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Les « mononcles », parlons-en. Où sont-ils dans Polytechnique?
Pris pour endurer les jeunes étudiantes incomprises, leurs
« chums » compréhensifs et le psychopathe générateur de
sens, on s’ennuie désespérément d’eux. Seul ce pauvre diable
de Roger Martineau, le patron « insensible » qui a révulsé
Valérie, nous est proposé comme figure d’altérité dans ce tableau où règne la
transparence égalitaire entre les étudiants et les étudiantes de Poly. Roger
Martineau, seule figure d’altérité, oui, avec Marc Lépine. Car le film
est construit de façon à ce que le « mononcle » Roger Martineau apparaisse,
aux côtés de Lépine, comme l’altérité illégitime qui s’oppose au désir de
transparence égalitaire des plus jeunes. On serait censé croire que du « bon
sens » paternel de Roger Martineau à la psychose infantile de Marc Lépine, il
n’y aurait qu’un pas – que n’a d’ailleurs pas hésité à franchir la
publijournaliste féministe Marie-Claude Lortie, de La Presse,
dans sa chronique du 6 février dernier:
Je venais tout juste d’avoir 24 ans quand j’ai couvert
Poly et la portée symbolique du geste du tueur m’était alors rentrée dans
l’âme comme un coup de poignard. [...] C’était comme si toute la douleur
accumulée, jour après jour, face aux petits gestes de sexisme ordinaire
s’étaient mises à faire mal d’un coup. [...] Ce n’est pas pour rien qu’un
des moments les plus douloureux à regarder, au début du film, n’a rien à
voir avec la tuerie comme telle. C’est plutôt une scène où l’on est
justement témoin d’un petit geste de sexisme ordinaire, poche. Sachant ce
qui s’en vient, on a envie de hurler.
À la suite de cet incident, toujours dans le film, une jeune femme dit à sa
copine que, dans le fond, tout ce qu’il faut se dire, dans ce temps-là,
c’est « fuck les mononcles ». Tant pis pour les réactionnaires.
Lépine, se rappelle-t-on en regardant le film, voulait justement que les
femmes cessent de s’affirmer ainsi, consciemment ou inconsciemment. (Mes
italiques.)
« Moment douloureux », qui « n’a rien à voir avec la tuerie
comme telle »? Pourtant, Lortie ne cesse d’évoquer les liens organiques qui
uniraient le « sexisme ordinaire » à la misogynie meurtrière de Lépine. Roger
Martineau et Marc Lépine sont des « réacs », qui voulaient tous deux poser des
limites aux femmes: ce sont des ennemis d’un même camp, et doivent être rejetés
de la même façon. Entre Roger Martineau, un patron qui a le défaut de prendre en
compte les lois du réel, c’est-à-dire de la nature humaine (le désir, pour les
femmes, d’avoir des enfants), et Marc Lépine, un puceau malade mental, il n’y
aurait pas vraiment de différence de fond. Les deux personnalités seraient
inspirées par un même refus de l’aspiration légitime des femmes à être les
seules maîtresses de leur destin.
Nulle surprise, en ce cas, à ce que l’on retrouve, lors de la scène de la fin,
une Valérie messianique. Après avoir récupéré de ses blessures physiques
et psychiques, et intégré le marché du travail comme ingénieure, elle s’adresse
à la petite fille qu’elle s’apprête à mettre au monde en ces termes: « tu dois
savoir que le monde t’appartient ». Dans le monde du futur, préparé par les
martyrs du féminisme, les femmes, devine-t-on, n’auront plus à se faire rappeler
les fluctuations naturelles de leur sexe: elles pourront vivre en permanence
dans le fantasme d’en être délivrées. Personne n’aura le droit de remettre en
question cette conviction, ni de compromettre l’action bienfaisante du
féminisme, « la révolution du XXIe siècle » (dixit Denis Villeneuve). Et
c’est bien la raison pour laquelle les Roger Martineau de ce monde sont rangés,
par ce film de propagande, mais aussi par tous ceux qui s’en font les relais
publimédiatiques, du côté des meurtriers par association.
