Montréal, 15 février 2012 • No 297

 

Robert Leroux est professeur de sociologie à l'Université d'Ottawa.

 

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Gabriel Tarde, sociologue individualiste

 

par Robert Leroux

 

          Le professeur Robert Leroux, professeur de sociologie à l'Université d'Ottawa, vient de publier Gabriel Tarde, vie, oeuvres, concepts (Paris, Ellipses, 2011). À partir d'une analyse des principaux écrits de Tarde, cet ouvrage propose une vue d'ensemble de l'oeuvre. Cette démarche permet ainsi de mettre en relief l'importance et la portée d'une vision du monde résolument multidimensionnelle. (Commandez: Archambault, Amazon.com ou Éditions Ellipses.)

          En 2010, M. Leroux publiait la première monographie en langue française consacrée à Ludwig von Mises et à son oeuvre ‒ une lecture idéale pour le lecteur francophone débutant qui souhaite en savoir plus sur le principal penseur de l'École autrichienne, dont le QL avait publié un extrait. Quelques années plus tôt, il consacrait un essai à Frédéric Bastiat, dont le QL avait aussi publié un extrait.

          Nous reproduisons ici un extrait de ce nouvel ouvrage avec l'aimable autorisation de l'auteur.

M. M.
 

 

Introduction

          À la fin du XIXe siècle, Gabriel Tarde occupe une place enviable au sein de la communauté naissante, mais encore restreinte, des sociologues. Ses travaux sont alors très lus, et copieusement commentés, par ceux qui, comme Alfred Espinas ou René Worms pour ne nommer qu’eux, étaient à l’époque soucieux de constituer la sociologie en une véritable discipline scientifique. Auguste Comte en avait certes signé l’acte de naissance un peu plus d’un demi-siècle plus tôt, mais Tarde, contrairement à son grand rival Émile Durkheim, ne s’est point inspiré du fondateur du positivisme, sinon pour le contredire; c’est plutôt Antoine Augustin Cournot, du moins dans ses écrits philosophiques, qui lui sert en quelque sorte de guide intellectuel.

          De là, l’originalité de la sociologie de Tarde, dont l’intention a été, dans une partie importante de ses travaux, de nouer l’homogène et l’hétérogène dans un implacable rapport de réciprocité qui évoque sous certains aspects la dialectique hégélienne. Car ce qui l’a frappé, dans le spectacle de l’histoire, c’est ce portrait de l’homme qui se fait et qui se défait au contact d’autrui, c’est celui aussi d’une société qui est sans cesse façonnée par l’invention, l’imitation et la subjectivité des acteurs sociaux. Une telle posture, qui allait à l’encontre du positivisme de son époque, n’était évidemment pas propice à attirer beaucoup de lecteurs à l’auteur des Lois de l’imitation; elle permet peut-être, de fait, d’expliquer son héritage intellectuel pour le moins sinueux.

          En 1970, le philosophe Jean Milet, dans le livre le plus important consacré jusqu’ici à la pensée de Tarde, le déplorait d’ailleurs vivement. « L’histoire commet d’étranges injustices. Elle a été particulièrement sévère pour Gabriel Tarde. Cet homme fut salué par ses contemporains comme un des plus grands penseurs de son époque (…) Or, le même homme connaît, quelques années après sa mort, un inexplicable oubli. Un lourd silence vient peser sur son oeuvre. Pendant ces cinquante dernières années, c’est à peine si quelques études et quelques articles (souvent d’origine étrangère, d’ailleurs) rappellent l’existence de ce grand sociologue et philosophe »(1). Dans cette foulée, on peut ajouter que même Raymond Aron, qui a pourtant beaucoup écrit sur l’histoire de la sociologie, n’a pas cru bon d’inclure Tarde dans sa galerie de portraits intellectuels.

