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Un reportage ou un
texte d'opinion doit faire preuve de certaines qualités: le
sens analytique, la cohérence logique, l'utilisation de faits
et d'exemples pertinents, une perspective historique, etc.
Mais d'abord et avant tout, il doit pouvoir nommer et décrire
les positions philosophiques auxquelles il réfère avec
justesse.
Dans les débats d'idées au Québec, il y a un important
malentendu dans la désignation de ceux qui défendent la
liberté individuelle et le libre marché contre
l'interventionnisme étatique. Depuis une vingtaine d'années,
c'est le terme « néolibéral »
qui est surtout utilisé pour identifier ces gens qui
souhaitent moins d'impôts, moins de réglementation, moins de
lois, moins d'intervention de l'État dans tous les aspects de
notre vie.
Il est toutefois étrange de lire sous la plume de tous les
bien-pensants que le « néolibéralisme »
est la cause de tous les maux de ce monde et qu'une vague
néolibérale déferle un peu partout depuis les années 1980,
alors que strictement personne ne se définit comme néolibéral
(sans compter le fait que les États ont continué à grossir
pendant cette période). Peut-on nommer un seul politicien,
penseur ou commentateur qui s'identifie ouvertement comme
néolibéral?
En fait, le mot sonne plus comme une accusation que comme un
descriptif parce que ce sont essentiellement des gauchistes
opposés au libéralisme qui l'utilisent. Si l'on veut se donner
bonne conscience ou montrer qu'on a une grande âme solidaire
en proposant un autre programme bureaucratique pour
solutionner les problèmes du monde, il suffit de lancer du «
néolibéral » à ceux qui pensent autrement. Ceux-ci sont tout
de suite étiquetés comme des méchants profiteurs qui n'ont
d'autre but dans la vie que d'exploiter les enfants du
tiers-monde, et le débat est généralement clos.
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Connotations pouvant porter à
confusion |
Si néolibéralisme
n'est pas vraiment approprié pour décrire objectivement ce
courant d'idée parce qu'il est devenu une injure – et parce
qu'il n'y a rien de spécifiquement « néo » dans le libéralisme
– le mot libéralisme a lui aussi des connotations qui peuvent
porter à confusion. Aux États-Unis, depuis la fin du 19e
siècle, son sens a évolué au point où liberal est
maintenant synonyme de socialiste ou gauchiste. Au Canada, le
Parti libéral du Canada et celui du Québec défendaient
effectivement la liberté individuelle et le capitalisme
libéral jusqu'aux années 1930 ou 1940, mais depuis, ils sont
devenus des partis centristes fourre-tout qui n'ont de libéral
que le nom. Le seul vecteur idéologique qui unit les libéraux
du Québec par exemple est leur appui au fédéralisme, ce qui
permet d'inclure la nouvelle députée aux cheveux rouges de
Mercier, Nathalie Rochefort, une admiratrice du néo-démocrate
Svend Robinson qui se positionne elle-même à gauche.
Pour décrire ceux qui se réclament du libéralisme classique,
il fallait donc inventer un nouveau terme, et c'est ce que des
Américains ont fait en s'appropriant le mot libertarian il y a
plusieurs décennies. Ce mouvement est de plus en plus influent
dans le monde anglophone et le terme commence à devenir
courant. Des économistes et penseurs renommés tels Ludwig von
Mises, Friedrich Hayek, Milton Friedman, ou encore Robert
Nozick qui est décédé le mois dernier, sont associés au
courant de pensée qu'on appelle libertarianism.
Mais voilà, lorsque vient le temps de traduire le terme en
français, la confusion s'installe de nouveau. C'est le mot «
libertaire » qui est le plus souvent utilisé, comme le
journaliste Gérald Leblanc l'a fait dans son article sur la
crise du système de santé dans La Presse du 24 janvier,
en citant le professeur John Richards: « Il faut distinguer
entre les libertaires de Calgary qui sont prêts à tout
privatiser et les conservateurs modérés, comme Ralph Klein,
qui veulent vraiment sauver le système public. »
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Anarcho-socialisme ou
anarcho-communisme |
Libertaire a
toutefois un tout autre sens. Il réfère a un courant de pensée
anarchiste de gauche, aussi appelé anarcho-socialisme ou
anarcho-communisme. Ces gens – par exemple, les membres du
Black Block qui manifestaient contre la mondialisation lors
des récents sommets internationaux – s'opposent à l'autorité
de l'État, mais militent également pour l'abolition du
capitalisme et de la propriété privée. Ils souhaitent
instaurer un système économique égalitariste,
autogestionnaire, où les décisions seraient prises
collectivement par des comités de travailleurs et de citoyens.
Comme ils ne reconnaissent pas la propriété privée, plusieurs
ont tendance à utiliser des moyens violents pour faire avancer
leur cause (voir « L'anarchisme:
entre la tyrannie locale et la folie
réactionnaire », le QL,
no 60).
Les penseurs libertaires par excellence sont les
révolutionnaires russes Kropotkine et Bakounine. À part leur
antiétatisme, ils n'ont strictement rien en commun avec des
libéraux classiques tels Adam Smith ou Frédéric Bastiat, dont
ils ont toujours combattus les idées. En fait, il est aussi
absurde de parler des libertaires qui veulent privatiser le
système de santé que de parler des conservateurs religieux qui
veulent légaliser la prostitution et le mariage gai.
Au Québec, les héritiers du libéralisme classique – ceux qui
écrivent par exemple depuis quatre ans dans le QL – se
décrivent non pas comme libertaires, mais comme libertariens,
et leur philosophie est le libertarianisme. En France, où
libéralisme a gardé son sens originel, les deux termes se
chevauchent toujours, mais libertarien est de plus en plus
utilisé pour décrire les défenseurs cohérents de la liberté
individuelle et du libre marché.
Il est normal que les mots libertarien et libertarianisme ne
soient pas encore bien connus du grand public et qu'un certain
flou existe encore dans l'utilisation de ces termes. Mais les
journalistes et commentateurs dont le métier est d'informer et
d'expliquer les phénomènes politiques et idéologiques
devraient au moins savoir de quoi ils parlent. En parlant des
néolibéraux, ils trahissent leurs penchants socialistes; en
parlant des libertaires, ils induisent leurs lecteurs en
erreur. Si les partisans du libre marché et d'un État minimal
sont si nombreux et influents, il faudrait peut-être, par
souci d'objectivité et de professionnalisme, finir par les
appeler par le nom qu'ils utilisent eux-mêmes pour se décrire.
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