Montréal, 16 décembre 2007 • No 246

 

MOT POUR MOT

 

Chapitre V tiré de La Mentalité anticapitaliste, publié en 1956. Traduction de Hervé de Quengo.

 
 

« ANTICOMMUNISME » CONTRE CAPITALISME

 

par Ludwig von Mises (1881-1973)

 

          La stabilité et l'immobilité ne se trouvent jamais et nulle part dans l'univers. Le changement et la transformation sont des traits essentiels de la vie. Tout état de choses est transitoire; toute époque est époque de transition. Il n'y a jamais dans la vie humaine ni calme ni repos. La vie est un processus et non la persistance d'un statu quo. L'esprit humain s'est pourtant toujours laissé bercer par l'image d'une existence immuable. Le but avoué des mouvements utopiques est de mettre fin à l'histoire et d'établir un calme final et permanent.

 

          Les raisons psychologiques de cette tendance sont évidentes. Tout changement modifie les conditions extérieures de la vie et du bien-être et oblige les gens à s'adapter de nouveau à la modification de leur environnement. Il nuit aux intérêts établis et menace les méthodes traditionnelles de production et de consommation. Il gêne tous ceux qui sont intellectuellement inertes et qui craignent de modifier leur mode de pensée. Le conservatisme est contraire à la nature même de l'action humaine, mais il a toujours été le programme chéri de nombreuses personnes, des individus apathiques qui résistent obstinément à toute tentative d'améliorer leur propre situation, tentative que la minorité de personnes entreprenantes met en marche. En utilisant le terme de réactionnaires on se réfère la plupart du temps uniquement aux aristocrates et aux prêtres qui désignent leurs partis comme conservateurs. Pourtant, les exemples les plus remarquables de l'esprit réactionnaire furent fournis par d'autres groupes: par les guildes des artisans qui bloquaient l'entrée de nouveaux venus dans leur domaine d'activité; par les fermiers qui demandaient des tarifs protecteurs, des subventions et la « parité des prix »; par les salariés hostiles aux améliorations techniques, encourageant la limitation du rendement et d'autres pratiques similaires.

          La vaniteuse arrogance des gens de lettres et des artistes bohèmes rejette les activités des industriels, considérées comme des affaires lucratives non intellectuelles. La vérité est que les entrepreneurs et les promoteurs font preuve de plus grandes facultés intellectuelles et de plus d'intuition que l'écrivain et le peintre moyens. L'infériorité de nombreux intellectuels autoproclamés se manifeste précisément dans le fait qu'ils n'arrivent pas à saisir quelle capacité et quel pouvoir de raisonnement sont nécessaires pour conduire avec succès une entreprise commerciale.

          L'émergence d'une classe nombreuse de ce genre d'intellectuels frivoles est l'un des phénomènes les moins bien venus de l'époque du capitalisme moderne. Leur agitation affichée rebute les personnes avisées. Ils représentent une nuisance. On ne ferait directement de tort à personne en faisant quelque chose pour mettre un frein à tout leur tintouin, voire mieux, pour éliminer totalement leurs cliques et leurs coteries.

          Toutefois, la liberté est indivisible. Toute tentative de restreindre la liberté de ces littérateurs et pseudo-artistes pénibles et décadents donnerait aux autorités le pouvoir de déterminer ce qui est bien et ce qui est mal. Ce serait une socialisation des entreprises intellectuelles et artistiques. Il est peu probable que cela éliminerait les individus inutiles et critiquables, mais il est certain que cela mettrait des obstacles insurmontables sur la route du génie créateur. Les pouvoirs en place n'aiment pas les nouvelles idées, les nouvelles façons de penser et les nouveaux styles artistiques. Leur suprématie conduirait à une discipline stricte: elle apporterait stagnation et déclin.

          La corruption morale, la licence et la stérilité intellectuelle d'une classe de soi-disant auteurs et artistes obscènes est le tribut que l'humanité doit payer si l'on ne veut pas empêcher les pionniers créateurs d'accomplir leur oeuvre. La liberté doit être accordée à tous, même aux individus abjects, afin de ne pas gêner le petit nombre qui peut en user au bénéfice de l'humanité. La licence dont ont pu jouir quelques personnages minables du quartier Latin(a) était l'une des conditions ayant rendu possible l'avènement de quelques grands écrivains, peintres et sculpteurs. La première chose dont un génie a besoin, c'est de respirer un air libre.

          Après tout, ce ne sont pas les doctrines superficielles des bohèmes qui créent le désastre, mais le fait que le public soit prêt à les accueillir favorablement. Le véritable mal, c'est la réponse à ces pseudo-philosophies en provenance des faiseurs de l'opinion publique puis plus tard en provenance des masses abusées. Les gens désirent ardemment soutenir les principes qu'ils considèrent comme étant à la mode, de peur d'apparaître rustres et ringards.

          L'idéologie la plus pernicieuse des soixante dernières années fut le syndicalisme de Georges Sorel et son enthousiasme pour l'action directe(b). Créée par un intellectuel français frustré, elle s'empara rapidement des gens de lettres de tous les pays d'Europe. Ce fut un facteur déterminant dans la radicalisation de tous les mouvements subversifs. Elle influença le royalisme, le militarisme et l'antisémitisme français. Elle joua un rôle important dans l'évolution du bolchevisme russe, du fascisme italien et du jeune mouvement allemand qui conduisit finalement au développement du nazisme. Elle transforma les partis politiques, qui cherchaient alors à remporter la victoire lors des campagnes électorales, en factions comptant sur l'organisation de bandes armées. Elle porta le discrédit sur le gouvernement représentatif et sur la « sécurité bourgeoise ». Elle prêcha l'évangile de la guerre civile et de la guerre contre l'étranger. Son slogan principal était: la violence et encore la violence. L'état actuel des affaires européennes est en grande partie le résultat de la prédominance des enseignements de Sorel.
 

