La gauche et la droite: une sociologie archaïque | Version imprimée
par Gabriel Lacoste*
Le Québécois Libre, 15 février 2015, no 329
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Qui pense à « gauche » et à « droite » en politique?

Lorsqu’une personne « de gauche » parle de « la droite », elle dépeint un ordre établi dominant, hiérarchisé et injuste basé sur une logique tordue qui cache des motivations égocentriques. C’est un mélange de traditionalisme religieux, d’autoritarisme policier, de machisme et de capitalisme de gangsters en cravates. Sournoisement, ceux qui y adhèrent sont conscients que le commerce est leur force et c’est pourquoi ils s’opposent à ce qui le limite, mais n’hésitent pas à recevoir de l’aide de l’État au besoin. Leur religion endort les peuples. Leur police est là pour écraser la racaille qui menace cette exploitation bien huilée.

Lorsqu’une personne « de droite » parle de « la gauche », elle pense à un quémandeur appuyant un ordre rebelle chaotique, improductif et nivelant par le bas à partir de motifs rêveurs, émotifs ou envieux. Leurs arguments s’appuient sur l’égalité matérielle, la malchance des pauvres, ainsi qu’une conception de la liberté qui ne va pas de pair avec la responsabilité. Sournoisement, ceux qui y adhèrent sont conscients de leur médiocrité à se débrouiller seul sur les marchés et c’est pourquoi ils investissent des foules politiquement influentes de leur démagogie pour compenser.

Lorsqu’une personne « de gauche » parle d’elle-même, elle se dépeint comme membre de masses citoyennes unies contre l’exploitation d’un petit groupe favorisé. Lorsqu’une personne « de droite » se décrit, elle se voit en défenseur de la responsabilité, de l’ordre, de biens légitimement acquis et de l’effort intelligemment dirigé. Cette dichotomie cache de multiples nuances et confusions.

1. La gauche établie

Les gens « de gauche » sont fortement représentés par des enseignants, des chercheurs, des journalistes, des syndicalistes et donc des intellectuels dont la tâche est de diffuser des messages moyennant un salaire ou une influence venant la plupart du temps de l’État. Ils ne sont pas affectés par la malchance ou par une incompétence qui les pousse à riposter politiquement. Ils sont bien établis dans la société, munis de privilèges légaux (permis d’enseignement, loi rendant les gens captifs de leurs activités), capables de compléter des projets demandant des efforts. Ils contrôlent l’accès aux marchés du travail névralgiques, forçant littéralement des gens à se plier à leurs caprices. De façon bien concrète, des gens doivent endurer leurs discours dans des salles de classe pendant des années avant d’avoir le droit de postuler pour des métiers techniques ou professionnels (ici et ici). Sinon, ils peuvent être bloqués à l’entrée de certains métiers en raison des coûts que les organisations de travailleurs en place relativement aisés imposent aux investisseurs potentiellement motivés à entreprendre des projets dans ce secteur. Ils sont convaincus de mériter cette position en vertu de leurs diplômes ou de leur combat antérieur. De ce point de vue, ces gens « de gauche » devraient être classé à droite en tant que substitut moderne du clergé ou en tant que chien de garde d’une aristocratie de travailleurs organisés en cartel.

2. La droite fonctionnaire

Ceux qui se disent « de droite » se retrouvent fréquemment à occuper une place contrôlée par l’État. Un juge, un avocat, un policier, un gardien de prison, un militaire, un comptable, un notaire, un cadre de la fonction publique, un statisticien, un fiscaliste peuvent dénigrer les programmes sociaux, les hippies et les artistes bohèmes. Dans quelle proportion, je ne le sais pas, mais reste que le succès de ces gens n’a rien à voir avec la liberté de commerce, au contraire. Ils font, comme les gens de gauche décrits précédemment, partie d’un groupe qui vit de sa capacité à comprendre, à obéir, puis à promulguer les valeurs du contrôle politique. Ils s’opposent sur l’orientation de ces programmes ou l’importance de les gérer rigoureusement, mais ils n’hésitent pas à subventionner (ou à réclamer qu’on subventionne) des « plans de développement » ou à moduler l’économie en cartellisant les banques. Tant que l’État appuie la bonne élite et non les fainéants…

