Montréal, le 4 juillet 1998
Numéro 15
 
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LE MARCHÉ LIBRE
 
L'ÉCOLOGIE INDUSTRIELLE: NOUVELLE THÉORIE, VIEUX PHÉNOMÈNE
  
par Pierre Desrochers
  
   
          L'écologie industrielle est un nouveau champ d'étude situé à l'intersection de l'économie des ressources, du droit environnemental et de l'ingénierie industrielle. Le concept a été suggéré en 1989 dans Scientific American par Robert Frosch, un ancien chercheur de General Motors aujourd'hui professeur à la Kennedy School of Government de l'Université Harvard. La vision de Frosch est simple: pourquoi notre système industriel ne se comporterait-il pas comme un écosystème où les rebuts d'une espèce servent de ressources à d'autres espèces? Pourquoi les déchets d'une entreprise ne deviendraient-ils pas les intrants d'une autre entreprise? On réduirait ainsi la consommation de matières premières et la pollution, tout en permettant aux entreprises d'économiser sur leurs frais d'incinération ou d'enfouissement. 
           L'analogie de Frosch a par la suite été élaborée dans une thèse de doctorat par Braden Allenby, un avocat d'AT&T spécialisé depuis longtemps en réglementation environnementale. Que l'on partage ou non cette vision des choses, elle constitue une approche beaucoup plus raisonnable que la réduction de la production industrielle ou la destruction des déchets prônées par les groupes écologistes et les diverses bureaucraties environnementales. 
  
          Frosch, Allenby et quelques autres théoriciens universitaires, notamment Robert Ayres de l'INSEAD et Robert Socolow de Princeton, consacrent depuis quelques années toutes leurs énergies à promouvoir l'écologie industrielle. Leurs efforts sont pour l'instant couronnés de succès. Ils ont réussi à s'assurer le soutien financier et logistique de plusieurs entreprises de très grande envergure (notamment AT&T, Southern California Edison Company, International Paper, General Electric et Texas Pacific Group), de certaines fondations privées (notamment la Fondation Heinz), de la prestigieuse National Academy of Engineering de même que de l'Environmental Protection Agency. Ils ont publié plusieurs ouvrages sur le sujet et ont même lancé un journal académique, le Journal of Industrial Ecology, publié quatre fois l'an par les prestigieuses MIT Press à partir du Département de foresterie et d'études environnementales de la non moins prestigieuse Université Yale. 
  
          Là où le bât blesse cependant, c'est que les principaux théoriciens de l'écologie industrielle empruntent beaucoup plus à l'approche des urbanistes et des planificateurs qu'à celle des tenants de l'économie de marché. Bon nombre d'entre eux souhaitent ainsi orchestrer l'activité industrielle à partir d'une officine gouvernementale afin de la transformer en circuit fermé (close loop) où une quantité infime de rebut retournerait dans l'écosystème. Cette approche centralisatrice était sans doute inévitable, dans la mesure du moins où les écologistes industriels ne comprennent le marché qu'à la lumière de l'approche complètement schizophrène de l'école néo-classique. Et la plupart des économistes contemporains vous le diront, les entreprises recycleraient déjà leurs déchets s'il était rentable de le faire, car leurs modèles n'admettent l'existence d'aucune opportunité à découvrir ou d'aucun rebut que la créativité humaine pourrait transformer en ressource. 
  
          Or comme tous les êtres humains doués d'un peu d'imagination le savent, il n'en est rien. Ce que les économistes néo-classiques oublient également – et ce que les lecteurs de cette chronique se sont fait rappeler à quelques reprises – c'est que plusieurs interventions gouvernementales ont complètement faussé le rôle environnemental du mécanisme des prix et des droits de propriété, tout en érigeant plusieurs barrières institutionnelles au recyclage des déchets. (Voir QL, no 1, no 12) 
  
Les processus de marché et l'écologie industrielle 

          Frosch, Allenby et leurs collègues sont des ingénieurs et des avocats compétents dans leur domaine, mais qui n'ont pour la plupart aucune notion des processus de marché et de l'histoire des techniques. Si tel était le cas, ils réaliseraient rapidement que l'économie de marché a toujours été un modèle d'écologie industrielle. Cela nous échappe toutefois souvent, car l'immense majorité des déchets industriels reconvertis en ressources ont toujours été des denrées périssables. 
  
          Heureusement pour nous, certains auteurs ont pris la peine d'illustrer ces processus en détails il y a bien longtemps. L'une des descriptions les plus convaincantes nous est fournie par Charles Babbage dans son classique De l'économie des machines et des manufactures(1), publié pour la première fois en 1832 et dont nous traduisons ici un extrait traitant de la réutilisation de certains sous-produits animaux. 

          Le tanneur qui a acheté des peaux non traitées en sépare les cornes et les vend aux fabricants de peignes et de lanternes. La corne est composée de deux parties, l'enveloppe extérieure dure et une substance interne conique moins rigide que de l'os. La première partie du processus consiste à séparer ces deux parties au moyen d'un coup contre un bloc de bois. La portion extérieure est ensuite coupée en trois parties à l'aide d'une scie. 
 
1. Après plusieurs traitements, la portion inférieure située à côté de la racine des cornes est transformée en peignes. 
 
2. Le milieu de la corne, après avoir été aplati à la chaleur et aspergé d'huile pour le rendre transparent, est séparé en fines couches et devient un substitut pour la vitre de lanternes bon marché. 
 
3. Le bout de la corne est utilisé par les fabricants de coutellerie, par les fabricants de fouets, et par d'autres fabricants. 
 
4. L'intérieur de la corne est bouilli dans l'eau. Une large quantité de gras remonte alors à la surface et ce sous-produit est vendu aux fabricants de savon jaune. 
 
5. Le liquide sert ensuite de colle particulière pour les fabricants de vêtements qui l'utilisent pour raidir leurs produits finis. 
 
6. La substance insoluble est ensuite expédiée à une manufacture où elle est transformée en engrais. 
 
7. Outre ces diverses utilisations de sous-produits, les éclats de cornes résultant de la fabrication de peignes sont vendus comme engrais... Certains résidus des produits servant à la fabrication de lanterne sont transformés en jouets et le reste vendu comme engrais.
          L'écologie industrielle n'est donc qu'un sophisme historique, car ce n'est pas parce que les théoriciens viennent de découvrir un processus de marché que des hommes et des femmes d'action ne le pratiquent pas depuis des milliers d'années. Elle constitue toutefois une avancée notable dans le milieu de la pensée écologique contemporaine. Il nous reste toutefois à espérer que ses propagandistes sauront reconnaître que l'économie de marché est la meilleure façon d'arriver à leur fin. 
 
 
1. Charles Babbage, On the Economy of Machinery and Manufactures (4th edition), 
     London, Charles Knight, 1835, p. 217-218. (Reprint 1986 by Augustus M. Kelley Publishers). 
 
[ NDLR: Notre collaborateur a soumis un article beaucoup plus détaillé sur 
cette problématique au Journal of Industrial Ecology. ] 
  
 
 
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