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Le mouvement libertarien a-t-il un avenir au Québec? Il y a de quoi
être pessimiste lorsqu'on constate la teneur des débats politiques
et intellectuels dans cette société. La pensée libertarienne
y est pratiquement absente, malgré la paranoïa constante des
commentateurs concernant une soi-disant invasion du
« néolibéralisme ».
À l'Assemblée nationale, le Parti libéral du Québec
continue à concurrencer le gouvernement péquiste sur sa gauche,
avec les thèmes favoris que sont la compassion, la solidarité
et autres « valeurs » gnagnan que l'on utilise
aujourd'hui pour remplacer le mot socialisme. Cette semaine, une députée
hystérique exigeait du ministre de l'Énergie qu'il ordonne
à Hydro-Québec d'être moins sévère envers
les mauvais payeurs, qui doivent des centaines de millions à la
société d'État. Ce que le ministre s'est bien sûr
empressé de faire, encourageant du même coup des milliers
d'autres irresponsables à considérer l'électricité
comme un « droit » gratuit qu'on n'a pas besoin
de payer.
L'Action démocratique, le seul parti à offrir quelques bouts
de programmes inspirés d'une vision libérale classique, tenait
son congrès la semaine dernière. Au lieu de s'attarder à
rendre leur programme de réduction de la taille de l'État
plus cohérent, les délégués adéquistes
ont adopté des résolutions farfelues pour plaire aux jeunes,
comme réduire l'âge du vote à 16 ans, ou supprimer
une partie des dettes des étudiants normaux qui terminent leurs
études universitaires dans les délais prévus. Lorsque
vient le temps de choisir entre la cohérence idéologique
et les promesses faciles pour amadouer l'électorat jeune, le parti
de Mario Dumont n'hésite jamais: on a un État, pourquoi ne
pas s'en servir pour aider ceux qui nous appuient?
Question de se tirer
philosophiquement dans le pied un peu plus, les organisateurs
du congrès de l'ADQ n'ont rien trouvé de mieux à faire, pour
discuter de l'avenir de leur parti, que d'inviter un des
parlotteux professionnels les plus insignifiants du Québec, le
politicologue Guy Laforest de l'Université Laval. Celui-ci est
venu leur dire qu'ils devraient recentrer leur discours qu'il
considère un peu trop à droite s'ils veulent devenir un jour
un parti majoritaire. Il faut bien un politicologue pour venir
dire à des militants que leur but ne devrait pas être de faire
avancer des idées distinctes et originales auxquelles ils
croient, mais bien de dire les mêmes inanités gauchistes que
les autres partis pour ne pas trop se démarquer.
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Moderniser la social-démocratie |
Dans les médias, André Arthur est probablement le journaliste
qui tient le discours libertarien (même s'il n'utilise pas le mot)
le plus cohérent dans ses émissions d'affaires publiques.
Pour le reste, la situation est désastreuse. Il n'y a carrément
aucune publication qui défende un point de vue libéral ou
libertarien de façon minimalement cohérente au Québec,
à part le QL. Des publications comme La Presse ou L'actualité contiennent bien sûr des articles qui contestent
l'unanimisme nationalo-gauchiste qui règne ici, mais elles en publient
autant qui appuient le contraire. Et la plupart du temps, lorsqu'on s'attaque
par exemple au rôle indu de l'État dans la gestion de l'économie,
aux taxes trop élevées, à la bureaucratie envahissante,
on le fait non pas en proposant un modèle de libre marché,
mais en voulant « renouveler » ou « moderniser » la social-démocratie. Bref, tout le monde accepte au départ
que le socialisme est le modèle idéal, mais qu'il nous faut un
socialisme simplement plus efficace.
Il y a entre autres un problème de vocabulaire derrière tout
ça. Ceux qui contestent l'ordre établi ne savent tout simplement
pas comment se définir et doivent donc se rabattre sur les notions
de leurs opposants. Le mot « libéral »
ne veut bien sûr plus dire grand-chose, à moins qu'on parle
de libéralisme classique. Néolibéral est une épithète
péjorative utilisée uniquement par ceux qui s'opposent à
la liberté. Conservateur? Trop associé à Brian Mulroney,
et de toute façon trop synonyme de vieux jeu dans une société
qui vénère le changement à tout prix. Personne ne
veut non plus admettre qu'il est « à droite
», ce serait, dans le climat intellectuel qui règne
au Québec, comme avouer qu'on est en faveur du travail forcé
des enfants dans les mines de nickel de l'Abitibi. Alors que partout ailleurs
en Occident être à droite signifie faire partie d'une vaste
coalition qui défend le libre marché, la responsabilité
individuelle, des valeurs sociales plus traditionnelles, la stabilité
et la règle de droit, et qui s'oppose au socialisme, à l'interventionnisme
et à l'ingénierie sociale de la gauche, ici, cela signifie
être un gros méchant sans coeur. Tout le monde est, semble-t-il,
à gauche au Québec, personne n'ose s'identifier à
la droite. Comment camper clairement les positions divergentes du débat
politique dans un tel contexte?
Évidemment, le mot « libertarien » n'est
à peu près jamais utilisé. Dans un reportage récent
sur le mouvement conservateur en Alberta, le journaliste Gérald
Leblanc de La Presse, un homme qui a quelques décennies de
métier à son actif, identifiait Stephen Harper (ex-député
réformiste et président de la National Citizens' Coalition)
comme un « conservateur libertaire ». M. Harper s'était lui-même défini comme « libertarian conservative »
dans un article en anglais paru quelques jours plus tôt. M. Leblanc devrait pourtant savoir que libertaire est synonyme d'anarchiste
de gauche et que ça n'a rien à voir avec les positions libertariennes
de M. Harper. Mais voilà, comme la plupart des journalistes
au Québec, y compris ceux qui couvrent la politique, Leblanc n'a
aucune culture philosophique et est incapable de faire la différence
entre ces deux concepts. Que le lecteur ordinaire ne le sache pas est tout
à fait normal; que celui dont la profession est de le renseigner
soit tout aussi ignorant est proprement scandaleux. Mais les standards
journalistiques sont tellement bas dans cette société que
personne ne s'en soucie.
