Montréal, 1er avril 2000  /  No 59
 
 
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ENTREVUE
  
L'IMPLOSION ÉTATIQUE ET L'AVENIR DU LIBÉRALISME EN FRANCE
(suite)
 
<< première partie
 
La télé des petits copains 
  
MM: Si on regarde d'autres stratégies, dans les médias c'est quoi la situation? Le gouvernement ne contrôle tout de même plus les médias, Mitterrand avait libéralisé la télé et la radio, non? 
  
BL: Ah non, non non, ça, ça a empiré! Ce qu'il a libéré, c'est la radio.  
  
MM: La radio seulement. C'est-à-dire qu'avant il n'y a avait que des radios d'État, et là il y a des radios privées.  
  
BL: Oui, oui, locales ou autres, ça, ça a été libéralisé.  
  
MM: Et la télé? 
  
BL: La télé, c'est entièrement contrôlé, et puis on a fait le partage. FR3, c'est dans les mains des communistes, la Deux c'est dans d'autres mains, la Une a été privatisée, ça a été la grande erreur d'ailleurs d'une certaine manière. 
  
MM: Pourquoi? 
  
BL: Parce que TF1 a un monopole de fiat par son réseau hertzien (sa part de marché en audience dépasse 50 %). Il y a un contrôle de la télé par le CSA. Ce sont de fausses privatisations, en fait il s'agit de concession temporaire des ondes, il faut remplir un cahier des charges, etc. La seule chaîne privée et payante est Canal +. Cette chaîne privée a été donnée aux copains de Mitterrand. 
  
MM: Donc, même privatisée, c'est des socialistes qui contrôlent ça, on parle de l'information là-dessus, des émissions d'affaires publiques, ce sont des socialistes ou des communistes qui contrôlent? 
  
BL: Ah oui, qui contrôlent. Et c'est frappant quand vous regardez Canal +. Vous regardez tout ce qui est politique, en dehors des films et du sport, tout ce qui est information, etc., c'est même pas... c'est gauchiste. Les guignols [émission satirique mettant en vedette des marionnettes], si vous regardez les guignols, le débat, c'est très clair.  
  
MM: Et là, toutes les télévisions, mêmes les privées, il n'y a pas d'espace... 
  
BL: Alors, la Cinq, c'est une chaîne publique. Arte, un mélange avec les Allemands qui est pas toujours mauvais, les choses ont évolué avec le satellite et le câble. Maintenant, je peux avoir accès, ce que je ne pouvais pas avoir auparavant, accès soit à CNN ou simplement aux Anglais, soit à Sky News... 
  
MM: Mais les Français ne passent pas là-dessus! Si vous voulez passer votre message à la télé, est-ce qu'on vous interview à la télé? 
  
BL: Ah non non non, on ne va pas nous interviewer à la télé.  
  
MM: Jamais? À la télé française? 
  
BL: Il y a eu, il y a eu... épisodiquement, moi je suis passé une fois à LCI [canal d'information continue]... 
  
MM: Garello, des gens connus comme ça, est-ce qu'ils passent...?  
  
BL: Garello est passé une fois, invité par P. Manière, moi je suis passé plusieurs fois et à chaque fois, les émissions ont été fermées.  
  
MM: Hein! 
  
BL: Je porte la poisse à la télé! Je suis passé deux fois à FR3 dans l'émission de Berckoff, la première pour le livre fendre les indéfendables de Walter Block et la seconde sur le droit de porter les armes. L'émission a été supprimée après. 
  
  
     « Le seul truc où on peut s'exprimer régulièrement, c'est Radio Courtoisie. Mais Radio Courtoisie, c'est vraiment la droite, l'extrême-droite, c'est toutes les droites d'une certaine manière, et c'est local. C'est-à-dire que ça ne frappe qu'une faible partie de la France. Donc, ça, c'est fermé. »  
 
  
MM: On ne vous invite jamais quand il y a des débats, un pour et un contre sur quelque chose, il n'y a jamais de libéraux qui sont invités? 
  
BL: Ah non, non non, surtout pas! 
  
MM: Qui est invité? C'est un communiste versus un gaulliste? 
  
BL: Oui! Ou Viviane Forrester!  
  
MM: Mais il n'y a pas de débat alors! 
  
