|
Comparer le Québec
avec les autres sociétés nord-américaines, c'est presque
toujours constater que nous avons un gouvernement plus gros et
plus interventionniste que ceux des provinces et États
environnants, que nous sommes plus imposés et avons une
économie plus réglementée que la plupart de nos voisins.
Il y a toutefois un domaine où l'on constate que le Québec se
rapproche peut-être plus de l'idéal libertarien: sur les
questions sociales ou morales, les Québécois sont parmi les
Nord-Américains les plus tolérants des différences, des modes
de vie « alternatifs »
et des choix personnels non traditionnels.
Un sondage récent de la firme Léger Marketing le confirme
encore une fois. Sur des questions telles le divorce, la
sexualité des adolescents, l'homosexualité, la consommation de
drogue, etc., une majorité de Québécois opte pour la
tolérance. Sur la plupart de ces questions, les Québécois –
particulièrement les francophones – sont systématiquement les
plus ou parmi les plus permissifs des Canadiens, qui eux-mêmes
le sont plus que les Américains en général.
Le vice-président de la firme de sondage, Christian Bourque,
décrit ainsi ce qui semble être l'attitude la plus courante au
Québec: « If you don't hurt others, I don't care what you do.
» (Globe and Mail, 21 juillet 2001)
Cette attitude est exactement le fondement de la philosophie
libertarienne. C'est le principe de non-agression, qui stipule
que l'on est libre de faire ce que l'on veut, dans la mesure
où l'on ne porte pas atteinte (ou menace de porter atteinte) à
la personne et à la propriété d'autrui. Ce que l'on fait avec
son propre corps ne regarde donc personne d'autre que
soi-même.
Voilà le seul arrangement qui permet à chacun de suivre ses
propres fins – et dans une société pluraliste, ces fins sont
nécessairement variées – tout en respectant les autres.
|
Tolérer n'est pas nécessairement
accepter |
Les libertariens
sont-ils pour autant des relativistes moraux, des gens qui
acceptent n'importe quoi, des... libertins? En fait, non.
Tout d'abord, les libertariens ne sont pas des relativistes
pour qui tout se vaut, puisqu'ils défendent la valeur morale
de la liberté. Ils n'acceptent pas n'importe quel arrangement
politique, économique et social, mais visent au contraire la
propagation des valeurs et institutions libérales qui ont fait
des sociétés occidentales les sociétés les plus libres,
prospères, tolérantes et dynamiques de l'histoire humaine.
Par ailleurs, sur les questions sociales et morales, les
libertariens n'ont pas nécessairement de positions spécifiques
en tant que libertariens. Un libertarien peut par exemple
croire que la prostitution, la drogue, l'homosexualité, sont
des abominations condamnées par Dieu; il peut croire fermement
que ce sont des pratiques immorales qu'il ne peut tolérer dans
sa propre vie. Mais comme libertarien, quelles que soient ses
croyances morales ou religieuses, il croit également qu'il
n'est pas légitime d'imposer ces croyances à tous, ou encore
qu'il n'est pas légitime que l'État impose les croyances d'une
partie de la population, même une majorité, à tous.
Il y a donc une différence fondamentale entre, d'une part,
tolérer ou ignorer les comportements d'autrui et, d'autre
part, les accepter ou les approuver moralement. Pour être
libertarien, il suffit de tolérer ou d'ignorer ce que font les
autres et de s'opposer à l'imposition de normes officielles
par l'État. C'est ce qui fait qu'il y a des libertariens qui
ont une attitude très permissive et d'autres qui professent
des valeurs très conservatrices.
Évidemment, lorsqu'on accepte ou approuve, il est plus facile
de tolérer que si l'on condamne. Les puritains de la
Nouvelle-Angleterre du 17e siècle ont acquis une mauvaise
réputation historique non pas parce qu'ils avaient de fermes
convictions morales – ce qui peut être admirable en soi –,
mais à cause de l'intolérance dont ils faisaient preuve en
persécutant les membres des autres communautés religieuses et
en tentant d'imposer à tous de façon fanatique leur code moral
très strict.
La tentation puritaine a toujours été plus présente chez ceux
qui croient avoir la sanction divine de leur côté. Aujourd'hui
toutefois, on la retrouve également chez les fanatiques de la
« tolérance » ou plutôt de l'acceptation obligatoire, ceux qui
tentent d'imposer leurs valeurs politiquement correctes à tous
par l'entremise de lois « anti-discriminatoires »
qui briment la liberté d'opinion et d'association (voir « Les
bienfaits de la discrimination »,
le QL, no 43).
|
Nos ancêtres libertariens |
Quoi qu'il en soit,
on peut se demander si les Québécois sont simplement tolérants
ou s'ils n'ont pas un côté permissif et bonasse qui les fait
accepter n'importe quoi tant qu'on les laisse plus ou moins en
paix.
L'article du Globe rapporte des commentaires
intéressants d'un sociologue de l'Université Laval, pour qui
les résultats du sondages montrent que les Canadiens français
retournent en fait à leurs racines... libertariennes:
|
Simon Langlois, a sociology professor at Laval University,
said Quebeckers have a liberal streak that dates to their
freedom-loving days as coureurs de bois.
With the exception of a 100-year period beginning in the
mid-19th century, when the province fell under the
domination of the Roman Catholic Church, French Canadians
have always had an anti-authoritarian bent, he said
yesterday.