3. La classe sociale autonome impossible à situer

De nombreux penseurs, dont moi, croyons que la liberté économique est un instrument d’émancipation des masses contre les privilégiés du système, alors que l’organisation politique, même démocratique, est un instrument d’oppression au service d’une élite. Les coiffeuses, les plombiers, les mécaniciens, les conducteurs de camion, les ouvriers qualifiés, les infirmières, les vendeurs de biens de consommation, les petits entrepreneurs habiles n’ont pas besoin de la protection de l’État pour prospérer, car ils sont en demande. Leurs tâches n’exigent pas de longues années d’études, puis ceux qui les choisissent détestent souvent leur expérience scolaire, étant de tempérament plus « terre à terre ». Ils ne sont pas idiots, mais se cultivent à d’autres sources. Si ces gens-là n’avaient pas à faire vivre ou à se plier aux caprices d’une aussi grande aristocratie de vaillants protecteurs, de beaux parleurs, de pousseurs de crayons, de pelleteurs de nuages, de subventionnés et de cartellisés, ils vivraient beaucoup mieux. Qui profiterait d’une plus grande liberté économique? De façon vraisemblable: eux. Les intellectuels de gauche ne reconnaissent pas l’existence de cette « classe sociale », la confondant avec « les petits bourgeois » ou « les larbins », puis la dépeignant comme manipulée par des médias de masse trompeurs. C’est normal, car le socialisme vise leur « aliénation » au profit des assistés de l’État. Ce sont les « consommateurs », les « citoyens passifs », les « individualistes » qu’ils dénigrent lors de dîners de cons (du style « Tout le monde en parle »). Un libéralisme qui défend ces gens-là a des ingrédients de gauche ET de droite. Il constitue la faille d’une sociologie binaire (riche/pauvre ou patron/travailleur) héritée de Karl Marx.

4. Le laissez-échouer respectueux de la droite

Le libéralisme économique « de droite » ne repose pas sur l’idée que tous méritent leur vie, mais pose que la peine associée à l’erreur est salvatrice et que celui qui la vit est le mieux placé pour y trouver une solution. L’en dispenser lui nuit et ne l’aide pas. C’est pourquoi l’intervention de l’État est perçue avec dédain, car elle nous prive collectivement de cette source d’apprentissage. Cette sagesse se résume à « lève-toi et marche » plutôt que « je te tiens par la main ». Ce sont les gens « de gauche » qui regardent les pauvres avec mépris, car ils estiment qu’ils n’ont pas la capacité de rebondir à la suite d'un échec et qu’ils méritent donc une assistance permanente, des mesures préventives infantilisantes, un encadrement pédagogique interminable, des services de protection coûteux. Ils confondent l’intérêt des démunis avec celui de ceux qui sont chèrement payés pour les materner.

5. La gauche conservatrice

Les gens « de gauche » reprochent à ceux « de droite » d’idéaliser le libéralisme économique du 19e siècle, mais ils l’opposent plus ou moins consciemment à une variante du mythe du bon sauvage de J.-J. Rousseau. Ils supposent qu’avant le capitalisme, les gens vivaient paisiblement sur leur terre, puis recevaient ce dont ils avaient besoin de la nature. L’égoïsme et donc le désir de posséder des choses pour soi-même seraient alors apparus, puis nous auraient éjectés de ce paradis en nous envoyant à l’usine. Pourtant, les conditions de vie avant l’ère industrielle étaient horribles et les famines étaient fréquentes. L’apparition des machines a apporté en réalité une amélioration de nos conditions de vies et non une détérioration (Voir H. Hazlit: The Conquest of Poverty, chapitre 1). C’est un signe manifeste du succès de la liberté économique et non de son échec. Les gens « de gauche » réfèrent aussi aux années 1960 et 1970 comme à un âge d’or. Pourtant, logiquement, nombre de nos problèmes actuels en sont, d’une manière difficile à déterminer, les conséquences. Par exemple, les jeunes doivent payer pour les retraites et l’assurance santé promises à leurs parents et grands-parents en ces temps-là. Est-ce « juste » que 11% de mes taxes servent à payer les intérêts pour une dépense dont d’autres avant moi ont bénéficié, en plus de mes cotisations à la RRQ? Le discours « de gauche » est devenu ainsi un discours de vieux privilégiés qui vivent du travail des nouveaux contribuables, comme dans une chaîne de Ponzi.