Ce qui est refusé à travers la figure dépréciative du « mononcle », c’est le
père, le sens commun, l’empathie sans sentimentalité du mâle. Lors de
l’entrevue, Martineau avait suggéré à l’aspirante stagiaire que le génie civil
était plus « facile » que le génie mécanique pour une femme qui espérait fonder
une famille. Si cette remarque, dans le sous-texte du film, est qualifiée de
« sexiste », c’est tout simplement parce qu’elle prend acte de la différence des
sexes dans l’approche du réel. La négation de la différence sexuelle constitue
le fondement même de l’idéologie féministe; tout raisonnement admettant la
réalité de la différence sexuelle ne peut être que « sexiste ». Pour les
féministes, si les femmes n’ont pas la possibilité d’être toutes-puissantes,
détachées des limites de leur corps et de leurs désirs, c’est qu’elles sont
brimées dans leurs droits fondamentaux. L’utopie féministe veut que tout doit
rester possible indéfiniment, selon les caprices et la volonté de chacune des
femmes.
Or, la première loi que les « mononcles » rappellent aux plus jeunes qu’ils ont
sous leur responsabilité, c’est justement que le monde ne leur appartient pas et
qu’il ne peut pas leur appartenir. Une fois le « mononcle » disqualifié par
Valérie et Marie-Claude Lortie, la loi du fantasme idéologique peut
enfin être élevée à la dignité de la norme sociale. Exiger du monde qu’il soit
soumis à nos fantasmes en toute authenticité et en toute transparence, plutôt
que d’accepter de guider notre action selon les contraintes du réel, à coup de
ruses, de mensonges et de stratégie, tel est ce qui distingue les « féministes
ordinaires » des « sexistes ordinaires ». Polytechnique n’est rien
d’autre que l’histoire mythifiée de la victoire des premières sur les seconds.
Le film raconte un duel idéologique, et répond volontiers au « casus belli »
évoqué par le psychopathe Lépine dans sa lettre. « Déclaration de guerre »
adressée à l’antiféminisme sous toutes ses formes, il pathologise toute attitude
qui – comme celle du « sexiste ordinaire » Roger Martineau – se pose contre le
fantasme féministe de toute-puissance. Polytechnique n’est pas tant une
« oeuvre consolatrice » qu’une surenchère lacrymale qui agit comme force
d’intimidation idéologique.
Du reste, comment s’en étonner, lorsqu’on voit Villeneuve nous présenter Marc
Lépine comme un « fasciste »? Dans le numéro de février de L’actualité,
il affirme: « [Lépine] avait un discours carrément fasciste. S’il avait vécu
dans les années 1930, il aurait probablement dirigé sa haine contre les Juifs.
Dans les années 1950, ç’aurait été contre les Noirs. À la fin des années 1980,
c’était contre les femmes. » Comme avec le « sexisme ordinaire » en regard de la
misogynie meurtrière de Lépine, on passe naturellement du « racisme ordinaire »
à l’Holocauste et à la ségrégation. Polytechnique, de l’aveu même de son
réalisateur, s’inscrit dans le sillage d’une propagande néo-anti-fasciste et
néo-anti-raciste nécessaire à la lutte contre toutes les formes de
« discrimination » et « d’intolérance ». Ainsi, on peut considérer
Polytechnique comme un outil de propagande de luxe qui ne se distingue de la
propagande d’État habituelle que par une facture visuelle plus léchée. Quelle
différence de fond entre ce film et les « plans d’action » du Conseil du statut
de la femme? Polytechnique, conformément à la politique ministérielle,
est une opération relevant à la fois de la « culture », de la « communication »
et de la « condition féminine »: un triptyque idéologique parfait. À quand la
répétition de l’opération, cette fois à propos des émeutes de Montréal-Nord? Je
suis sûr que Sean Penn adorerait.
Toute récupération idéologique se signale par un appel vibrant aux nécessités
historiques. L’idéologie n’existe pas sans l’Histoire. De fait, Villeneuve parle
fréquemment d’Histoire avec un grand H pour qualifier les événements du 6
décembre, comme si ce n’était pas seulement un individu, Marc Lépine, qui avait
ce jour-là perpétré un assassinat misogyne, mais tout l’État québécois, et à la
suite de celui-ci toute la société civile. Lépine aurait blessé « l’âme
collective ». Ce à quoi on est tenté de répliquer: qu’est-ce que « l’âme
collective »? Ne s’agit-il pas d’un oxymoron? L’âme ne figure-t-elle pas
l’irréductibilité individuelle? Depuis quand l’âme est-elle un phénomène
collectif? Polytechnique « collectivise » systématiquement les « âmes
individuelles » des protagonistes: Lépine n’est pas un malade mental solitaire,
mais le porte-parole d’une misogynie collective refoulée; tandis que les
étudiantes tombant sous ses balles deviennent des combattantes idéologiques
présumées.