BL: Ah ah! Non mais, c'est un des problèmes. De temps en temps à LCI, Henri Lepage est passé une ou deux fois en débat, Pascal Salin aussi est passé... 
  
MM: Mais vous comptez ça sur les doigts de la main, là, des libéraux qui passent à la télé. 
  
BL: Oui, de toute façon. Et moi je suis passé aussi sur l'immigration, je me rappelle, avec Philippe Simonot, à LCI, quand il avait son truc. Et peu de temps après, Philippe Simonot, on a supprimé son émission. Donc, on voit bien le contrôle, on ne peut pas s'exprimer. J'ai même été, moi, à des émissions de radio à France Culture, eh bien, supprimées! Le seul truc où on peut s'exprimer régulièrement, c'est Radio Courtoisie. Mais Radio Courtoisie, c'est vraiment la droite, l'extrême-droite, c'est toutes les droites d'une certaine manière, et c'est local. C'est-à-dire que ça ne frappe qu'une faible partie de la France – quoique depuis peu ils sont sur le satellite TPS donc l'audience est sur l'ensemble de la France et de l'Afrique du Nord. 
  
Le Monde de l'unanimisme gauchiste 
  
MM: Les journaux? Les magazines? 
  
BL: Les journaux, c'est réglé. Pas moyen d'écrire dans Le Monde non plus. Les seuls qui y arrivent, c'est de temps en temps Pascal Salin, compte tenu sans doute de son réseau de relations, de temps en temps, soit dans Le Monde, soit dans Le Figaro. Il avait une rubrique de conjoncture sur FR3 un moment donné, sous un autre gouvernement plutôt de droite à l'époque, mais il a dû laisser tomber ce genre de chose. On a réellement cette difficulté. Alors qu'est-ce qui reste? Il nous reste l'accès Internet. 
  
MM: Le magazine de Guy Sorman, il n'avait pas fondé un magazine, lui? 
  
BL: Non, ça a disparu, il est fermé. 
  
MM: Déjà? 
  
BL: Oui. C'est intéressant parce qu'il y a eu plusieurs magazines, Euro 92 avait voulu fonder un magazine, mais ça a fermé.  
  
MM: Pourquoi ça a fermé? Parce que ça ne se vendait pas? Parce qu'il y a eu des pressions politiques? 
  
BL: Non, parce que ça ne se vend pas. Il y a Valeurs actuelles, qui est quand même assez libéral, peut-être Le Point un peu plus. Alors il y a eu un effort, il y a eu une relève quand même dans le monde journalistique, des gens qui ont une position plus grande dans le milieu journalistique, mais des journalistes économiques, pas des journalistes d'une manière générale. Donc, ça existe, on ne peut pas être négatif à ce point-là. Il n'empêche que les idées quand même évoluent, si je regarde vingt ans avant, je pense qu'il y a quand même un progrès. Il y a même des socialistes qui disent quand même qu'il faut que ce soit plus libéral. 
  
MM: Plus libéral dans le sens de moins interventionniste, moins autoritaire, mais ils le sont tout de même encore.  
  
BL: Moins de fiscalité, plus de marché, plus de privatisations.  
  
MM: Mais c'est juste sur une échelle où, par rapport à d'autres qui le sont beaucoup, eux le sont un peu moins. Ils ne sont pas des libertariens, d'aucune façon.  
  
BL: Ah non, non, on le saurait, sans quoi, ils ont le pouvoir, hein! 
  
Une révolution silencieuse 
  
MM: Ces gens-là ne sont pas de vrais libéraux, ils sont amenés par la force des choses à aller dans cette direction. La Communauté européenne, est-ce que ça va forcer à changer les choses suffisamment pour que ça dégèle? Parce que privatiser deux ou trois sociétés, ça change pas grand-chose. 
  
BL: Bon, ça change pas grand-chose, mais ils sont obligés de privatiser les assurances, ils sont obligés de privatiser Air France, ils sont obligés de privatiser la SNCF [société des chemins de fer], ils sont obligés de privatiser le système d'entreprises publiques, et en fait, sans doute aussi la sécurité sociale, à travers le problème des mutuelles et des assurances. Tout le système élaboré en 44, 45, 47, qui va façonner l'État français saute avec la CE. C'est une révolution silencieuse parce qu'en France, on nous le cache, sauf qu'on voit les conflits. L'impact de la CE est sans doute puissant... 
  