          Comment, avec le recul, peut-on interpréter une telle occultation? Sans doute faut-il d’abord regarder du côté de l’architecture de l’oeuvre qui est écrite dans un style lourd, inutilement compliqué, qui se conjugue parfois à de curieuses digressions et à une utilisation un peu abusive de métaphores empruntées au monde de la nature. Il faut dire aussi que la comparaison récurrente dont Tarde a été l’objet avec Durkheim, qui est par ailleurs nettement plus précis dans l’articulation de son projet, ne l’a pas toujours avantagé. Certains historiens des sciences sociales ont aussi avancé que les thèses de Durkheim étaient sans doute plus compatibles avec le contexte socio-politique de l’époque (marqué au premier chef par le développement des syndicats et le rôle croissant des socialistes) que celles de Tarde qui étaient « davantage en résonance avec le point de vue de la haute bourgeoisie catholique de salon que Tarde fréquenta assidûment quand il s’installa à Paris en 1904 »(2). Hostile au socialisme, favorable à l’élitisme, Tarde était pour ainsi dire démodé en son propre temps(3). Il faudra attendre les années 1960 pour que l’on revisite sérieusement son oeuvre sociologique(4). Mais, depuis une quinzaine d’années, l’oeuvre de Tarde, pour diverses raisons qui ne sont pas toujours les bonnes, est maintenant l’objet de nouvelles lectures, surtout de la part d’auteurs postmodernistes.

          Cet ouvrage ne cherche évidemment pas à rendre compte des travaux que Tarde a pu susciter au fil des décennies(5), même si on fera parfois référence à quelques-uns d’entre eux, mais à mettre en évidence les principales articulations d’une pensée complexe, résolument sinueuse, qui a largement contribué à l’essor de la sociologie, en France et ailleurs. Tarde, qui n’a pas fait école, et qui n’a jamais eu pour ainsi dire de véritables disciples, a certes répandu en son temps quelques idées neuves. Par exemple, sa psychologie sociale, qu’il développe dans une perspective assez éloignée de celle de Gustave Le Bon, a constitué une des influences importantes de l’interactionnisme symbolique de l’école de Chicago. Et dans des analyses qui n’ont cependant eu guère de postérité, il a également eu le mérite de voir que l’utilitarisme trop étroit de certains économismes était incomplet et comportait d’importantes lacunes théoriques. Il est sûr en tout cas que Tarde n’est pas l’auteur que d’un seul livre. On risquerait donc de méconnaître Tarde, que Lionel Dauriac n’hésitait pas, du reste, à considérer comme « l’un des philosophes les plus originaux du XIXe siècle »(6), si on le réduisait, comme c’est souvent le cas, à ses fameuses Lois de l’imitation.

I. Biographie essentielle de Gabriel Tarde

          Pour bien comprendre et apprécier une oeuvre, il importe de l’étudier dans le temps où elle est née et au milieu des circonstances qui ont favorisé son développement. Quelques auteurs du début du XXe siècle, de même que Jean Milet dans un ouvrage désormais classique, ont fournit à cet égard de précieux renseignements sur la biographie et l’oeuvre de Gabriel Tarde.

Les années de formation

          Issu de l’une des plus anciennes familles du Périgord, Jean-Gabriel Tarde naît le 12 mars 1843 dans la petite ville de Sarlat, qui compte alors environ 6000 habitants, située à environ 200 kilomètres de Bordeaux, où il passe toute son enfance. À la mort de son père, Pierre-Paul, en 1850, sa mère, Anne-Aline Roux, une femme d’une haute distinction, « une femme d’élite » comme le dit Alexandre Lacassagne, qui se passionne pour la littérature, va exercer une influence considérable sur son fils unique dont elle « sera le véritable guide spirituel ». C’est donc assez naturellement que le jeune Tarde développe de l’intérêt pour la littérature et la poésie qui vont plus tard marquer ses travaux philosophiques et scientifiques(7). En 1854, le futur sociologue est confié, comme externe, aux Pères Jésuites du Collège de Sarlat où il suit une formation rigoureuse basée sur l’apprentissage du latin, du grec, de l’histoire et des mathématiques. Il se distingue alors autant par ses résultats scolaires que par « son indépendance d’esprit »(8). En 1860, il obtient son Baccalauréat ès Lettres et passe ensuite son Baccalauréat ès Science à Toulouse. Alors âgé de 17 ans, il dit lui-même se considérer déjà comme « un très libre penseur ». Mais sa pensée n’est pas pleinement formée pour autant: des lectures à venir vont contribuer à la façonner et à lui donner une forme quasi définitive à partir des années 1870 et 1880. « De fait, écrit Tarde en 1904, mes idées principales se sont formées bien longtemps avant leur publication. Un de mes anciens collègues de Ruffec se souvient très bien que je lui ai souvent exposé, dès 1874 ou 1875, ce qu’il a lu depuis plus développé dans mes ouvrages (…) Entre vingt-cinq et trente ans, mon système a pris corps »(9).