Poly est certes un fait divers marquant, et dont le caractère singulier ne peut
être contesté; mais il ne s’agit pas d’un événement « historique ». Villeneuve,
avec son film pieux, ajoute au culte idolâtre, déjà de fort mauvais goût, qui
continue de se déployer à chaque année autour des victimes du 6 décembre 1989.
Quelle organisation féministe ne profite pas du 6 décembre pour réitérer
publiquement son plaidoyer idéologique sur la « condition des femmes », la
« violence conjugale » ou « l’équité salariale »? On était sans doute
quelques-uns, ces dernières années, à espérer que cette sacralisation
opportuniste s’essouffle d’elle-même, et que les victimes de 1989 soient
finalement laissées en paix. Mais avec ce film! On en a encore pour trente ans
de récupération! On gage combien qu’une fois disponible en DVD, Polytechnique
sera régulièrement diffusé à des fins « pédagogiques » dans les écoles primaires
et secondaires du Québec?
Le film de Villeneuve répond à tous les critères du film de propagande; il pose,
en même temps que la nature du mal, l’essentiel du traitement. La nature du mal,
c’est le « sexisme », qu’il soit ordinaire ou extraordinaire, qu’il s’appelle
Marc Lépine ou Roger Martineau. Le seul traitement envisageable pour en venir à
bout, c’est la thérapie et les bons sentiments – deux traits distinctifs de la
nouvelle communauté de croyance québécoise. Les individus, laissés sans
ressource, sont condamnés à panser les plaies des blessés, à se sentir
éternellement « coupables », et à devenir, auprès de leurs conjointes
égalitaires, soit des « chums » compréhensifs et excessivement doux, soit des
suicidés. Le personnage de Jean-François, interprété par Sébastien Huberdeau,
est à cet égard exemplaire. Ce n’est pas qu’une victime arbitraire du drame que
Villeneuve présente à travers ce personnage masculin; tout comme les autres
personnages, il lui a promis un programme, un rôle idéologique, une destinée.
Lépine était le porte-parole de la majorité silencieuse misogyne; les deux
victimes féminines, des combattantes anonymes du « sexisme ordinaire »:
Jean-François sera, lui, l’homme archétypal du royaume techno-progressiste
égalitaire.
Jean-François pleure.
Même avant la tuerie, on a l’impression qu’il est constamment en train de
pleurer. Il est brouillon, incompétent, arrive en retard à ses cours, renverse
du café sur ses papiers. Il ne flirte guère avec Valérie: s’il l’approche, c’est
pour lui demander son aide afin de comprendre un problème, résoudre une
équation, ou encore pour compléter ses notes de cours. L’absence d’attirance
sexuelle entre les personnages féminins et masculins du film est vraiment
frappante. Lorsque le gars manqué Valérie, sous l’oeil
désespéré de sa colocataire « carte de mode », s’habille à la garçonne, sans
imagination, et se regarde dans le miroir pour juger de son allure, on s’imagine
à tort que c’est pour un rendez-vous avec un jeune homme. On comprend plutôt, à
la scène suivante, que c’était en vue de son entrevue avec Roger Martineau.
L’étalage des fétiches féminins (chaussures, bas nylons, rasoirs pour les
jambes, cintres, vestes, boucles d’oreilles), fait à cette occasion avec talent
par Villeneuve, nous plonge au coeur de l’intimité féminine des deux
colocataires, et dégage une sensualité latente particulière. C’est pourquoi on
reste un brin incrédule en constatant que c’est à la carrière, plutôt
qu’au rendez-vous, que conduisait cet étalage sensuel. Même incrédulité,
par ailleurs, lorsqu’on voit Valérie courir dans les couloirs de Poly pour
arriver à temps à son cours, croisant sur son chemin le malheureux
Jean-François, en train de changer de paire de jeans devant son vestiaire. Pas
de malaise entre Valérie et Jean-François, que de la convivialité
égalitaire, des salutations sans malaise et un rappel du « party » où ils sont
censés se retrouver après le cours. Le « party », c’est-à-dire le contraire du
rendez-vous, et où prime l’indifférenciation adulescente, asexuée,
collective, sur le tête-à-tête entre deux individus de sexe opposé.