« L'infériorité de nombreux intellectuels autoproclamés se manifeste précisément dans le fait qu'ils n'arrivent pas à saisir quelle capacité et quel pouvoir de raisonnement sont nécessaires pour conduire avec succès une entreprise commerciale. »


          Les intellectuels furent les premiers à saluer les idées de Sorel: ils les rendirent populaires. Mais la teneur de son idéologie était évidemment anti-intellectuelle. Elle s'opposait au raisonnement froid et à la réflexion posée. Ce qui comptait pour Sorel, c'était uniquement l'action, à savoir l'acte de violence pour la violence. Battez-vous pour un mythe, quoi qu'il puisse vouloir dire, tel était son conseil. « Quand on se place sur ce terrain des mythes, on est à l'abri de toute réfutation. »(1) Quelle merveilleuse philosophie que de détruire pour détruire. Ne parlez pas, ne raisonnez pas, tuez! Sorel rejetait « l'effort intellectuel », même celui des champions littéraires de la révolution. Le but essentiel du mythe est de conduire « les hommes à se préparer à un combat pour détruire ce qui existe »(2).

          Pourtant, la responsabilité de la diffusion de la pseudo-philosophie destructionniste ne vient pas de Sorel ni de ses disciples, Lénine, Mussolini et Rosenberg, ni encore de la cohorte de littérateurs et d'artistes irresponsables. La catastrophe est survenue parce que, depuis des décennies, presque personne n'a essayé d'examiner de manière critique, et d'éradiquer, le goût de la gâchette des desperados fanatiques. Même les auteurs qui s'abstenaient d'accepter sans réserve l'idée d'une violence imprudente essayaient de trouver une interprétation bienveillante aux pires excès des dictateurs. Les premières objections timides furent émises quand – très tardivement en réalité – les instigateurs intellectuels de ces politiques commencèrent à comprendre que même le soutien enthousiaste à l'idéologie totalitaire ne leur garantissait pas l'immunité contre la torture et l'exécution.

          Il existe aujourd'hui un faux front anticommuniste. Ce que ces individus, qui s'appellent eux-mêmes « anticommunistes de gauche »(c) et que les gens sérieux appellent plus correctement « anti-anticommunistes », recherchent, c'est le communisme sans les caractéristiques nécessaires et intrinsèques du communisme qui sont encore difficiles à avaler pour les Américains. Ils font une distinction illusoire entre communisme et socialisme et – assez paradoxalement – cherchent un appui à leur proposition d'un socialisme non communiste dans un ouvrage que ses auteurs ont intitulé le Manifeste communiste. Ils pensent avoir démontré le bien-fondé de leur cas en employant des noms d'emprunt pour le socialisme, comme planification ou État-providence. Ils prétendent rejeter les aspirations révolutionnaires et dictatoriales des « Rouges » et font en même temps l'éloge, dans des livres et des revues, dans les écoles et les universités, de Karl Marx, le champion de la révolution communiste et de la dictature du prolétariat, en le saluant comme l'un des plus grands économistes, philosophes et sociologues et comme le bienfaiteur et le libérateur éminent de l'humanité. Ils veulent nous faire croire que le totalitarisme non totalitaire, sorte de carré triangulaire, serait le remède miracle à tous nos maux. À chaque fois qu'ils émettent la moindre réserve sur le communisme, ils s'empressent d'insulter le capitalisme avec des termes empruntés au vocabulaire des injures de Marx et de Lénine. Ils soulignent qu'ils exècrent le capitalisme bien plus fortement que le communisme et justifient tous les actes répugnants des communistes en parlant des « horreurs innommables » du capitalisme. Bref, ils prétendent lutter contre le communisme en essayant de convertir les gens aux idées du Manifeste communiste.

          Ce que ces soi-disant « anticommunistes de gauche » combattent, ce n'est pas le communisme en tant que tel, mais un système communiste dans lequel ils ne seraient pas eux-mêmes au sommet. Ce qu'ils veulent, c'est un système socialiste, c'est-à-dire communiste, où eux-mêmes, ou leurs plus proches amis, tiendraient les rênes du gouvernement. Il serait peut-être exagéré de dire qu'ils brûlent d'un désir de liquider les autres. Ils ne veulent tout simplement pas être liquidés. Dans une communauté socialiste, seuls l'autocrate suprême et ses sbires en sont assurés.

          Un mouvement « anti-quelque chose » ne fait preuve que d'une attitude négative. Il n'a strictement aucune chance de réussir. Ses diatribes enflammées font en fait la publicité du programme qu'il attaque. Les gens doivent se battre pour quelque chose qu'ils veulent faire réussir, et non pas simplement pour repousser un mal, aussi grand soit-il. Ils doivent, sans réserve, soutenir le programme de l'économie de marché.

          Le communisme aurait aujourd'hui, après les désillusions apportées par les actions des soviétiques et le lamentable échec de toutes les expériences socialistes, peu de chance de succès dans l'Occident s'il n'y avait pas ce faux anticommunisme.

          La seule chose qui puisse empêcher les nations civilisées de l'Europe de l'Ouest, de l'Amérique et de l'Australie d'être réduites en esclavage par la barbarie de Moscou, c'est un soutien ouvert et sans réserve du capitalisme de laissez-faire.

 

a. En français dans le texte. NdT.
b. En français dans le texte. NdT.
c. Mises utilise le terme « anticommunist liberals ». NdT.
1. Cf. G. Sorel, Réflexions sur la violence, 3e éd. Paris, 1912, p. 49 [Introduction, partie 4. NdT].
2. Cf. Sorel, loc. cit., p. 46.

 

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