          La biographie de Gabriel Tarde est marquée par des problèmes de santé récurrents. En 1862, une crise d’ophtalmie se déclare et entraîne une cécité presque totale, de sorte qu’il doit renoncer pour un moment à ses projets d’études, dont celui de préparer l’École Polytechnique. Mais il y a pire encore: Tarde constate qu’il n’est plus en mesure de consacrer de longs moments à la lecture; son mauvais état de santé l’oblige donc à faire des choix parcimonieux. Il découvre alors Maine de Biran dont l’oeuvre vient directement nourrir sa passion naissante pour l’introspection. Le social n’est pas encore au centre des préoccupations du jeune Tarde qui, encore enivré par la littérature et la poésie, commence à s’intéresser à l’individu sans pour autant souscrire à une forme quelconque de psychologisme(10).

Tarde lecteur de Cournot

          Mais Tarde comprend très vite que l’individu isolé n’est rien, qu’il est fondamentalement un être social, appelé à se façonner au contact d’autrui. La lecture de l’oeuvre d’Antoine Augustin Cournot (1801-1877) allait le lui confirmer de manière éclatante.

          C’est, selon toute vraisemblance, au début de 1863 que Tarde s’initie à l’oeuvre de Cournot qui ne cesse, par la suite, de l’instruire et de l’émerveiller. L’influence de ce grand mathématicien et philosophe, cet imposant esprit universel, va exercer sur lui une influence décisive. Il ne manque pas du reste de souligner l’ampleur de sa dette intellectuelle à son endroit dès les premières pages des Lois de l’imitation. « Je ne suis ni l’élève, ni le disciple même de Cournot, écrit Tarde. Je ne l’ai jamais vu ni connu. Mais je tiens pour une chance heureuse de ma vie de l’avoir beaucoup lu au sortir du collège: j’ai souvent pensé qu’il lui a manqué uniquement d’être né anglais ou allemand et d’avoir été traduit dans un français fourmillant de solécismes pour être illustre parmi nous; surtout, je n’oublierai jamais que, dans une période néfaste de ma jeunesse, malade des yeux, devenu par force unius libri, je lui dois de n’être pas tout à fait mort de faim mentale »(11). Tarde tient donc Cournot en très haute estime, qu’il décrit d’ailleurs dans un passage souvent cité comme « ce Sainte-Beuve de la critique philosophique, cet esprit aussi original que judicieux, aussi encyclopédique et compréhensif que pénétrant. Ce géomètre profond, ce logicien hors-ligne, cet Auguste Comte épuré, condensé, affiné »(12). Ce témoignage, que l’on trouve au seuil du plus important ouvrage de Tarde, est fondamental: il indique clairement que c’est chez Cournot, et non chez Auguste Comte, qu’il ira puiser la substance nécessaire pour (re)fonder la sociologie. Le cours que Tarde donne au Collège de France dans les dernières années de sa vie rappelle toute la profondeur de l’influence que la pensée de Cournot a pu exercer sur lui(13).
 

