmes, mon voisin aurait donc tenu à me communiquer une forme de solidarité face à l’ennemi lacrymal?

          Ne dites rien. Cette hypothèse est précieuse pour l’avenir du monde.
 

 

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