MM: Mais est-ce que c'est la seule voie de changement que vous voyez? Si on continue dans les stratégies, est-ce qu'il y en a d'autres? Il y a l'Internet, parce que c'est la seule façon de briser le monopole des médias de l'establishment, pour le moment. 
  
BL: Oui, mais à condition que vous montiez, que les gens montent sur Internet. Vous savez, en France, les gens montent sur Internet pour aller voir du sexe. 
  
MM: Et ça se développe moins vite qu'ici.  
  
BL: Ça se développe moins vite. Même mes propres étudiants, ça vient petit à petit, mais c'est pas évident.  
  
Il y a aussi le problème démographique de la retraite dans sept ans. La France ne peut pas faire de transition vers la capitalisation des pensions à cause du corporatisme et du financement des syndicats et des partis politiques. Nos retraités sont les plus riches d'Europe pratiquement et dans sept ans, le ratio des retraités versus les cotisants va devenir insoutenable. On ne pourra pas payer. Ils vont être obligés de sanctionner ou ma génération, ou la génération suivante. C'est eux qui vont encaisser le choc. Alors, mes étudiants, comment ils vont payer?  
  
  
     « La France ne peut pas faire de transition vers la capitalisation des pensions à cause du corporatisme et du financement des syndicats et des partis politiques. Nos retraités sont les plus riches d'Europe pratiquement et dans sept ans, le ratio des retraités versus les cotisants va devenir insoutenable. »  
 
  
MM: Et qu'est-ce qui va se passer? Les gens vont réagir contre l'État? 
  
BL: Ah mais, c'est l'implosion! C'est le choc objectif que je vois, de l'incapacité de l'État français local – puisque pour le reste, c'est la CE – à faire face à ses promesses. 
  
MM: Et vous pensez que ce sera une opportunité pour les libéraux de montrer que l'État est en faillite?                 
  
BL: Oui. C'est l'implosion de l'URSS, ça s'effondre. Le système soviétique en France, à travers la Sécu, à travers l'éducation nationale, va s'effondrer tout seul. Alors, c'est une hypothèse, ça peut d'ailleurs être plus rapide, on ne sait pas qu'est-ce qui peut mettre l'étincelle. Publiquement, les opinions ont dû être déjà divorcées des croyances privées, des actes privés aussi, et ça, ça va aller en s'écartant, et puis il y a un moment donné où ça ne peut plus tenir. 
  
MM: Mais les gens vont peut-être réagir en se disant qu'il faut plus de contrôle. Pourquoi est-ce qu'ils réagiraient dans un sens plus libéral? 
  
BL: Parce qu'il y a une contrainte fiscale. Vous ne pouvez plus prendre votre retraite au même âge que les anciennes générations. Il faut rajouter cinq ans. Si vous la prenez plus tôt, vos revenus seront divisés par deux. Le gouvernement va augmenter toute la fiscalité, y compris celle sur les pensions de retraite, s'il peut le faire sans affronter les groupes de pression (il y a 9 millions de retraités aujourd'hui, demain ils seront 15 millions). Qu'est-ce que ça veut dire? Ma génération n'aura pas de retraite! Qu'est-ce que je fais? Je vais à l'étranger? Je dis à mes enfants de partir? C'est le risque majeur qui se rapproche rapidement. L'effet de boule de neige peut être plus rapide et arriver avant le phénomène démographique qui nous laisse encore une dizaine d'années. On ne sait pas.  
  
Il y aussi le choc de l'euro. Le choc de l'euro, ça veut dire que la politique fiscale, comment vous la contrôler?, ce n'est plus dans nos mains. Le budget, comment vous allez faire vos déficits budgétaires? La banque centrale européenne vous dira que vous n'avez pas le droit de faire plus de ceci ou plus de cela.  
  
Les contraintes de la concurrence 
  
MM: Ici, le débat là-dessus, sur comment forcer les gouvernements à privatiser, à couper, à réduire leur déficit et à l'éliminer, à réduire l'interventionnisme, ce n'est pas quelque chose d'imposé d'en haut, mais c'est l'idée de la concurrence. Est-ce que c'est aussi fort en Europe qu'ici? En Amérique du Nord, la concurrence est très forte entre les cinquante États et les dix provinces. Si une province baisse les impôts comme en Alberta et en Ontario, ici, on le sent tout de suite, les entreprises investissent ailleurs, les gens déménagent, etc.  
  
