Montréal, 4 août 2001  /  No 86  
 
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Pierre Desrochers est post-doctoral fellow à la Whiting School of Engineering de l'Université Johns Hopkins à Baltimore. 
 
LE MARCHÉ LIBRE 
  
LE DÉVELOPPEMENT « ANARCHIQUE » DE L'AGGLOMÉRATION MONTRÉALAISE: CAUCHEMAR URBAIN OU MALADIE IMAGINAIRE? (première partie)
 
par Pierre Desrochers
  
 
          Le chroniqueur Martin Pelchat de La Presse rendait public le 23 juillet dernier les grandes lignes du nouveau cadre d'aménagement pour la région de Montréal adopté en juin par le Conseil des ministres du gouvernement du Québec. Selon M. Pelchat, nos élus provinciaux et leurs fonctionnaires appréhendent un « cauchemar urbain à Montréal », résultant de l'étalement urbain, de la pollution, du recul de la zone verte et du gaspillage. Le message de nos décideurs est clair: L'absence de vision en matière d'aménagement a déjà coûté trop cher à la région de Montréal qui ne cesse de prendre du recul face à bon nombre d'agglomérations nord-américaines.
 
          Aux grands maux, les grands remèdes. On imposera donc que le schéma d'aménagement dont accouchera d'ici 2005 la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) soit d'abord « axé sur l'existant », c'est-à-dire les quartiers, les bâtiments, les pôles économiques, les infrastructures, les espaces vacants et les sols décontaminés. Nos politiciens et fonctionnaires affirment également leur préférence pour le transport collectif, la réduction du nombre de « pôles économiques concurrents », l'implantation du développement résidentiel dans l'axe nord-sud (de Longueuil-Boucherville à Saint-Jérôme) et le retour des familles de banlieue vers le centre. 
  
          Selon la ministre des Affaires municipales et de la Métropole, Louise Harel, les municipalités de la CMM qui auront émergé des fusions n'auront d'autres choix que de suivre ce « projet mobilisateur », car elles devront se conformer aux plans stratégiques, programmes d'immobilisations et politiques sectorielles afin d'assurer la « cohérence » des interventions. Nos élus et fonctionnaires, forts de leurs réalisations passées, pourront donc encore une fois faire la preuve de la supériorité de la planification centralisée sur l'anarchie des forces du marché. 
  
La région montréalaise, un malade imaginaire 
  
          Malgré les hauts cris poussés par certains activistes, force est de reconnaître que lorsqu'on l'examine dans le contexte nord-américain, la trame urbaine de Montréal ressemble bien plus à un « malade imaginaire » qu'à un patient ayant besoin de la thérapie concoctée par nos politiciens et fonctionnaires. Il est vrai que les fonds engloutis dans le bidet olympique auraient été mieux investis ailleurs, que l'administration municipale souffre d'un sérieux problème d'embonpoint et que les taxes sont trop élevées. Mais les Montréalais ne sont pas aux prises avec les problèmes structurels qui paralysent le redéveloppement de certaines villes centres américaines, notamment l'insécurité chronique qui y règne et des réglementations environnementales telles que le « Superfund » qui bloquent à toute fin utile le redéveloppement des vieux terrains industriels(1). 
  
          J'avoue ne pas avoir lu le nouveau cadre d'aménagement du gouvernement provincial, mais dans la mesure où les compte rendus journalistiques en reflètent bien l'esprit, il semble n'être qu'une mauvaise adaptation des politiques américaines de « Smart Growth » dont le principal objectif est de réparer les erreurs des urbanistes et des politiciens américains de l'après-guerre en imposant de force la densification des villes centres. On ne peut traiter des avatars de ce courant de pensée sans faire un bref rappel des véritables causes du déclin des villes américaines. 
  
La destruction des villes américaines 
  
          Comme je l'ai déjà souligné dans une chronique précédente (voir LES VÉRITABLES CAUSES DU DÉCLIN DES VILLES AMÉRICAINES, le QL, no 72), le déclin abrupt des villes américaines dans les années 1950 et 1960 s'explique d'abord et avant tout par certaines interventions désastreuses des autorités municipales et fédérale de l'époque dont l'un des buts était de décongestionner les villes centres et de favoriser le développement des banlieues. La théoricienne urbaine Jane Jacobs se fit l'écho de plusieurs en 1961 lorsqu'elle écrivit les passages suivants dans son classique Déclin et survie des grandes villes américaines: 
          D'après une vague croyance en vigueur, si seulement nous pouvions disposer de suffisamment d'argent – le chiffre généralement avancé est de 100 milliards de dollars – nous pourrions, en dix ans, liquider tous nos taudis, mettre fin à la dégradation des immenses zones mornes et grises que forment les banlieues d'hier et d'avant hier, fixer sur place, une fois pour toute, l'errante classe moyenne et les ressources fiscales non moins errantes qu'elle représente, et même résoudre le problème de la circulation.
 