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Une longue maturation intellectuelle |
Il n'y a pas de tradition intellectuelle libérale classique, libertarienne,
ou conservatrice au Québec, et peu de choses risquent de changer
aussi longtemps que ce sera le cas. Impossible de contourner ce problème:
ce sont les idées qui changent la dynamique politique et ultimement
la réalité, et pas le contraire. C'est ce que le président
de la Heritage Foundation, un think tank conservateur de Washington,
rappelait aux lecteurs du National Post dans un article récent
intitulé « The Key To A Successful
Conservative Movement ».
Selon Edwin J. Feulner, les succès récents du mouvement
conservateur américain depuis l'élection de Ronald Reagan en
1980 sont venus après des décennies de maturation
intellectuelle.
Le chemin a d'abord été défriché par des théoriciens
comme le libertarien F.A. Hayek, le traditionaliste Russell Kirk et le « néoconservateur » Irving Kristol. Puis
des journalistes et commentateurs comme William F. Buckley, George Will
et Rush Limbaugh ont popularisé ces idées auprès du
grand public. Enfin, des politiciens ont pu les adopter et se faire élire
parce qu'elles étaient comprises et partagées par une partie
importante de l'opinion publique. Les résultats concrets sont, jusqu'ici,
loin d'être spectaculaires, mais on est en droit d'être optimiste
lorsqu'on voit à quel point la gauche, aux États-Unis, a
perdu l'initiative intellectuelle (sauf dans les départements de
sciences humaines des universités), alors que la droite montre un
dynamisme remarquable. La présence respective des deux tendances
idéologiques sur internet ne se compare même pas, tellement
l'avance des différents courants de droite est importante.
Au-delà des manigances strictement politiques liées à
l'avenir des partis de droite au Canada, M. Feulner recommande
aux Canadiens qui partagent cette philosophie de se concentrer sur la bataille
des idées, en visant le plus long terme: « ... a
movement cannot be built in a day. But then nothing worthwhile ever is.
If my fellow conservatives to the North want to bring about fundamental,
lasting change, I urge them to take inventory of their resources, mobilize
their academics, journalists and politicians, and launch what I believe
will be indispensable to their political success – a conservative movement. »
Nos compatriotes du Canada anglais sont cependant déjà bien
avancés sur cette voie, comme en font d'ailleurs foi le lancement
récent et le succès de ce foyer de débat libertarien
qu'est le National Post. Des institutions comme la National Citizens'
Coalition et l'Institut Fraser ont établi les fondements de la droite canadienne
anglaise il y a déjà quelques décennies. On retrouve des
commentateurs et journalistes libertariens et conservateurs un
peu partout dans les médias des autres provinces, et c'est la
droite qui a là aussi l'initiative sur le plan intellectuel
alors que la gauche est sur la défensive et ne fait que
s'auto-psychanalyser sur les causes de son déclin. Sur le plan
politique, c'est l'avenir du Parti réformiste et du projet
d'Alternative unie qui attirent toute l'attention, alors que
la cheffe du NPD n'a rien de mieux à faire que de préconiser
un virage vers des positions plus centristes et réalistes pour
rehausser l'attrait de son programme socialiste discrédité.
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Un retard de quelques décennies |
Sur tous ces plans, le Québec accuse un retard de quelques
décennies. Alors que tout cela se passait chez nos voisins,
quelques penseurs libertariens comme nos collaborateurs Pierre
Lemieux et Jean-Luc Migué prêchaient courageusement dans le
désert intellectuel québécois, mais sans vraiment altérer le
monolithe nationalo-gauchiste. Tous les autres courants de ce
qui pourrait constituer une coalition de droite au Québec sont
discrédités ou inexistants. Le milieu des affaires, au lieu de
soutenir des politiques de libre marché, quête des
subventions; les quelques conservateurs sociaux qui ont
survécu à 40 ans de dénigrement sont complètement déconnectés
de la réalité politique contemporaine et mènent des combats
d'arrière-garde pour garder les crucifix dans les écoles
publiques.
Y a-t-il donc de l'espoir pour les libertariens, pour
la droite en général au Québec? Il suffit d'écouter les lignes
ouvertes, de lire les courriers des lecteurs dans les
journaux, et de constater partout la frustration autour de soi
pour savoir qu'il y a un marché pour ces idées. Mais nous n'en
sommes qu'au stade du creusage des fondations.
Le premier think tank qui propose une
perspective économique libérale, l'Institut économique de Montréal, vient à peine
d'être fondé. Le QL, qui rejoint plusieurs centaines de
lecteurs, a à peine un an d'existence. Peut-être l'existence
d'internet fera-t-elle en sorte d'accélérer ce mouvement de
croissance, en facilitant la transmission d'information et les
contacts qui ont pris des années à s'établir ailleurs. Mais il
faudra quand même traverser de nombreuses étapes avant de voir
les premiers effets concrets des efforts actuels.
Ceux qui luttent pour faire avancer ces idées au Québec devraient
donc se concentrer sur le long terme et éviter de se décourager
en constatant que tout reste à faire dans les sphères médiatique
et politique: comme l'écrit Edwin Feulner, a movement cannot
be built in a day, le mouvement libertarien se construira petit à petit, en
convaincant une personne à la fois.
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