« Cet ouvrage ne cherche évidemment pas à rendre compte des travaux que Tarde a pu susciter au fil des décennies, même si on fera parfois référence à quelques-uns d’entre eux, mais à mettre en évidence les principales articulations d’une pensée complexe, résolument sinueuse, qui a largement contribué à l’essor de la sociologie, en France et ailleurs. »


          Il n’est pas douteux en tout cas, pour Tarde, que Cournot « a été l’un des premiers à faire jouer un rôle important à cette notion (de milieu social), et à dire par exemple que l’homme individuel, avec ses facultés perfectionnées qu’on lui connaît, est le produit de la vie sociale et que l’organisation sociale est la véritable condition organique de l’apparition de toutes ces hautes facultés. Cela était bon de dire alors, comme il est nécessaire de nos jours de ne pas perdre de vue – vérité complémentaire – que le social n’est que l’individuel accumulé »(14). Cournot, de l’avis de Tarde, n’est pourtant pas sans reproche; il a eu tort, notamment, de ne pas considérer la psychologie. « On veut qu’il y ait une science de la vie sociale, écrit-il, mais, comme on se refuse à en chercher les lois fondamentales là où je crois qu’elles sont, dans la psychologie inter-mentale, on est forcé de nier ou de restreindre abusivement l’importance du caractère accidentel, singulier, unique en soi, des faits historiques, pour prêter par fiction à l’histoire un faux air scientifique »(15).

          Un peu plus tard, Tarde, toujours grand liseur, dont les intérêts sont assez éclectiques, découvre d’autres auteurs, comme Hegel (qu’il va plus tard critiquer assez durement), Étienne Vacherot (1809-1897), Maine de Biran (1766-1824), Hippolyte Taine (1828-1893) et Ernest Renan (1823-1892). Mais, dès 1864, en raison du progrès inquiétant de l’ophtalmie, Tarde ne sera plus en mesure de lire l’oeuvre de son nouveau maître. Désormais, c’est sa mère qui lui lit des passages de Cournot. La douleur morale se joint à la douleur physique et, en 1865, Tarde fait une dépression nerveuse. En 1866 et en 1867, l’ophtalmie cesse pratiquement. Tarde peut alors se remettre au travail.

Le magistrat et le philosophe

          À partir du moment où son état de santé s’améliore, Tarde commence à s’initier à la pratique du Droit, en devenant secrétaire assistant au juge de Sarlat. Ce choix de carrière a de quoi étonner quand on sait que Tarde fut un adolescent rêvasseur, émerveillé par la nature, passionné de littérature et de science.

          On ne sait donc trop si Tarde, qui avait pensé à faire une carrière scientifique, en est « venu à la magistrature contre son gré »(16). Nommé juge suppléant en 1869, il ne semblait pourtant pas voir de contradiction entre son nouveau métier et son intérêt pour la philosophie et la connaissance en général. En fait, comme le note Alfred Espinas (1844-1922), « tout en accomplissant honorablement sa tâche professionnelle, il trouva, à force de travail, le moyen de devenir l’homme de lettres qu’il avait rêvé d’être »(17)

          Ainsi, en parallèle à sa carrière de juge, Tarde partage son temps entre Sarlat et La Roque-Gageac, petit bourg voisin, où sa famille possédait un manoir. C’est dans ces lieux pittoresques qu’il se met au travail avec une ardeur passionnée.

          En 1872, sa pensée philosophique prend forme, fruit de nombreuses lectures et de longs moments de méditations solitaires qui l’amène à lire dans de nombreuses directions: auteurs classiques, ouvrages philosophiques et scientifiques. L’année suivante, il est nommé substitut du Procureur de la République à Ruffec (Charente). Mais cette nouvelle fonction ne l’empêche pas de poursuivre ses réflexions philosophiques. Des années fécondes au plan de l’écriture débutent alors. Tarde s’enfonce littéralement dans le travail. Ainsi, en 1874, lors d’un séjour à La Roque, comme le rapporte Jean Millet, Tarde se consacre à l’écriture d’un ouvrage sur la répétition et l’évolution des phénomènes qui est demeuré inédit du moins dans sa forme originale. Puis, en 1875, il commence à rédiger une étude sur Maine de Biran et l’évolutionnisme en psychologie qui paraîtra dans un périodique, Le Bulletin de l’Institut des Provinces(18). Toutefois, ce n’est qu’en 2000 qu’un volume de cette étude sera finalement publié(19).