     « Lorsqu'on l'examine dans le contexte nord-américain, la trame urbaine de Montréal ressemble bien plus à un "malade imaginaire" qu'à un patient ayant besoin de la thérapie concoctée par nos politiciens et fonctionnaires. »
  
          Mais voyons un peu ce que nous avons construit avec les premiers milliards de dollars en question: 
  
  • des programmes de logements sociaux transformés en foyers de délinquance et de vandalisme, générateurs sur le plan social d'une désespérance sans issue, situation pire que celle qui existait du temps des taudis que ces logements sont supposés avoir remplacé;
  • des programmes de logements à l'intention de la classe moyenne, véritables merveilles de tristesse et d'uniformité, privés à tout jamais de la possibilité d'évoluer vers une véritable vie urbaine;
  • des programmes de luxe qui atténuent, ou du moins tentent d'atténuer, leur manque de caractère en affichant une fade vulgarité;
  • des centres culturels où une librairie digne de ce nom ne pourrait pas couvrir ses frais;
  • des centres administratifs que tout le monde fuit sauf les clochards: il est vrai que ces derniers ne peuvent pas se permettre de choisir les endroits où ils traînent;
  • des centres commerciaux qui sont de pâles imitations des magasins de banlieue à succursales multiples;
  • des promenades qui mènent de nulle part à nulle part et sont dépourvues de promeneurs;
  • des voies rapides qui éventrent les grandes villes.

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              On ne peut pas parler de la reconstruction des villes, mais de leur mise à sac. 
      
              Pour que de telles merveilles puissent voir le jour, on bouscule les gens marqués du signe fatal par l'urbaniste, on les exproprie et on les déracine exactement comme s'ils étaient les victimes d'une puissance conquérante. Des milliers et des milliers de petits commerces sont détruits et leurs propriétaires ruinés, après avoir tout juste reçu un dédommagement symbolique. Des communautés entières sont démembrées et semées au vent, ce qui provoque chez leurs membres un mélange de cynisme, de colère et de désespoir qu'il faut avoir vu et entendu pour en mesurer la violence. On comprend qu'un groupe de ministres du culte de Chicago, consternés par les résultats d'une opération d'urbanisme dans cette ville, ait posé la question suivante: 
              Est-ce que Job pensait à Chicago lorsqu'il s'écriait: Les méchants déplacent les bornes? Écartent de leur chemin les indigents, complotent pour opprimer ceux qui sont abandonnés de tous. Ils moissonnent le champ qui ne leur appartient pas, vendangent la vigne injustement enlevée à son propriétaire. Un cri s'élève des rues de la ville où gémissent les blessés étendus sur le sol.
              Si vraiment Job pensait à Chicago, il pensait également à New York, Philadelphie, Boston, Washington, Saint-Louis, San Francisco ainsi qu'à beaucoup d'autres endroits(2).
              Heureusement pour les Montréalais, Jean Drapeau sera à la même époque un opposant farouche des grands ensembles de HLM (voir CONTRE LA DISCRIMINATION PAR LE LOGEMENT SOCIAL, le QL, no 60) et son administration adoptera la politique d'aménagement urbain la plus libérale (lire « non-interventionniste ») d'Amérique du Nord pendant plus de deux décennies, avec comme résultat que les Montréalais bénéficient aujourd'hui d'une ville qui aurait pu être mieux administrée, mais qui a échappé à la furie réformiste dont ont été victimes les villes américaines. 
     
              J'expliquerai toutefois dans ma prochaine chronique comment les nouvelles concoctions urbanistiques mises de l'avant par les tenants de la « Smart Growth » et les fonctionnaires et politiciens québécois ne tiendront pas leurs promesses et pourquoi les forces du marché feraient un meilleur travail. 
     
     
    1. Voir notamment Richard L. Stroup, Superfund: The Shortcut that Failed>>
    2. Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, New York: Random House, 1961 (Déclin et survie des grandes villes américaines, traduction française par Claire Parin-Senemaud, Édition Pierre Mardaga, 1991).  >>
     
     
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