On comprend, en regardant Polytechnique, que Villeneuve ne fait pas
qu’illustrer la tragique impuissance où se sont retrouvés ces hommes lors de la
tuerie. C’est carrément un modèle d’action, de riposte au mal, qui est proposé à
travers les jeunes personnages masculins. La seule contre-offensive à apporter
contre le Mal, c’est la consolation, les bandages, la thérapie. De fait, il est
remarquable que la seule contre-offensive visible de la société dans
Polytechnique soit l’arrivée des ambulanciers. Nulle part ne voit-on
l’action des policiers, l’agitation des journalistes, l’activité de l’extérieur,
Villeneuve nous maintenant jusqu’au bout dans la soupière à affects. Tout est
toujours braqué sur l’intimité blessée des personnages, sans qu’il soit possible
de situer leur drame à l’échelle de la société réelle, en dehors du coma d’une
société oppressive fantasmée. Les victimes n’ont pas de père dans
Polytechnique. Il n’y a que des mères, des jeunes femmes traumatisées, des
fils avortés, des psychopathes générateurs de sens, des conjoints doux. C’est à
sa mère que rendra visite Jean-François à la fin du film, en pleine campagne, où
il lui aidera virilement à couper du bois – ce qu’elle faisait parfaitement, du
reste, avant son arrivée. Ce sera tout juste avant d’aller manger une tarte dans
la cuisine, et de repartir pour Montréal – court trajet, puisqu’il s’arrêtera au
bout du rang pour se suicider. Ah! Si seulement il avait osé passer par dessus
son orgueil masculin, et se confier à sa mère… Tout aurait été différent.
Toute cette mise en scène, au fond, pour ne pas admettre que la seule figure qui
aurait pu assurer une digue véritable contre la folie de Lépine, ainsi que
contre la culpabilisation excessive des victimes, est celle du « sexiste
ordinaire » Roger Martineau, le « mononcle » honni. Le patron borné.
L’homme d’autorité. Le macho d’un « monde révolu ». Le représentant de la raison
institutionnelle, garde-fou des fantasmes du mal comme des fantasmes du bien.
Castrateur pour Valérie comme pour Marc Lépine. Mais on ne veut pas d’un
Roger Martineau autrement que coupable par association. On ne veut pas de son
point de vue, car si jamais Roger Martineau avait à se prononcer sur les
événements de Polytechnique, le film perdrait aussitôt toute sa force
d’intimidation et se verrait relégué dans le garde-robe à fantasmes de Denis
Villeneuve, dans le Mile-End. Or, il y a bien longtemps déjà que Roger Martineau
a perdu la partie.
Il suffisait, pour s’en rendre compte, d’observer le comportement de la salle.
Personnellement, je suis parti plus tôt du bureau vendredi dernier, pour
assister à la représentation de fin d’après-midi au Quartier latin. Je voulais
éviter à tout prix une projection en soirée. Motivé par le souci de rester à
l’écart de mes concitoyens techno-progressistes, mais aussi par celui d’avoir
une vue en plongée sur le public, je me suis installé sur le bord de l’allée
dans l’avant-dernière rangée, dans un recoin de la salle. J’étais presque seul,
tout juste rejoint, à la toute dernière minute, par un cinéphile désinvolte, qui
traînait avec lui un gros sac de popcorn, des barres de chocolat, des Smarties
et un verre de Coke. Alors que j’observais du coin de l’oeil le nouveau peuple
activer ses glandes lacrymales, tantôt chez une jeune fille analphabète de 16
ans, tantôt chez une post-féministe faceliftée de 55 ans, j’entendais de temps à
autre, derrière moi, un rot de mon compagnon d’infortune, qui tentait de digérer
tant bien que mal ses kilogrammes de sucre artificiel.
Contre le terrorisme lacrymal de Polytechnique, cette présence vulgaire
était un soulagement. Les rots de ce cinéphile anonyme étaient autant de brèches
de réel, de fissures de lumière, en porte-à-faux du pathos opaque d’un film qui
avait résolu de prendre en otage l’intelligence de ses spectateurs sur plus
d’une heure. Quand, plus tard dans le film, mon compagnon d’infortune allongea
nonchalamment sa jambe gauche dans l’allée – je vis son pied dépasser à ma
gauche, entre l’accoudoir et mon siège – je fus saisi d’une sorte d’émotion.
Comment ne pas y voir un geste de fraternité au coeur des ténèbres? Une
vingtaine de minutes plus tôt, j’avais moi-même, par lassitude, allongé la jambe
gauche dans l’allée, tout en jouant de le cheville pour signaler mon impatience
grandissante. Par-delà le prélangage primitif de ses borborygmes, mon voisin
aurait donc tenu à me communiquer une forme de solidarité face à l’ennemi
lacrymal?
Ne dites rien. Cette hypothèse est précieuse pour l’avenir du monde.
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