          À la fin de 1875, Tarde est nommé juge d’instruction à Sarlat et revient s’installer dans sa ville natale qu’il ne quittera pas avant 1894. En 1877, Tarde épouse Marthe Bardy-Delisle qui est la fille d’un conseiller de la Cour d’appel de Bordeaux. De cette union, trois fils vont naître: Paul, en 1878, Alfred, en 1880, et Guillaume, en 1885.

Tarde criminologue et sociologue

          En 1879, Tarde publie un ouvrage intitulé Fragment d’histoire future. Il s’agit d’un opuscule qui, malgré son allure fantaisiste, a son importance dans la genèse de son oeuvre, dans la mesure où, comme l’a souligné Alfred Espinas, il renferme sa philosophie de l’histoire qui laisse voir très nettement des accents cournotiens(20). Tarde imagine une cité parfaite, harmonieuse, placée en profondeur de la terre. Une société où, grâce aux vertus de l’imitation, règne un monde unifié et harmonieux. « Avec l’unité politique qui supprimait les hostilités des peuples, écrit-il, on avait l’unité linguistique qui effaçait rapidement leurs dernières diversités. Depuis le XXe siècle déjà, le besoin d’une langue unique et commune, comparable au latin du moyen âge, était devenu assez intense parmi les savants du monde entier pour les décider à faire usage dans tous leurs écrits d’un idiome international »(21). Dans ce monde unifié, la science a atteint un haut niveau de perfection: « la cause de toutes les maladies étant connue, le remède ne tarda pas à l’être, et, à partir de ce moment, un phtisique, un rhumatisant, un malade quelconque est devenu un phénomène aussi rare que l’était jadis un monstre double ou un honnête marchand de vin »(22). Dans ce texte de jeunesse où le monde de la physiologie exerce une véritable fascination, Tarde, on l’a maintes fois souligné, veut rendre compte de la rapidité du changement de sa propre époque qu’il transpose à une société imaginaire, prise dans l’avenir. Cette préoccupation pour le changement social s’accompagne de nouvelles lectures. Tarde prend alors connaissance de l’oeuvre de Leibniz. Inspiré par le grand philosophe allemand, il propose une réflexion en termes monadologiques qui lui permet de dégager la subjectivité de l’acteur et des relations que celui-ci noue, dialectiquement, avec autrui. Tarde en tire une conception du monde qui marque sa pensée de manière durable: « Exister c’est différer; la différence, à vrai dire, est en un sens le côté substantiel des choses, ce qu’elles ont à la fois de plus propre et de plus commun. Il faut partir de là et se défendre d’expliquer cela, à quoi tout se ramène, y compris l’identité d’où l’on part faussement (…) La différence est l’alpha et l’oméga de l’univers; par elle tout commence (…); par elle tout finit »(23). Sur cette base, Tarde est à même de fournir ses premières réflexions sur la vie en société. « L’exemple des sociétés, écrit-il, est précisément très propre à saisir ce grand fait et à suggérer en même temps sa vraie signification, en montrant que dans cette série où l’identité et la différence, l’indistinct et le caractérisé s’emploient réciproquement plusieurs fois de suite, le terme initial et le terme final est la différence, le caractère, ce qu’il y a de bizarre et d’inexplicable qui s’agite au fond de tout qui, toujours plus net et plus vif réapparaît après des effacements successifs »(24).