BL: C'est le bon côté du fédéralisme, mais en Europe, la concurrence des États n'est pas aussi forte que ça. D'abord, parce que les gouvernements en place ne la veulent pas, ils veulent une Europe harmonisée vers le haut.  
  
MM: Mais la concurrence internationale, est-ce qu'elle se fait sentir? Est-ce qu'elle fait partie du débat?                  
  
BL: Ça, la concurrence internationale, elle se fait sentir, oui. C'est Viviane Forrester et consort, elle ne veut pas de la dictature des marchés mondiaux. Les fonds de pension américains, quand ils viennent en France – parce que nous, on n'a pas le droit d'avoir des fonds de pension – c'est eux qui prennent nos entreprises et puis ils s'en vont. 
  
MM: Est-ce que les gouvernements se servent de cet argument-là pour dire: il faut baisser les taxes? Parce qu'ici ils le font. 
  
BL: Non. Ici, ils le font parce qu'il y a une concurrence directe. Mais justement, en France, c'est la gauche libérale qui dit ça, qu'il faut prendre le train en marche et ne pas se laisser faire battre par ça. Mais nous, ce qu'on voit, c'est surtout la montée des impôts, la machine continue. J'hyper-réglemente, la fiscalité monte, le machin monte, tout monte.  
  
MM: Mais les impôts n'ont pas baissé récemment, avec Jospin? 
  
BL: Mais non, non. C'est l'année d'ailleurs où on a été le plus taxé. C'est pas parce que les mecs ils annoncent que, o.k., on va faire une réforme, qu'en réalité elle se passe! Et que ce soit droite ou gauche, parce que Juppé, il y a mis du sien dans cette histoire-là.  
  
L'espoir des nouvelles générations 
  
MM: Si on revient à nos stratégies pour libéraliser la France, donc, est-ce qu'il y en a d'autres? Peut-être que ces mouvements-là, la mondialisation, l'euro, la CE, les pensions, ça pourrait aider en forçant les gouvernements à être plus réalistes. Mais qu'est-ce que vous voyez d'autre d'un point de vue plus optimiste? 
  
BL: Bon, il y a eu un progrès, malgré tout, dans la transmission des générations. Moi, quand je regarde les jeunes libertariens en France, on a transmis à des plus jeunes, et ils sont plus activistes dans le sens des libertariens américains. Nous, on est trop académiques. Alors, ce qui nous manque, c'est ça. On n'a pas encore les activistes élémentaires mais ça va peut-être venir.  
  
MM: Vous les voyez émerger.  
  
BL: Par rapport à il y a dix ans, oui. Les seuls libertariens il y a dix ans, c'était nous, les professeurs, les gens qui ont autre chose à faire, les intellectuels. Tandis que là, c'est des intellectuels, mais qui sont un petit peu comme les socialistes et qui ont bien compris qu'il faut faire de l'activisme politique – enfin, pas nécessairement politique, parce qu'on ne veut pas forcément créer de parti – mais Internet permet justement de repérer ces gens-là. Au niveau européen, ce n'est pas plus fort mais ça existe. Donc, je ne suis pas, moi, pessimiste, si on regarde, il y a quand même une évolution des idées. Nous, on n'écrit plus, mais par exemple les journalistes écrivent des bouquins. Les jeunes, il y a quand même plus de libertariens qu'il y en avait, même si nous, on a même plus de contact avec eux nécessairement. Donc, il y a une forme d'autonomie du mouvement. La génération académique, on n'a pas réussi réellement à la faire, mais bon, il y a quand même un travail, il y a des étudiants qui sont libéraux, on influence quand même quelques étudiants de temps en temps. 
  
MM: Donc, c'est une question de générations, vous êtes optimistes pour les cinquante prochaines années, mais à court terme... 
  
BL: Ah mais, cinquante ans, c'est beaucoup parce qu'à cette date-là je serai dans un trou depuis longtemps, sauf progrès biotechnologique inespéré! J'espère donc que cela sera plus proche. Mais à court terme on peut être découragé. 
 
 
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