Montréal, 17 décembre 2006 • No 206

 

OPINION

 

Mathieu Laine est avocat spécialisé en droit des affaires et enseigne à Sciences-Po. Il est l'auteur de La Grande nurserie: en finir avec l'infantilisation des Français (J.-C. Lattès, 2006).

 
 

POUR UNE SOCIÉTÉ D'ENTREPRENEURS! *

 

par Mathieu Laine

 

          Ce sont les entrepreneurs qui créent la croissance et l'emploi. Il faut donc que chacun, riche ou pauvre, diplômé ou non, soit le plus possible incité à lancer sa propre petite affaire. C'est ce raisonnement qui a valu à Muhammad Yunus de recevoir, le 10 décembre dernier, l'une des plus prestigieuses reconnaissances au monde. À la veille d'échéances importantes, les Français, qui ont bien souvent une mauvaise image de l'entrepreneur, gagneraient à découvrir la leçon d'économie du prix Nobel de la paix. Car nous pouvons directement nous en inspirer.

 

          Outre le parcours d'un homme de qualité et la genèse du célèbre microcrédit, le livre de l'inventeur de la Grameen Bank (Vers un monde sans pauvreté, J.-C. Lattès, 2006) renferme les clefs du développement économique et social. L'auteur, qui part de situations très concrètes, y démontre combien l'économie de marché est non seulement vecteur de profits (donc de croissance et d'emplois), mais également de solidarité. Une solidarité qui offre des résultats bien supérieurs à ceux obtenus par la bureaucratie, qui n'est « pas motivée par le profit et n'a donc aucune raison d'augmenter son efficacité ».

          Son oeuvre est centrée sur l'Homme: tout homme a, en lui, des ressources et peut, quels que soient son milieu, son éducation, ses origines, créer une microentreprise à partir de ce qu'il sait faire. Il a en revanche souvent besoin d'un petit capital de départ. Et c'est ce que Yunus a réussi à offrir à plusieurs millions de personnes dans son pays. Il a en effet compris que ce n'est pas le travail, et encore moins les allocations, qui permettent de sortir les plus démunis de la pauvreté, mais le capital: « les pauvres en bonne santé ne veulent pas de la charité. Ils n'en ont pas besoin. Les allocations chômage ne font qu'ajouter à leur détresse, elles les privent de leur esprit d'initiative et de leur dignité. »

          Le microcrédit a par ailleurs l'avantage de faire naître, contrairement aux systèmes d'assistance, des comportements responsables. Mais pour créer une « société d'entrepreneurs », la mise à disposition d'un capital de départ ne suffit pas. Le microentrepreneur a également besoin d'un environnement favorable qui l'incite à innover. Parce qu'il doit pouvoir facilement créer sa petite entreprise, il ne doit pas subir de contraintes administratives. Parce qu'il doit pouvoir pleinement bénéficier du produit de ses efforts, ses droits de propriété doivent être respectés et la fiscalité ne doit pas le pénaliser.

          Cette leçon, de nombreux pays l'ont bien comprise autour de nous. Tous ceux qui sont durablement sortis d'une longue crise économique (l'Angleterre, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, le Canada) ou qui ont dû s'arracher aux désastres communistes (un grand nombre des pays d'Europe de l'Est) se sont dits un jour: « notre modèle ne proposant pas assez d'emplois pour tous, il faut transformer les chômeurs et/ou les agents de l'État en entrepreneurs. Produisez, inventez, n'attendez pas tout de l'État, notre force, votre avenir, c'est vous! »
 

« Pour créer une "société d'entrepreneurs", la mise à disposition d'un capital de départ ne suffit pas. Le microentrepreneur a également besoin d'un environnement favorable qui l'incite à innover. »


          À chaque fois, ce pari optimiste a démultiplié la croissance et fait reculer le chômage de moitié. Et, à chaque fois, les leaders politiques qui ont porté ces réformes ont été réélus (Thatcher, Reagan, Richardson, Chrétien, Laar, etc., à l'exception d'Aznar, pour des raisons conjoncturelles bien connues). Bien plus qu'une matrice théorique, la valorisation de l'entrepreneur est la clef incontournable des politiques économiques fructueuses et des carrières politiques réussies!

          La création d'entreprise et le travail indépendant ont d'ailleurs des avantages considérables sur le travail salarié: souplesse des horaires, adaptation aux contraintes familiales, accessibilité à tout type de personnes (plus ou moins lettrées), aucune difficulté liée au racisme ou aux a priori d'un employeur potentiel (pas besoin de CV anonyme!), indépendance des aides sociales, honneur, fierté et construction d'un projet et d'un patrimoine personnel, etc. Quel électeur n'y serait pas sensible?

          Ces idées de bon sens, à cent lieues des schémas obscurs, agrémentés d'équations indigestes et de modèles économétriques incompréhensibles des adeptes de la macroéconomie néokeynésienne, ont fait la preuve de leur efficacité et donnent à chacun la possibilité d'inventer soi-même l'opportunité qui fait défaut sur le marché du travail. Rien ne permet donc de s'opposer à son importation immédiate chez nous.

          Jusqu'à présent, c'est pourtant tout l'inverse qui a été réalisé en France. Sous prétexte d'acheter une paix sociale qui ne fait que s'éloigner, nos dirigeants ont créé une société pénalisant l'innovation. Les lourdeurs administratives, la pression fiscale, les rigidités du marché du travail découragent les candidats à la microentreprise. Et rien ne semble devoir changer: les récentes propositions en faveur des gazelles ont été torpillées en haut lieu avant même d'être soumises aux parlementaires et la « société d'entrepreneurs » demeure la grande absente des programmes des candidats, déclarés ou non, à l'exception notable de Nicolas Sarkozy. Elle ne mettrait pourtant personne dans les rues, permettrait à tous de pouvoir se réaliser, et ouvrirait, dans un temps beaucoup plus court qu'il n'y paraît, une nouvelle ère faite d'optimisme et de dynamisme, dont nous aurions bien tort de nous priver.

 

* Cet article a d'abord été publié le 8 décembre 2006 dans Les Échos.

 

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