          En 1880, Tarde collabore à la Revue philosophique récemment fondée par Théodule Ribot (1839-1916) où il publie son premier texte philosophique fondamental intitulé « La croyance et le désir »(25). Dans les années qui suivent, la signature de Tarde va apparaître de multiples fois dans la revue de Ribot. De sa province natale, en 1882, Tarde commence à entrer en relation avec les principaux représentants de l’école de criminologie italienne, dont Cesare Lombroso (1835-1909), Raffaele Garofalo (1851-1934) et Enrico Ferri (1856-1929) sont les principaux représentants(26). Jusqu’en 1888-89, comme le remarque Massimo Borlandi, « Tarde apparaît comme l’allié français (de l’école italienne) que chacun dit avoir à ses côtés et à qui l’on autorise bien des critiques car il fait globalement une bonne publicité »(27). Ces liens entre le sociologue de Sarlat et l’école italienne nourrissent le très grand intérêt qu’il porte dans ces années aux problèmes juridiques et criminologiques. Résultat de ses réflexions qui ont été l’objet de nombreuses publications dans la Revue philosophique, Tarde publie en 1886 La criminalité comparée où il réfute avec force la thèse du criminel-né de Lombroso. L’année suivante, il commence à collaborer aux Archives d’anthropologie criminelle, fondée par Alexandre Lacassagne (1843-1924) qui deviendra un ami proche.

          En 1890, Gabriel Tarde devient un auteur connu et célèbre. Grâce, d’une part, aux Lois de l’imitation, qui attirent immédiatement l’attention des sociologues et des philosophes, puis, d’autre part, en publiant son imposant ouvrage de Philosophie pénale qui suscite l’intérêt des criminologues et des juristes(28). Tout en continuant à exercer ses fonctions de juges d’instruction à Sarlat, Tarde publie en 1895 La logique sociale, qui complète en quelque sorte les Lois de l’imitation.

Les dernières années

          En 1896, Gabriel Tarde commence à enseigner à un âge relativement avancé à l’École libre des Sciences Politiques. Embauché par Émile Boutmy (1835-1906), alors directeur de l’École, Tarde donne série de cours de sociologie et de science politique. Il enseigne également au Collège libre de Sciences Sociales. Jean Milet souligne que, bien que tardifs, « les débuts de Gabriel Tarde dans l’enseignement sont très prometteurs: il connaît d’emblée le succès auprès de la jeunesse étudiante »(29). De cette série de cours, Tarde va en tirer un opuscule, Les Lois sociales (1898). En 1900, il reçoit deux honneurs importants: il se voit d’abord offrir par l’Assemblée des professeurs du Collège de France la Chaire de Philosophie moderne qu’il accepte, puis il est élu au premier tour à l’Académie des sciences morales et politiques (section philosophie). En 1902-1903, Tarde donne un cours sur Cournot au Collège de France qui, jusqu’à récemment, était encore inédit(30). Mais l’année suivante, divers problèmes de santé, combinés à des troubles ophtalmiques récurrents, l’empêchent pratiquement d’écrire.

          Gabriel Tarde meurt à Paris le 12 mai 1904 à l’âge de 61 ans. Dans un article nécrologique publié peu de temps après, René Worms (1869-1926) écrit à propos de l’auteur des Lois de l’imitation que « c’est une grande lumière qui s’éteint, mais c’est une grande oeuvre qui demeure »(31).

 

