Montréal, 15 juin 2012 • No 301

 

Shawn L. Mac Farlane est bachelier en droit.

 

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Les libertariens ne prennent pas
suffisamment leur place

 

par Shawn L. Mac Farlane

 

          Être libertarien est une position politique fort problématique de nos jours. C'est un peu comme l'adolescence, on se sent incompris par tout le monde, mais on est certain qu'on détient une vérité à laquelle on tient. En plus, on est toujours en train d'expliquer à tout le monde pourquoi on est différent des autres autour de nous.

 

          Je me permettrai d'illustrer la perception des autres de cette façon: la gauche nous amalgame avec la droite. Pour eux, on favorise l'économie aux dépens de la justice sociale et on n'hésite pas à sacrifier le plus pauvre ou le moins favorisé au nom du libre marché. Ce qui ferait de nous des sans-coeurs, si vraiment nous étions Darwiniens à ce point...

          Pour les gens de la droite, nous ne sommes pas dans le groupe d'amis, tout au plus une connaissance qui doit appeler avant de se présenter à la maison. Nous ne sommes pas assez étatistes pour eux car nous hésitons à utiliser le véhicule qu'est l'État pour favoriser l'avancement de politiques morales. Pire, nous ne sommes généralement pas militaristes. Tout au plus va-t-on essayer de courtiser notre vote, mais même ça, on ne le fait pas très ouvertement. Un petit clin d'oeil quand personne ne regarde, sans plus.

          Pour les deux groupes, notre refus de l'État nous fait passer pour des utopistes, voire même des irresponsables. Et pour ce qui est de notre vision de la liberté, peu importe à quel sujet on tente de la rattacher, on se fait rapidement dire par les deux groupes: Oui, mais il y a des gens qui ne peuvent gérer cette liberté, alors l'État doit...

          Or, je ne vous apprendrai pas que le Québec est dans une situation telle que, lors d'une soirée de taverne, certains pourraient être tentés de la qualifier en utilisant des termes référant à des matières peu ragoûtantes. Gens de bonne famille que nous sommes, nous nous contenterons de nous rappeler que les défis économiques, démographiques, sociaux et politiques qui nous attendent sont colossaux.

          Et bien que je pense qu'une société libertarienne serait le meilleur endroit pour vivre depuis que nous fûmes chassés du jardin d'Éden, force m'est de reconnaître qu'on ne peut envisager en établir une dans les prochaines années, à moins d'un chambardement total du monde actuel que seuls quelques radicaux souhaitent vraiment, étant donné la violence et les coûts qui seraient immanquablement rattachée à une révolution aussi profonde.

          Il s'est installé au Québec depuis un demi-siècle une « culture de l'État » avec laquelle nous devons composer. Comme Bezmenov nous le rappellerait, ça prend des générations pour changer la culture d'un peuple, et on ne renversera pas la vapeur québécoise du jour au lendemain.

          L'impôt obligatoire, qui est si contraire aux valeurs libertariennes, est majoritairement accepté par la population québécoise. Est-ce qu'on peut parler de « contrat social »? Pas sûr que j'irais jusque-là, mais c'est un véhicule de financement qui devra demeurer à moyen terme, surtout si l'on considère que la dette est un fardeau compromettant sérieusement les chances de voir le Québec développer un jour son plein potentiel.

          Les Québécois semblent voir en ce mode de financement une bonne façon de se doter collectivement (si tant est que la volonté collective peut exister...) de services publics auxquels ils tiennent -- malgré l'inefficacité de ce mode de propriété et de prestation desdits services. Il sera donc nécessaire de tenir compte de ces facteurs lors de la refonte de l'État québécois qui devient plus urgente jours après jours.
 

« Nous ne sommes pas de droite. Nous voulons favoriser la liberté individuelle autant que faire se peut, ce qui nous amène à laisser l'individu décider pour lui-même dans beaucoup de secteurs. Nous ne sommes pas de gauche, mais nous avons la même préoccupation de justice sociale que la gauche. »


          Mais pourquoi parler de ça? Pour la bonne raison que j'ai l'impression que les libertariens ne prennent pas leur place dans le débat actuel au Québec. Le seul libertarien affiché qu'il m'a semblé voir récemment en public est Maxime Bernier, et la réception à laquelle il a eu droit nous indique que nous avons beaucoup de travail à faire pour nous faire comprendre et accepter par le public.

          Nous ne sommes pas de droite. Nous voulons favoriser la liberté individuelle autant que faire se peut, ce qui nous amène à laisser l'individu décider pour lui-même dans beaucoup de secteurs. Nous ne sommes pas de gauche, mais nous avons la même préoccupation de justice sociale que la gauche. Seul le moyen diffère, car nous nous opposons à ce que l'État contraigne quelqu'un à aider autrui.

          La charité privée et le regroupement des individus ont fonctionné pendant des millénaires, et nous croyons que c'est toujours possible et plus efficace économiquement que le véhicule étatique quand vient le temps d'aider non seulement les plus démunis, mais également tout le monde à mieux vivre.

          En nous faisant mieux connaître et en nous impliquant davantage en tant que libertariens autant avec des organismes de gauche qu'avec des organismes de droite, je crois que nous pourrions participer aux changements qui sont imminents au Québec en les colorant d'une teinte qui reflète notre vision. Nous commencerons aussi de cette manière à planter les graines du libertarianisme afin qu'un jour, on ne nous perçoive plus comme des extra-terrestres politiques.

          Nous ne sommes pas assez nombreux ou assez connus pour agir seulement par nous-mêmes en ignorant les autres, et c'est selon moi une bonne chose. Il ne faut pas oublier qu'à part quelques individus machiavéliques, la majorité des gens de gauche ou de droite sont bien intentionnés, même s'ils ne s'entendent pas très bien par les temps qui courent.

          La radicalisation actuelle des position amenée par une remontée de la droite dans les médias, ce qui fait réagir la gauche, n'est bénéfique pour personne car pendant qu'on se tiraille, le statu quo perdure et le Québec se perd. Pire, le peuple se sent complètement en dehors du débat, lui qui n'a que faire de situer la gauche, la droite, le centre, le haut, le bas. Il ne veut, comme le disait notre jovial ministre des Finances, qu'être heureux.

          Le beau côté de l'affaire pour nous? Je crois que notre différence par rapport à la gauche et à la droite n'est pas irréconciliable au point de nous empêcher de travailler à améliorer la société avec eux.

          Le Québec a besoin de voir une réduction de la taille de son État. Notre philosophie cadre bien avec cette prémisse. Les Québécois veulent de la justice sociale et acceptent de payer de l'impôt. Nous pouvons travailler à rendre la fiscalité plus efficace et moins contraignante pour l'individu. L'avantage que nous possédons, c'est que notre philosophie nous donne plus de marge de manoeuvre, ou oserais-je la facilité: de liberté.

          C'est évident que certains d'entre nous verront l'idée comme une forme de prostitution du libertarianisme au profit de la gauche ou de la droite. Je crois que l'objectif est plutôt de participer à construire une société partiellement libertarienne, pour commencer, tout en participant à une réforme dont le Québec a tant besoin et où nos idées pourraient être si utiles. Et Pour que les gens s'habituent à l'idée de la liberté, lentement mais surement.

          Qui sait où ça pourrait mener dans quelques décennies...
 

 

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