"Quebeckers have always resisted
moral and social rules," Prof.
Langlois said. "It's a kind of a
spirit of freedom. Once the church lost its institutional
power, all the traditional controls fell, and they
returned to their old libertarian attitudes." |
On a de nombreux
exemples historiques pour illustrer ce penchant
anti-autoritaire. Ainsi, même si le gouverneur et l'intendant
avaient des pouvoirs juridiques et administratifs quasiment
absolus en Nouvelle-France (au contraire de la situation dans
les colonies anglaises, il n'y avait pas ici d'assemblée
représentative) on ne peut pas en déduire que la tyrannie y
régnait. Comme l'explique l'historien Gustave Lanctôt dans
L'administration de la Nouvelle-France (Éditions du Jour,
1971):
|
Si une loi ou un projet de l'administration leur répugnait
tout particulièrement, ils ne manifestaient pas: ils lui
opposaient la force irrésistible de l'inertie. Les
gouverneurs et les intendants n'insistaient pas: ils
connaissaient trop bien la profondeur de l'opiniâtreté
canadienne et la proximité de la forêt sans fin. En voici
deux exemples caractéristiques. Dès le début de la
colonie, le roi ne cessa de recommander aux
administrateurs de la colonie d'empêcher les habitants de
construire leurs maisons sur leurs terres, mais de les
forcer à les grouper en villages pour mieux se défendre
contre l'ennemi. Remise continuellement de l'avant, la
décision royale resta lettre morte, parce que le paysan
canadien préféra toujours se bâtir une maison isolée, mais
sur sa propre terre. Soit en bordure du fleuve ou de la
grande route.
Il en fut de même du projet royal de lever une imposition
en Canada. Dès 1704, le roi proposa d'établir une
capitation ou une taille dans la colonie, afin de la faire
contribuer aux dépenses de son administration. L'idée une
fois lancée, les ministres ne cessèrent d'en rappeler la
nécessité au gouverneur et à l'intendant, mais ces
derniers, de leur côté, ne cessèrent de répondre que les
Canadiens étaient opposés à toute imposition, ajoutant
d'abord qu'il faudrait une augmentation de troupes si l'on
voulait l'exécuter, et déclarant plus tard que cet
établissement présentait des difficultés qui le rendaient
« impraticable ». Et les années passèrent et un ministre,
impatienté de la continuité de son échec, écrivit un jour
qu'il fallait établir l'imposition ou de gré ou de force.
Mais la menace resta sans résultat et la Nouvelle-France
cessa d'être française sans avoir jamais connu ni la
taille ni la capitation. L'entêtement des Canadiens avait
triomphé de la volonté royale. |
On pourrait
également citer d'autres exemples de cet esprit d'indépendance
sous le Régime anglais (voir «
Le
bon vieux temps... dans le Bas-Canada
libertarien », le QL,
no 73).
|
Nos contemporains bonasses |
Comme on le voit,
nos ancêtres ne faisaient pas que tolérer le mode de vie un
peu étrange de leurs voisins, voisins qu'ils souhaitaient par
ailleurs garder le plus éloignés d'eux possible. Ils
résistaient aussi aux excès des petits despotes qui les
gouvernaient.
Les Québécois francophones d'aujourd'hui sont loin d'être
libertariens dans ce sens. Ils acceptent sans trop rechigner
d'être les citoyens les plus taxés d'Amérique du Nord. Ils
tolèrent qu'une petite élite de nationalo-gauchistes embrigade
leurs enfants dans des écoles nationalisées. Ils font la queue
dans des hôpitaux publics délabrés et ne voient pas trop à
redire qu'on leur interdisent des choix alternatifs de soins
de santé.
Pratiquement personne ne lève le petit doigt lorsque les
chiens de la police de la langue harassent leurs concitoyens
anglophones et ce, même si les relations sont en général tout
à fait harmonieuses entre anglophones et francophones dans les
relations de tous les jours. Chaque fois qu'une nouvelle
réglementation ou restriction est promulguée par l'État, on
rouspète un peu, puis on finit par se conformer.
Nos ancêtres, même s'ils avaient à subir d'autres contraintes
que nous avons aujourd'hui surmontées, jugeraient sans doute
que nous vivons à bien des égards comme des esclaves, sous le
joug d'un gouvernement paternaliste qui gère les moindres
détails de nos vies.
Les gens bonasses sont gentils et tolérants, pas
nécessairement parce qu'ils cultivent ces vertus mais parce
que leur faiblesse et leur crainte des conflits les poussent à
ne pas se mêler des histoires des autres et les fait céder
chaque fois qu'il y a risque de confrontation. Le côté positif
de cela est que nous vivons dans une société extrêmement
pacifique, où les différences génèrent peu de frictions et de
conflits sérieux, une situation enviable lorsqu'on observe ce
qui se passe ailleurs dans le monde. Même notre taux de
criminalité est le plus bas au Canada après la paisible
Terre-Neuve.
Le côté négatif c'est que nous nous laissons manger la laine
sur le dos et que nous travaillons la moitié de l'année pour
entretenir une classe de parasites. Le Québec serait un
endroit où il ferait encore mieux vivre si seulement nous
devenions libertariens à tous égards, et pas seulement sur les
questions sociales et morales...
 |
|