1. J. Milet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, Paris, Vrin, 1970, p. 13.
2. I. Lubek, « Histoire de psychologies sociales perdues: le cas de Gabriel Tarde », Revue française de sociologie, 22, 1981, p. 377.
3. Cf. S. Luke, Émile Durkheim. His Life and Work: A Historical and Critical Study, Londres, Penguin, 1973, p. 202 et s.
4. Voir: R. Boudon, La crise de la sociologie, Genève, Droz, 1971, p. 75-91; T. N. Clark, Gabriel Tarde: On Communication and Social Influence, Chicago, The University of Chicago Press, 1969.
5. S’agissant de la récente redécouverte de Tarde on peut se référer à l’article de L. Mucchielli, « Tardomania? Réflexions sur les usages contemporains de Tarde », Revue d’histoire des sciences humaines, 3, 2000, p. 161-184. L’idée selon laquelle la redécouverte d’une oeuvre relève de motifs politiques est toutefois douteuse.
6. L. Dauriac, « La philosophie de Gabriel Tarde », L’Année philosophique, XVI, 1906, p. 149.
7. Alfred Espinas écrit: « La philosophie naquit du poète et resta toujours en étroite solidarité avec lui » (« Notice sur la vie et les oeuvres de M. Gabriel de Tarde », Séances et travaux de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, 70, t. 74, p. 314).
8. J. Milet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, op. cit., p. 13.
9. G. Tarde cité par I. Lubek, « Histoire de psychologies sociales perdues: le cas de Gabriel Tarde », Revue française de sociologie, 22, 1981, p. 362).
10. Célestin Bouglé (1870-1940) fera remarquer plus tard s’agissant de Tarde qu’à « travers toute la masse de sa philosophie sociale, on perçoit aisément la vibration de son âme de poète » (Un sociologue individualiste: Gabriel Tarde », Revue de Paris, 12, t. 3, p. 297).
11. G. Tarde, Les Lois de l’imitation, Paris, Félix Alcan, 1890, p. vii.
12. Ibid., p. viii.
13. Voir G. Tarde, Philosophie de l’histoire et science sociale: la philosophie de Cournot, édition et présentation de Thierry Martin, Paris, Institut Synthélabo, Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2002.
14. G. Tarde, « La philosophie sociale de Cournot », Bulletin de la société française de philosophie, 3, 1903, p. 221.
15. Ibid., p. 209.
16. J. Milet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, op. cit., p. 16.
17. A. Espinas, « Notice sur la vie et les oeuvres de M. Gabriel de Tarde », op. cit., p. 320.
18. J. Milet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, op. cit., p. 17.
19. G. Tarde, Maine de Biran et l’évolutionnisme en psychologie, Paris, Sanofi-Synthélabo, Les empêcheurs de tourner en rond, 2000. S’agissant de l’histoire de cet ouvrage voir l’avertissement d’Éric Alliez, p. 9-11, et la préface d’Anne Devarieux, « Gabriel Tarde lecteur de Maine de Biran, ou la difficulté formidable », p. 13-49.
20. Cet ouvrage, écrit Espinas, « est, sous une forme enjouée et paradoxale, un résumé très exact et condensé de tout son système. Cet opuscule appelle toute notre attention. Il est la fidèle image de l’état d’esprit de l’auteur à un moment qui peut être considéré comme l’apogée de son activité philosophique entre la période métaphysique et la période sociologique » (A. Espinas, « Notice sur la vie et les oeuvres de M. Gabriel de Tarde », op. cit., p. 340). On pourra lire également au sujet de cet l’ouvrage l’article plus récent de F. Vatin, « Tarde, Cournot et la fin des temps », Futuribles, 256, 2000, p. 47-64.
21. G. Tarde, Fragment d’histoire future, Lyon, Storck, 1904, p. 10.
22. Ibid., p. 9-10.
23. G. Tarde, « Monadologie et sociologie », in Essais et mélanges sociologiques, Lyon, Storck, Paris, Masson, 1895, p. 355-356.
24. Ibid., p. 356.
25. Texte repris dans G. Tarde, Essais et mélanges sociologiques, Lyon, Storck et Paris, Masson, 1895, p. 235-308.
26. J. Milet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, op. cit., p. 20.
27. M. Borlandi, « Tarde et les criminologues italiens de son temps (à partir de sa correspondance inédite ou retrouvée)», Revue d’histoire des sciences humaines, 2000, 3, p. 10.
28. Ces deux ouvrages sont l’objet d’une recension dans le même numéro de la Revue philosophique (t. 30, 1890). F. Paulhan écrit tout d’abord à propos du premier qu’il « est l’un des plus importants qui aient paru sur la question de la sociologie générale » (p. 170). Et L. Lévy-Bruhl note à propos du second qu’il s’agit d’un « livre d’une importance capitale pour la criminologie » (p. 654).
29. J. Milet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, op. cit., p. 35.
30. Voir G. Tarde, Philosophie de l’histoire et science sociale: la philosophie de Cournot, édition et présentation de Thierry Martin, Paris, Institut Synthélabo, Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2002.
31. R. Worms, « Gabriel Tarde », Revue internationale de sociologie, 12, 6, 1904, p. 402.

 

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