Montréal, 15 septembre 2009 • No 270

 

Martin Masse est directeur du Québécois Libre.

 

 

ÉDITORIAL

Milton Friedman l'inflationniste,
Anna Schwartz la keynésienne

 

par Martin Masse

 

          La fameuse phrase de Friedman stipulant que « l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire » est constamment citée à l'appui du fait qu'il s'opposait aux politiques inflationnistes et défendait l'idée que ce sont les politiques monétaires, et non la « spéculation », les coûts élevés des matières premières ou d'autres causes similaires, qui provoquent une inflation des prix. Friedman avait certainement raison sur ces points mais malgré cela, il était clairement un inflationniste et un étatiste sur les questions monétaires.

 

          J'en ai déjà parlé à plusieurs reprises (voir notamment « Les politiques monétaires et les défaillances de la pensée de droite »). Friedman était un partisan d'une monnaie étatisée, une monnaie fiduciaire, par opposition à l'étalon-or ou toute autre forme de monnaie privée. Il souhaitait abolir la Fed, mais pour donner au Trésor le même pouvoir de contrôler la création de monnaie. Il préconisait une règle fixe et objective pour augmenter la quantité de monnaie de 3 à 5% par année au lieu de laisser ce pouvoir discrétionnaire aux bureaucrates. Mais une telle augmentation équivaut bien sûr à une politique inflationniste, modérée peut-être, mais tout de même inflationniste en permanence, au lieu de laisser la quantité de monnaie être déterminée par le libre marché.

          Enfin, et surtout, dans des situations de crise, Friedman préconisait une politique radicalement inflationniste pour relancer l'économie. Le livre qui a assuré sa réputation, The Monetary History of the United States (1963), dont il est le co-auteur avec Anna Schwartz, a bouleversé l'interprétation des causes de la Grande Dépression, dominée jusqu'alors par une perspective keynésienne qui pointait du doigt le capitalisme. Friedman et Schwartz accusaient plutôt la Fed d'être responsable. Accuser un organisme étatique, ça peut sembler à première vue une position libertarienne... sauf qu'ils lui reprochaient de n'avoir pas été assez interventionniste et de n'avoir pas suffisamment créé de faux argent pour relancer l'économie!

          J'ai cessé de prendre Friedman au sérieux en 1997, quand il a suggéré une politique de création massive de faux argent pour sortir le Japon de la crise qui y sévissait depuis le début de la décennie. Le gouverneur de la Banque centrale japonaise, Masaru Hayami, a suivi ses conseils, réduit le taux d'intérêt à zéro et inondé le Japon et le monde de yens, ce qui n'a fait que prolonger la stagnation économique. Friedman a été avant tout le monde un partisan de la politique ultra inflationniste d'« assouplissement quantitatif » que la plupart des banques centrales ont mis en oeuvre depuis deux ans.

          Toutes ces prises de position de Friedman sont bien connues, mais les économistes présumément en faveur du libre marché dans les universités, les publications d'affaires et les organismes de recherche, très majoritairement associés à l'École de Chicago, ne comprennent tout simplement rien aux questions monétaires ou sont incapables de défendre leurs principes de manière cohérente lorsqu'il s'agit de sujets tabous dans la profession comme le contrôle étatique de la monnaie. Ils n'en parlent pas ou nient qu'il s'agisse de propositions de nature inflationniste. Comme personne ne les confronte et ne soulève leurs contradictions, le mythe sur Friedman se perpétue.

          Quelques connaisseurs de l'école d'économie autrichienne savent évidemment depuis longtemps qu'il était un penseur incohérent avec des tendances étatistes. Déjà en 1971, Murray Rothbard avait publié une critique dévastatrice de la figure de proue de l'école de Chicago.
 

« Friedman était un partisan d'une monnaie étatisée, une monnaie fiduciaire, par opposition à l'étalon-or ou toute autre forme de monnaie privée. Il souhaitait abolir la Fed, mais pour donner au Trésor le même pouvoir de contrôler la création de monnaie. »


          Mais en dehors de ce milieu restreint, et en particulier chez les défenseurs conventionnels du libre marché, Friedman a toujours été considéré comme Mister Free-Market par excellence. Chez les gauchistes, où l'on comprend et l'on s'intéresse encore moins à ces questions, la perception est similaire et Friedman est simplement vu comme un « néolibéral » extrémiste défendant une diminution radicale de l'interventionnisme étatique, point à la ligne. Qu'on soit pour ou contre, presque personne ne conteste le pedigree libertarien de Milton Friedman.

          La crise économique actuelle, qui permet de constater et de remettre en question bien des choses, a cependant aussi l'effet de mettre beaucoup plus clairement en lumière l'influence néfaste de Friedman, particulièrement sur les questions monétaires.

          L'an dernier, mon article accusant les monétaristes d'être de collusion avec les keynésiens et, en bout de ligne, avec les marxistes, a connu une vaste diffusion aux États-Unis et dans le monde.

          Au début du mois, un article résumant avec beaucoup de clarté les positions inflationnistes de Friedman a été publié par Reason Magazine, une publication libertarienne « soft » qui n'a pas la réputation d'être associée aux radicaux autrichiens. Cette critique est d'autant plus remarquable qu'elle est signée par un pigiste de Village Voice Media, Penn Bullock.

          (On y apprend d'ailleurs aussi qu'Anna Schwartz défend maintenant des positions typiquement keynésiennes, ce qui n'est pas du tout surprenant compte tenu de la similarité entre le monétarisme et le keynésianisme: « But Schwartz also seems to have undergone a late-life conversion to Keynesian theory. Asked to offer a solution to the crisis, she repeated the ultimate Keynesian maxim: the government should pick up slackening demand in the private sector. » Une position partagée également par nos pseudo défenseurs du libre marché canadiens et que j'ai attaquée dans un autre article au Post l'an dernier.)

          L'article de Bullock a été repris le lendemain dans la page Opinion du Financial Post, le seul endroit dans un média conventionnel au Canada où il est possible de lire de telles choses, grâce à l'excellent travail de Terence Corcoran. Dans les jours qui ont suivi, William Watson, professeur d'économie à McGill et chroniqueur régulier du FP, a défendu Friedman avec les arguments habituels, tout comme Herb Grubel de l'Université Simon Fraser et de l'Institut Fraser à Vancouver. Le 8 septembre dernier, on pouvait lire ma réplique à Watson dans la même page.

          Je m'attaque ici à des gens qui sont pour la plupart des amis, des collègues ou des connaissances, avec qui j'ai travaillé et échangé depuis une décennie. On pourra bien dénoncer jusqu'à la fin des temps la mainmise des gauchistes et des étatistes de toutes tendances sur les grands médias, le milieu universitaires et les débats publics, mais il faut d'abord faire le ménage dans notre propre cour.

          Les principaux responsables de la crise actuelle (les Greenspan & Cie qui ont continuellement gonflé la masse monétaire au cours des deux dernières décennies) sont des monétaristes et non des keynésiens, des gens qui se considèrent donc généralement comme des défenseurs du libre marché, mais qui défendent les positions étatistes de Friedman sur les questions monétaires (évidemment, si c'était des keynésiens et de vrais gauchistes, la situation serait encore pire). Ceux qui les défendent ne font pas avancer les idées libertariennes, ils apportent au contraire de l'eau au moulin de nos opposants sur une question absolument cruciale. Il faut le reconnaître, comprendre d'où vient cette confusion sur les principes, la théorie et les faits, et rectifier le tir.
 

 

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