6. Le cynisme des désœuvrés

L’État-providence est associé à tort aux assistés sociaux. Je travaille directement auprès de populations toxicomanes, itinérantes et criminalisées et je peux vous témoigner que ces gens-là ne sont ni socialistes, ni démocrates. Ils sont cyniques. Ils ne croient ni au capitalisme, ni aux politiciens, ni aux syndicats, ni aux grands rassemblements d’idéalistes qui veulent changer le monde. Ils perçoivent l’ensemble du système comme un racket mu par des manipulateurs malhonnêtes (tel qu’illustré dans la série télévisé « les Bougons »), et se débrouillent en vivant en marge de ce système. Tout discours public est, selon eux, hypocrites. Ils n’hésitent pas à « bullshiter » les intervenants sociaux pour avoir ce qu’ils veulent, les classant souvent dans la même catégorie que les policiers. Ils ne rationalisent pas leur chèque mensuel comme une aide qu’ils reçoivent généreusement du peuple via des institutions magnifiques, mais comme de l’argent qu’ils peuvent saisir sans remord puisque, de toute façon, il y a des voleurs pires qu’eux partout autour. Tout en évitant de faire des généralisations excessives, plusieurs excellent dans le marché noir, la contrebande, le recel, la vente de drogue, les services de rénovation rendus sans factures, la quête, les petites arnaques, la prostitution. Ils choisissent fréquemment de dormir dehors plutôt que de se plier aux contraintes des maisons d'hébergement ou des programmes de réhabilitation.

Le contribuable en colère les prend facilement pour cible, mais c’est une erreur. Il serait plus utile de s’en faire des alliés. Leur condition résulte souvent des charges que n’importe quel entrepreneur ou consommateur doit verser à de plus grands privilégiés de l’État et aux diverses exigences scolaires qui rendent excessivement pénibles la certification de leur compétence.

Une vieille division au service des démagogues

La population en général partage largement des valeurs et des croyances confuses issues des discours de gauche et de droite. Les gens qui s’affichent publiquement « à droite » ne doutent généralement pas des bienfaits d’un financement public du système de santé, de la nécessité de l’aide sociale et ainsi de suite. Ils éprouvent seulement une colère envers le gaspillage et souhaiteraient que cela soit mieux géré.

Quant aux intellectuels (dont je fais partie) qui remettent systématiquement en question la légitimité de l’État-providence (ici, ici et ici), ils ne s’étiquettent pas comme étant « à droite », mais préfèrent se qualifier de « libéral » (en France) ou « libertarien » (en Amérique). Leur pensée ne correspond que de façon extrêmement grossière au portrait de « la droite ». Ils sont rarement contre l’aide apportée aux pauvres, mais croient que ce sont les entrepreneurs, les œuvres de bienfaisance ou les réseaux de solidarité naturelle qui sont, globalement, les plus aptes à y parvenir et non des fonctionnaires en situation de contrôle (ici, ici, ici, ici et ici). Ils considèrent les versements aveugles de bénéfices n’exigeant aucun effort comme l’aide sociale ou les logements sociaux comme étant des moyens de maintenir artificiellement des populations entières dans un état de dépendance, alors qu’elles ont un potentiel de succès beaucoup plus grand.

Les étiquettes « gauche » et « droite » proviennent d’une époque où les intellectuels de l’establishment étaient chrétiens, où l’assistance sociale n’existait pas, et où les gens travaillaient massivement dans les champs ou les usines, sans fonds de retraite. L’essor combiné d’un capitalisme plus prospère et d’un État-providence soutenu par un clergé laïc a fait émerger de nouveaux groupes dont la logique ne cadre plus avec ce modèle devenu maintenant archaïque et ne servant, au final, que d’instruments au service de démagogues. « La gauche » est devenue une manière hypocrite pour des protégés aisés de l’État de se réclamer des miséreux d’antan, et « la droite » n’est maintenant plus qu’un épouvantail évoquant les fantômes du passé. Nous devrions abandonner ces concepts périmés.

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Gabriel Lacoste travaille dans le secteur des services sociaux et a complété une maîtrise en philosophie à l'UQAM.